Getting up together
Chapitre 33
Tyler
— C’était super, cette répétition, non ?
Candice se tourne vers moi avec un grand sourire.
— J’adore cette pièce ! ajoute-t-elle. Je suis contente qu’on ait eu les rôles principaux. On va assurer.
J’acquiesce même si mon enthousiasme est loin d’atteindre son niveau. Cela fait un mois que j’ai repris les cours, pourtant il me semble que ça fait des siècles ! Lorsque les auditions ont commencé, j’ai hésité à me lancer, mais ma professeure de théâtre m’a encouragé, alors je l’ai fait. Puis cette pièce, Roméo et Juliette, je l’apprécie beaucoup. C’est peut-être même l’une de mes préférées.
J’attends déjà les vacances ! Encore quelques semaines et ça y est ! Surtout que j’adore cette période entre Halloween et Thanksgiving. Même si cela va être étrange sans Arthur. C’était un moment de partage en famille. Comment ça va se passer cette année ?
— Tu voudras qu’on répète ce week-end ? me propose Candice.
— Pourquoi pas ?
— Super ! J’ai déjà hâte !
Elle attrape mon bras et se rapproche de moi. Son parfum euri me parvient. Ses grands yeux bleus me dévisagent avec intensité.
— On pourrait aller dîner après…
Je me mords la lèvre, mal à l’aise. Candice craque pour moi depuis l’an dernier, je le sais. Jeremiah, un de mes potes, me l’a con rmé lors du spectacle de n d’année. Sur le coup, j’étais emballé ! Comment ne pas l’être ? Elle est ultra mignonne, intelligente, drôle et, comme moi, elle adore le théâtre. J’étais persuadé que j’allais l’inviter pendant les vacances et que nous sortirions ensemble. Puis Arthur est mort. Mon monde s’est écroulé et Candice est devenue une espèce de ou sidéral dans mon esprit. Les amourettes d’été n’étaient plus ma préoccupation première. D’ailleurs, je n’ai même pas répondu à ses SMS lorsqu’elle a appris le suicide de mon jumeau.
Je devrais être atté qu’elle tente de donner une nouvelle chance à cette relation qui aurait pu naître l’an dernier. Sauf que le cœur n’y est pas…
— On verra, murmuré-je. J’ai pas mal de choses à faire à la maison.
C’est un prétexte. À vrai dire, en ce moment, être hors de chez moi est la seule bouffée d’air frais que je m’autorise. Ça me fait un bien fou. Loin des souvenirs d’Arthur, de sa chambre où tout le monde refuse de rentrer depuis sa mort. Loin de la dépression de ma mère. Loin de l’absence de mon père. Ouais, j’ai besoin de ça pour survivre, je crois. Mais accepter ce dîner, ça serait aussi laisser de l’espoir à Candice. Ai-je vraiment envie de ça ? D’une relation en ce moment ?
— Oh…, souf e-t-elle, déçue. Ça ne nous engage à rien, tu sais ? C’est juste que ça nous permettrait de nous détendre après un après-midi à répéter. Il n’y a rien de mal à ça, non ?
— Pourquoi pas, alors ? nis-je par céder.
— Génial ! Je te laisse même choisir le restaurant ! Et promis, on ne rentrera pas tard. Comme ça, tu auras le temps pour faire tes trucs.
Elle me sourit avec douceur. Cette lle est un amour. Conciliante, séduisante, gentille, intéressante… La liste de ses qualités est longue ! N’importe qui me dirait que je suis fou de ne pas tenter quelque chose avec elle. Après tout, cela me ferait du bien. Peut-être ? Sauf que quelque chose me bloque. Et en creusant bien, j’ai peur de comprendre ce que c’est… Car parfois en m’endormant, ce n’est pas les traits de Candice qui se dessinent dans mon esprit. Non. Ce sont ceux de Bonnie.
Depuis notre rendez-vous de la dernière fois, je pense beaucoup à elle. Nous échangeons quelques messages de temps en temps et nous avons prévu de nous revoir bientôt. Mais ça me fait peur. Bonnie n’est pas n’importe quelle lle, loin de là ! C’est la copine de mon frère jumeau. Et même si Arthur est mort, le simple fait de lui parler me donne l’impression d’être le pire des connards. Sans lui, je n’aurais jamais rencontré cette lle pleine de contradictions : pétillante, joyeuse, mais aussi émotive, fragile et passionnée. Comment puis-je seulement m’intéresser à elle ? Pourquoi lui avoir proposé ce rencard d’ailleurs ? C’était stupide de ma part. Je n’aurais pas dû…
— Tu es encore là ?
La voix uette de Candice résonne dans mon oreille. Je me tourne et lui fais face. Elle est tout près de moi. Sa jolie bouche rosée est une véritable invitation au baiser. Peut-être que si je sortais avec elle, je nirais par oublier Bonnie ? À la ranger dans un coin de mon esprit, loin, très loin. Je suis jeune. Il est temps que je pro te de la vie. Et même si Arthur est parti, je ne peux pas m’arrêter de vivre avec lui. Si ?
— Désolé, je pensais à des trucs… Je suis un peu à l’ouest parfois…
— C’est normal, me chuchote-t-elle.
Elle noue ses doigts aux miens.
— Voilà pourquoi je te propose ce dîner ! Ça te changera les idées.
— Tu as raison. On va bien s’amuser !
Elle me sourit et acquiesce.
— Je vais y aller, mon père est arrivé !
Elle fait un signe de main en direction d’une voiture familiale rouge et dépose un baiser sur ma joue, tout près de mes lèvres, avant de tourner les talons pour rejoindre le véhicule. Songeur, je la regarde partir. Je sais que j’ai de la chance qu’elle s’intéresse à moi. Plusieurs garçons ont tenté, l’an dernier, de sortir avec, sans succès.
