Getting up together
Chapitre 50
Ange
— T’étais où, petite pute ?
Je me précipite hors de ma chambre en entendant la voix de mon père. Aucun doute : il est encore bourré. Je reconnais entre mille cette intonation traînante et son accent qui ressort. Felicidad est devant lui, ses mains protégeant son visage. Il s’empare de son poignet et la secoue vivement.
— Réponds-moi ! Tu crois que c’est une tenue pour aller à l’école ?
Je m’empresse de les rejoindre et attrape le bras de mon père.
— Qu’est-ce que tu fous ? m’écrié-je. Laisse-la !
— Ta mère se barre quelques jours et cette salope en pro te pour faire n’importe quoi. Regarde cette jupe !
Les larmes coulent sur le visage de ma sœur. Je déteste la voir pleurer. Il n’y a rien de pire comme image pour moi.
— Tu ne vas pas la défendre quand même !
— T’es complètement fou ! Lâche-la, putain ! Sinon, je te jure que je te tue.
Il éclate d’un rire moqueur et se détourne de Felicidad pour me faire face. Au moins, elle est libre. D’ailleurs, elle s’empresse d’aller se réfugier dans sa chambre, des sanglots secouant son corps n.
— Toi ? Qu’est-ce que tu vas me faire ?
Il plante son regard dans le mien. Il est trouble, son haleine chargée. Comme d’habitude. C’est plus fort que moi, mon poing part. Plusieurs coups s’abattent sur sa gueule de con que je ne supporte plus. Jusqu’à ce que la voix de Felicidad me parvienne.
— Ange… Arrête !
Elle s’interpose entre nous et brandit son téléphone.
— J’appelle les ics si tu nous touches encore.
— Vous n’êtes que des ingrats, bredouille-t-il avant de me pousser brutalement pour se ruer vers la sortie. Je vais aller m’en jeter quelques-uns pour ne plus voir vos sales faces.
Il quitte la maison en claquant la porte. Je me retourne vers ma sœur et l’attire contre moi.
— Ça va ? lui demandé-je.
— Oui, ne t’en fais pas. Plus de peur que de mal.
— On doit se barrer, grogné-je. Hors de question que je te laisse ici, tant que maman n’est pas là.
Elle est partie quelques jours au Mexique pour s’occuper de notre grand-mère malade. Tant mieux. Car papa est de pire en pire. Qu’est-ce que je vais faire ? Je dois protéger Felicidad. Il est impossible que je prenne le moindre risque.
— Attends, je passe un coup de l, ajouté-je.
Je sors mon téléphone de ma poche et pianote rapidement sur l’écran. Deux tonalités et une voix familière me répondent.
— Cosme… J’ai besoin de toi, souf é-je.
— Qu’est-ce qu’il est arrivé ?
— Mon père a encore déraillé. On peut venir chez toi ? Felicidad et moi ? Juste quelques jours, le temps que ma mère rentre du Mexique.
J’ai dit ça à une vitesse incalculable tant la panique me submerge. Je veux partir d’ici. Même si, connaissant mon père, il ne va pas revenir avant plusieurs bonnes heures. Mais dans quel état ?
— Oui, bien sûr ! Prenez vos affaires et venez !
— T’es sûr ? Ça te dérange pas ? Et tes parents ?
Je l’entends soupirer au bout du l.
— Ange ? Si tu es dans la merde, je suis là. Mes parents t’adorent et surtout ils refuseront de vous laisser seuls, en cas de danger. Alors, grouille-toi.
— Merci, Cosme.
— C’est normal !
Je raccroche et adresse un petit sourire à ma sœur.
— C’est bon, on a un endroit où dormir !
— Super ! Il est gentil, Cosme en plus, murmure-t-elle.
Des traces de larmes traînent encore sur ses joues. Je les efface avec tendresse et dépose un baiser sur son front.
C’est vrai qu’elle l’a vu quelques fois depuis la rentrée. C’est le seul que je ramène chez moi. Parce qu’il est au courant de tout et qu’il n’a jamais jugé. Loin de là ! Il a même aidé Felicidad sur un exercice de maths et complimenté ma mère sur ses délicieux tacos.
— Allez, va emballer quelques trucs et on se casse.
***
Allongé dans le matelas par terre, à côté du lit de Cosme, les mains sous la nuque, je xe le plafond. Des heures que je tente de trouver le sommeil. Sans succès. J’ai peur de ce qu’il va se passer après. On ne peut plus vivre comme ça. Je l’ai frappé. Je me suis abaissé à son niveau. Et ça me terri e. L’alcool, maintenant la violence. Si je prenais la même voie que lui ? Si je devenais, malgré moi, un type détestable ? Je ne le supporterais pas.
— Tu peux arrêter de penser aussi fort…
La voix encore enrouée de sommeil de Cosme me fait sursauter. Merde, il ne dort pas ? Je l’ai réveillé à force de m’agiter ?
— Désolé…
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? me demande-t-il avant d’allumer sa lampe de chevet.
