Getting up together
Chapitre 1
N Ange ous sommes réunis dans le jardin des Macht. La nuit est
presque tombée et l’obscurité commence à recouvrir le
gazon qui a perdu de son vert si parfait habituellement. On voit bien que Pat, le père d’Arthur, n’a pas arrosé depuis plusieurs jours.
Depuis la mort de son ls, sans doute…
Ici, à Tucson, en Arizona, l’arrosage est important. Sinon, tout se transforme en un désert aride. Quelques petites lumières parsemées par-ci, par-là, éclairent un peu l’immense terrain qui borde la jolie maison que je connais si bien. Arthur a de la thune. Avait. En n, sa famille en a encore. C’est juste lui qui… Merde, vais-je passer ma soirée à larmoyer comme ça ?
— Il aurait détesté ça.
La voix uette de Bonnie retentit soudain. Sa main se crispe. Cosme entrelace ses doigts aux siens et caresse sa joue avec douceur. Ils sont sortis ensemble tous les deux. Au début du lycée, lorsque Cosme a débarqué. C’est le petit nouveau. Nous sommes tous du coin sinon et nous nous connaissons depuis l’époque du bac à sable.
Puis au bout de quelques mois, ils se sont séparés sans que personne ne sache pourquoi et Bonnie a mis le grappin sur mon meilleur pote. Arthur. Sauf que j’ai parfois le sentiment que son ex ne cherche qu’à la récupérer. Il est toujours derrière elle. Elle crie sur tous les toits qu’ils sont les meilleurs amis du monde désormais, mais j’ai du mal à le croire. L’amitié lle/garçon n’existe pas, j’en suis persuadé. Il n’y a qu’à voir le nombre « d’amies » que j’ai mis dans mon lit.
— Quoi ? demandé-je.
— Cette cérémonie, cette messe stupide, ces gens dont il se foutait, précise-t-elle. Ça ne lui ressemblait pas.
— Papa et maman ont voulu faire un truc classique, intervient Tyler, le jumeau d’Arthur.
Si Arthur était baraqué, blond aux yeux clairs, avec un humour à toute épreuve et un charme redoutable, Tyler est tout son contraire. Grand, n, maladroit, il semble ne jamais trouver sa place. Ses cheveux tirent davantage sur le brun et son regard est sombre, comme celui de son père. Les gens ont toujours du mal à croire lorsqu’on leur dit qu’ils sont jumeaux. De toute façon, ils ne s’entendaient pas vraiment. Trop différents à tous points de vue.
— Si on faisait une cérémonie qui lui ressemble alors ? proposé-je.
Je ne sais pas d’où me vient cette idée, mais Bonnie n’a pas tort. S’il avait vu ce pasteur barbant et écouté cette musique glauque, Arthur aurait voulu se barrer en courant. Ce n’est pas lui. Il mérite qu’on lui rende hommage. Un vrai truc. Quelque chose qu’il aimerait. S’il était encore là…
— Mais oui ! C’est génial ! approuve la jeune femme.
Tyler et Cosme ne semblent pas aussi motivés que nous. Après tout, Cosme est là pour Bonnie. Il se che bien d’Arthur et de ce qui a pu lui arriver. Quant à Tyler, j’ai du mal à savoir ce qu’il ressent. Même s’ils ne s’entendaient pas, ça reste son frère jumeau. Ce n’est pas comme si on lui avait enlevé une partie de lui ? En n, ce genre de conneries qu’on lit sur les jumeaux… Moi, j’ai une petite sœur. Et je donnerais ma vie pour elle.
— On pourrait essayer de faire un truc, oui…, renchérit Tyler.
— Ensemble ? s’étonne Cosme.
— Ouais, avec quelques mecs de l’équipe aussi, proposé-je. Ils voudraient être des nôtres.
L’ex de Bonnie laisse échapper un rire moqueur. Le rictus que je distingue malgré la nuit tombante me fait comprendre qu’il n’est pas fan de l’idée. En même temps, on n’a jamais été très sympa avec lui. Même le fait qu’il soit protégé par la nana d’Arthur ne suf sait pas à nous empêcher de nous en prendre à lui. Rien de méchant : des moqueries et quelques bousculades dans les couloirs. Ça s’arrête là, mais j’imagine qu’il n’est pas notre plus grand supporter.
— Ça va être génial…, ironise-t-il d’ailleurs en levant les yeux au ciel.
— Cosme… S’il te plaît, lui murmure Bonnie. On fait ça pour Arthur. J’ai besoin que tu sois là pour moi.
Il se calme instantanément avant d’acquiescer.
— OK, on va le faire !
Elle l’étreint et dépose un baiser sur sa joue.
— Merci Coco. T’es le meilleur.
À mon tour, je grimace devant ce spectacle. J’adore Bonnie, mais je me demande ce qu’elle trouve à ce type. Ses cheveux blonds délavés, trop clairs, parsemés de mèches grises, encadrent un visage aux traits ns. Presque féminins. Des yeux en amande verts ourlés de cils épais, un nez aquilin et une bouche qui ne sourit pas souvent. Il fait toujours la gueule.
En plus de ça, son style vestimentaire laisse à désirer. Des jeans déchirés, des Vans et des chemises à carreaux ou des tee-shirts à l’ef gie de groupes musicaux que je ne connais pas. Il n’a rien en commun avec nous. Je me demande ce qui peut les rendre si proches. Bonnie est plutôt populaire comme nana. Cheerleader, grande brune à la silhouette harmonieuse, joli visage et peau hâlée. Pour ne rien gâcher, elle est intelligente et ne manque jamais de repartie. Je crois que si Arthur ne se l’était pas faite, j’aurais peut-être tenté ma chance !