À mon tour, je me mets en route après avoir enfourché mon scooter. Une quinzaine de kilomètres séparent mon lycée de la maison. C’est rapide avec un deux-roues, surtout que je conduis assez vite !
Quand j’arrive devant chez moi, la demeure est plongée dans l’obscurité. Pourtant, il est plus de dix-neuf heures trente. Je tourne la clé dans la serrure et rentre à l’intérieur.
— Y a quelqu’un ? hélé-je. Maman ?
Pas un bruit. Après un tour dans les pièces du bas, je nis par trouver ma mère allongée dans son lit, perdue dans la contemplation du plafond.
— Maman, t’es déjà couchée ? lui demandé-je.
Je m’approche d’elle et pose doucement ma main sur son front. Elle est froide comme de la glace.
— Tu ne te sens pas bien ?
Elle hausse les épaules et détourne son regard de moi.
— Il y a à manger pour ce soir ?
— Tu ne penses qu’à bouffer ou quoi ? s’énerve-t-elle brusquement. Tu crois que j’ai la tête à faire la cuisine pour monsieur ?
Je me redresse et m’écarte d’elle. Ce n’est pas la première fois qu’elle me jette des mots à la face comme ça. Ses réactions sont incontrôlées. Soit elle est vide, un vrai zombie, amorphe. Ou alors elle tente de donner le change avant de s’écrouler en larmes. Et maintenant, on a la colère… Est-ce que ça s’arrangera seulement ?
— Entre ton connard de père qui n’est jamais là et toi qui réclames mon attention comme un gosse de cinq ans, je suis lessivée ! Tu comprends ça ? rage-t-elle. Je ne peux pas avoir la paix ?
Je serre les poings. Sourcils froncés, je nis par hocher la tête et faire demi-tour pour sortir de la pièce.
— Je voulais juste savoir si je me commandais un truc ou pas, chuchoté-je. Pas la peine de t’énerver comme ça. Je suis en bas si tu as besoin de quoi que ce soit.
Je referme la porte et redescends, le cœur lourd. Mon téléphone à la main, je m’installe dans le salon. Dire qu’avant cette maison était pleine de vie et de joie. Où sont passés ces temps heureux ? Ils s’en sont allés avec l’âme de mon frère.
[Encore une soirée merdique qui m’attend…]
La réponse de Bonnie ne met que quelques secondes avant de me parvenir.
[Tu veux venir manger à la maison ? Il y a du gratin de potiron !
Délicieux !]
Un sourire se dessine sur mon visage malgré moi. Je sais que je dois m’éloigner d’elle, mais impossible. Elle me fait du bien. C’est la seule à qui j’ai con é ce qu’il se passait chez moi. Comment avouer au reste du monde que c’est devenu l’enfer ici ? Que rentrer chez moi commence à me provoquer des boules d’angoisse au creux de la poitrine ?
[Ne t’en fais pas. Je vais me prendre des sushis. Mais merci pour la
proposition ;)]
[Avec plaisir. La porte est grande ouverte si tu as besoin.]
Je lui réponds rapidement avant de passer commande de mon repas.
[Tu rentres bientôt ?]
[Non. Je dois boucler un dossier urgent. Ne m’attendez pas !]
Encore une soirée sans mon père. Si au moins il était plus présent, je me sentirais moins seul. Mais là, le silence me plombe. Cette maison devient un véritable tombeau. Je déteste ça.
Alors je connecte mon téléphone à l’enceinte et lance un album de Bob Marley. Un peu de musique ne fera pas de mal ! De quoi adoucir les cœurs !
Une fois les sushis livrés, je commence à les dévorer, armé de ma baguette et d’une tonne de wasabi. Au moins, je mange ce que je veux ! Tout le monde déteste la bouffe japonaise, ici.
Soudain, des bruits de pas attirent mon attention : ma mère pénètre dans le salon. Elle a meilleure mine que tout à l’heure. Ses cheveux blond foncé sont relevés en un chignon désordonné et elle a en lé un gilet noir par-dessus son pyjama.
— Tu manges, mon cœur ? me demande-t-elle.
— Des sushis, oui. Excuse-moi, je pensais que tu allais dormir alors je n’ai rien commandé pour toi.
Elle passe sa main sur ma tête et m’adresse un semblant de sourire.
— C’est moi qui m’excuse…, soupire-t-elle. Je n’aurais pas dû m’énerver après toi. Je suis vraiment désolée.
— Ce n’est rien, maman ! tenté-je de dédramatiser. Ça arrive à tout le monde.
— Si, c’est grave, insiste-t-elle. Je ne m’occupe plus de rien. Tu dois te gérer tout seul depuis la rentrée et ce n’est pas normal. Je vais essayer de m’en sortir, d’accord ?
Mon regard se pose sur elle. Elle a l’air sincère.
— Je vais aller voir un psychologue. La voisine m’a donné le nom d’un spécialiste très bien, m’indique-t-elle. Ça m’aidera.
— Tu as raison ! Pouvoir parler de tout ce qui est arrivé, ça te permettra de dépasser tout ça…
— Oui, il le faut.
Elle dépose un baiser sur mon front et m’étreint contre elle, un instant. Ce simple geste suf t à me faire un bien fou. Cela fait des semaines que ma mère me manque. L’espoir de la retrouver en n renaît dans mon cœur.
— Je vais le faire pour toi. Parce que même si on a perdu Arthur, tu es toujours là. Je ne peux pas t’oublier et te laisser comme ça.
— Merci, maman, chuchoté-je. J’avais besoin de l’entendre.
Elle hoche la tête et me fait signe qu’elle remonte se coucher. Je sais que son combat sera long, mais je croise les doigts pour qu’elle s’en sorte.
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