Une légère lumière vient éclairer la pièce. Il se penche au-dessus de moi et je croise ses prunelles.
— Tout va bien, non ? Felicidad est en sécurité, elle dort dans la chambre d’amis. Toi, tu es ici. Zen.
— Mais jusqu’à quand ? soupiré-je. Ma mère va rentrer, on va retourner à la maison et puis quoi ? Dès qu’il aura picolé, il va encore la brutaliser ? Ou Felicidad ?
Je grimace. Mon estomac se tord en me rappelant les mots qu’il lui a balancés à la gueule. Si je n’étais pas intervenu, l’aurait-il frappée ? Sans doute que oui…
— Tu l’aurais vu tout à l’heure, continué-je. Un vrai fou. L’alcool le rend complètement barge. Jusque-là, il ne s’en était jamais pris à Felicidad. Putain, il allait la taper ! Ce connard !
Cosme pose sa main sur mon épaule. Ce simple geste m’apaise. Heureusement qu’il est là. Une fois de plus, il me prouve à quel point son amitié m’est indispensable. Qu’aurais-je fait sans lui ? Je n’aurais pas pu appeler quelqu’un d’autre.
— Il faut que tu parles à ta mère, me conseille-t-il. Vous devez le virer. Ou alors qu’il se fasse soigner. Mais ça ne peut pas durer comme ça. Un jour, il va y avoir un drame.
— Ouais, je sais… Ça me fait ipper. J’ai peur pour elles.
— Pour toi aussi !
Je hausse les épaules. Moi, je m’en fous. C’est ma mère et ma sœur que j’ai envie de protéger. Pas moi.
— Il s’en prend à toi à chaque fois. Tu t’interposes et c’est toi qui te tapes sa colère, ajoute-t-il.
— Qu’est-ce qu’on va devenir ? Ma mère ne pourra pas s’en sortir si on part, je crois, chuchoté-je. Il faudrait que je bosse.
— On va parler à ma mère demain, OK ?
— Pour quoi faire ?
— Parce qu’il y a forcément des solutions qui existent. On a de la place ici. Le chalet dans le jardin peut être aménagé sans souci, j’en suis sûr ! Et à défaut, on va trouver un autre truc. Il est hors de question que ça continue comme ça. Tu vas péter un câble. Et surtout, ça va nir par dégénérer.
— Tu crois que tes parents accepteront de nous héberger un peu ? lui demandé-je. Le temps qu’on se retourne ?
— Mais oui ! Ils ne laisseront jamais des personnes se mettre en danger comme ça. Ma mère a été avec un mec violent avant mon père. Alors, elle n’hésitera pas à vous aider.
Un mince sourire se dessine sur mon visage. Ça me rassure d’entendre ça. Si seulement ma mère pouvait accepter cette solution… Mais sera-t-elle prête à partir ? À le quitter ? Rien n’est moins sûr…
— Ne t’en fais pas, Ange ! On va tout faire pour que ça s’arrange, OK ?
— Oui… Merci, souf é-je.
Un silence s’installe. Pendant quelques minutes, j’ai presque l’impression qu’il s’est rendormi.
— Cosme ?
— Quoi ?
— Et si je devenais comme lui ?
Je déglutis. Le jeune homme se redresse dans son lit et secoue la tête.
— Ne dis pas ça ! Tu ne seras jamais ton père.
— Mais je l’ai frappé… Je me suis déchaîné sur lui.
— Tu protégeais ta sœur, proteste mon ami. Ce n’est pas pareil.
Je laisse échapper un râle sourd. Si seulement, j’arrivais à me convaincre qu’il a raison.
— Mais j’ai tendance à picoler. Comme lui.
— Tu te soignes, Ange. Toi, tu es capable de te remettre en question. Tu as vu que l’alcool te faisait faire des choses qui ne te ressemblaient pas et tu as décidé de diminuer ! Lui, il n’est même pas foutu de s’arrêter de boire…
— Ouais…
— J’ai con ance en toi, me dit-il avec douceur. Tu es quelqu’un de bien. Tu ne niras jamais comme lui. Et de toute façon, je veille sur toi pour t’empêcher de faire trop de conneries.
— Merci, Cosme. Putain, qu’est-ce que j’aurais fait si t’étais pas là ? Franchement, t’assures. Tes parents aussi !
— Ça nous fait plaisir.
Il sourit et j’acquiesce.
— Essaie de dormir un peu, OK ? Il est déjà tard.
— Bonne nuit.
Il éteint la lumière et se rallonge. Je me tourne sur le côté et ferme les yeux. Mais l’image de mon père que je roue de coups me revient. Encore et encore. Tout comme ses mots à l’encontre de ma sœur. Bordel. Je n’aurais jamais cru que ça aurait pu déraper à ce point. Qu’est-ce qui peut arriver si ça continue comme ça ? Je dois absolument convaincre ma mère de se bouger et de mettre n à tout ça !
OceanofPDF.com