— On devrait retourner à l’intérieur, propose Tyler d’une voix neutre.
Comme pour donner l’impulsion, il se lève et se dirige vers la baie vitrée du bureau de son père. Nous l’imitons. C’est vrai que nous serons mieux dedans. Puis, j’ai la dalle. C’est bizarre de ressentir ça dans ces conditions. Arthur est mort, merde. Comment c’est possible de penser à goûter à la tarte aux patates douces de Barbara, sa mère ? Bien que ce soit sans doute la meilleure cuisinière que je connaisse, je me sens presque coupable d’éprouver ces besoins si primaires. La faim, la soif, l’envie de pisser et même celle de retrouver Tessa, ma dernière conquête en date ! Comment je peux avoir envie de baiser alors que je viens de voir Arthur disparaître six pieds sous terre ?
Bonnie attrape mon poignet tandis que Cosme rejoint Tyler, déjà rentré.
— Tu seras gentil avec lui, hein ? réclame-t-elle en me faisant son sourire auquel personne ne résiste, pas même les profs.
Je grimace. Elle doit avoir peur que j’en fasse baver à son petit protégé. C’est bien me connaître. Je retiens un rire moqueur et passe mon bras autour de ses épaules.
— Je suis pas le pape, Bonn… Faut pas trop m’en demander, grogné-je.
J’aime bien la taquiner. Ses sourcils se froncent et sa lèvre supérieure tressaute. Ses yeux se plissent jusqu’à ne devenir que deux minces fentes qui me foudroient. Elle s’énerve si vite. C’est trop facile.
— Ange ! Je te préviens, si tu…
— Ne t’inquiète pas, ma poule. Je serais un véritable ange avec ton chouchou, af rmé-je en souriant.
— Connard !
Elle me dépasse et se retourne pour me faire un doigt d’honneur avant de pénétrer à l’intérieur. Je suis seul dehors. En n… Autant en pro ter ! J’attrape un joint dans mon paquet de clopes et l’allume. Puis, je me pose dans l’herbe en laissant échapper un soupir las. J’ai bien besoin de me détendre un peu. On a fait ça tant de fois avec Arthur. Je donnerais n’importe quoi pour revivre de tels moments. Ma gorge se serre. Comment vais-je supporter le quotidien sans mon meilleur ami ? C’est une des rares choses que je n’ai pas appris à faire. Suis-je prêt à affronter ça ?
Des larmes coulent le long de mes joues. Cette fois, je ne cherche pas à les arrêter ni même à les cacher. Je suis seul dans l’ombre. Personne ne me verra. Pourquoi t’as fait ça, Arthur ? Pourquoi tu nous as laissés, espèce de petit salopard ?
Les vacances d’été débutent. Heureusement. Je n’aurai pas à retourner au lycée demain. Je n’en aurais pas eu le courage. Quand je pense que nous devions partir au Mexique tous les deux. « Des moments entre couilles » qu’il avait dit lorsqu’on avait réservé l’hôtel, un bâtiment un peu glauque, mais situé en plein cœur de Tijuana.
Je tire une latte sur mon joint. Puis une deuxième. J’ai besoin de sentir mon cerveau se vider. Le visage d’Arthur se dessine devant mes paupières dès que je ferme les yeux. Cinq jours qu’il est mort. Cinq jours que mes nuits n’en sont plus. Bordel, qu’est-ce que ça fait mal ! C’est comme si on avait ouvert mon torse pour y enlever un morceau de cœur. Sans anesthésie, sans rien. À chaud, comme ça. Voilà ce que je ressens.
Je rallume le bâtonnet n entre mes doigts pour pro ter de nouveau de l’effet zen qu’il est censé me procurer. Je fume pendant un bon quart d’heure avant de me lever à regret. Mes yeux doivent être rougis, entre les larmes et la fumette. J’empeste sans doute aussi la beuh, mais tant pis. Après m’être relevé et avoir épousseté mon pantalon, je retourne à l’intérieur. J’adresse quelques signes de main à des gens de la famille Macht. Je les connais tous. J’ai passé pas mal de temps ici. En vacances avec eux, à Thanksgiving, pour le quatre juillet. Bref… Cette maison, c’est mon deuxième chez-moi. Cette famille, c’est un peu la mienne.
— Ça va, mon poussin ?
Mon poussin. Il n’y a que Barbara pour me surnommer comme ça. Elle a posé sa main sur mon épaule avec tendresse. Aucun doute : elle a remarqué les traces des larmes sur mes joues et mon air hagard. Je serre ses doigts entre les miens. Plus que moi, c’est elle qui a besoin de soutien. Elle a perdu un ls. La chair de sa chair, son sang. Elle l’aimait plus que tout. Arthur et elle avaient une relation extraordinaire. J’enviais ça aussi. Ouais, c’est vrai, j’étais un peu jaloux de ce crétin en fait. Pourtant, aujourd’hui, c’est lui qui a décidé de partir. Pas moi.
— Ça ira mieux quand j’aurai goûté tes lasagnes ou ta tarte à la patate douce ! plaisanté-je.
Elle réussit à se dessiner un sourire presque convaincant. Mais il est faux. Tout comme le mien. J’imagine que ça mettra du temps avant que la vie reprenne ses droits.
— Viens, je vais te servir une bonne assiette ! me dit-elle en m’entraînant vers le buffet.
Je la suis. Pendant un instant, je tente d’oublier que nous sommes en train de célébrer la mort de mon meilleur pote. Ça pourrait être n’importe quel autre événement. Un anniversaire, un repas familial comme ils aiment tant en faire, Thanksgiving… Oui, ça pourrait, mais le rire et les vannes d’Arthur sont aux abonnés absents.
Rien ne sera plus pareil maintenant.
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