Getting up together
Chapitre 49
N Bonnie ous voilà devant la maison des Macht. Je frissonne malgré
moi : cela fait plusieurs mois que je n’ai pas remis les pieds
ici. Sans doute depuis l’enterrement d’Arthur. Je me rappelle encore comment, sur une impulsion soudaine, nous avions décidé d’organiser une cérémonie bis pour lui. Ce voyage a changé nos vies. Il a tout bouleversé. Depuis, Cosme est devenu ami avec Ange. Le truc improbable que personne n’a vu venir. Et moi… Il y a Tyler. Le jumeau de celui qui était mon petit ami.
Je craque pour lui. Impossible de continuer de nier l’évidence. Lorsque j’ai reçu le SMS d’Ange qui me disait qu’il était mal, je n’ai pas hésité une seule seconde avant de sauter dans ma voiture pour aller à sa rencontre. Le simple fait de le savoir en proie à ses démons intérieurs a provoqué chez moi une angoisse soudaine. Quand je suis arrivée au cimetière et que je l’ai aperçu en train de pleurer, j’aurais souhaité être capable de lui enlever toute la souffrance qu’il éprouvait.
Mais il n’y a rien à faire : Tyler doit passer par là pour aller mieux. Il n’a pas encore fait son deuil. C’est trop tôt. Il a protégé tout le monde, quitte à s’oublier.
Je m’en veux de ne pas m’être rendu compte de sa douleur. Il faut dire que, depuis sa déclaration au bal de Noël et notre baiser au jour de l’An, j’ai passé mon temps à l’éviter. Je me suis privée de lui envoyer des messages. Hors de question qu’il se doute que, moi aussi, j’étais en proie aux mêmes sentiments que lui.
Parce qu’il n’y a rien à faire. Notre histoire est impossible. Cosme a beau m’avoir sous-entendu que seul le bonheur importait et que même si la situation était complexe, cela pouvait marcher, j’ai du mal à le croire. En tout cas, je ne me sens pas prête à vivre quelque chose avec lui. Le souvenir d’Arthur est encore trop frais dans nos esprits. Il n’y a qu’à le voir à cet instant précis. Figé, la silhouette trapue, il lance un regard perdu à la porte d’entrée qui se dresse devant lui. Je devine à ses prunelles voilées la douleur qui l’habite. La peur aussi. Tout révéler à ses parents sur ce qu’on a découvert sur Arthur n’est pas rien.
Comment vont-ils réagir ?
— Il faut y aller ! s’écrie Ange en tapotant le dos du jeune homme. On va pas rester plantés là toute la soirée.
— Attends, souf é-je. Laisse-lui deux minutes.
— Non, il a raison… De toute façon, maintenant que nous y sommes, je ne vais pas reculer.
Il ouvre la porte et se tourne vers nous.
— Mon père est rentré du boulot en plus. Sa voiture est garée, annonce-t-il, la voix nouée.
Probablement nerveux à l’idée d’affronter ses parents, il soupire. Je m’approche de lui et glisse mon bras autour du sien.
— On est avec toi, Tyler, lui murmuré-je à l’oreille. Tu ne vas pas faire ça tout seul.
— Merci… Merci à vous deux d’être là.
Nous le suivons dans le hall d’entrée.
— Tyler ? C’est toi ?
La voix de sa mère nous parvient, probablement du salon, et elle débarque quelques secondes plus tard. Son sourire disparaît lorsqu’elle nous aperçoit et surtout quand elle se rend compte que le visage de son ls est encore strié par les larmes.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demande-t-elle, inquiète, en s’approchant de lui.
Elle saisit son menton entre ses doigts pour le forcer à la regarder.
— Tyler, ça ne va pas ? insiste-t-elle.
Ange intervient et se met à la hauteur du jeune homme.
— Barbara, murmure-t-il d’une voix douce. Peut-être que nous devrions aller nous installer dans le salon.
Elle acquiesce et entraîne Tyler par la main dans la pièce sur la droite du long couloir. Je suis Ange. De mon côté, je ne suis pas venue souvent ici. Arthur a dû m’y ramener trois, quatre fois lorsqu’il n’y avait personne. J’ai peut-être croisé à deux reprises ses parents. Pas plus. Nous étions beaucoup plus chez moi ou en dehors du lycée. Du coup, cette maison ne m’est pas familière comme c’est le cas pour le meilleur ami de mon ex.
Lorsque son père nous voit tous débarquer, la surprise se devine sur son visage. Je l’observe un instant. Pendant l’enterrement, je n’ai même pas fait attention à eux. Nous étions tous en proie avec notre tristesse. J’avais oublié qu’il était si grand. C’est le portrait craché de Tyler sauf qu’il a l’air beaucoup plus dur. Ses traits sont sévères et la barbe de plusieurs jours qu’il porte le vieillit.
— Que se passe-t-il ? se contente-t-il de demander en nous jaugeant.
Ange s’avance tandis que la mère de Tyler passe son bras par-dessus les épaules de son ls.
— Nous devions vous parler, déclare Ange.
Il a senti que Tyler n’était peut-être plus aussi serein à l’idée de cette discussion.
— Au sujet d’Arthur, ajoute-t-il.
Barbara s’assoit sur le canapé à côté de son mari tandis que je m’approche des deux garçons.
— Nous avons découvert des choses à son sujet et… Nous pensions qu’il était important d’en parler avec vous, souf é-je.
Tyler se tourne vers moi et me lance un mince sourire. Ses doigts ef eurent, pendant quelques secondes, les miens et il inspire avant de s’installer sur l’accoudoir du fauteuil.
— À la n de l’été, je… Je continuais de me poser trop de questions sur son suicide, commence-t-il. C’était trop dur. Et je ne pouvais pas vraiment vous en parler. Toi, papa, tu es toujours au travail. Maman, tu… En n, tu n’étais pas très bien.
Elle hoche la tête et esquisse une moue contrite. Elle doit s’en vouloir d’avoir manqué à son devoir maternel suite à la disparition d’Arthur. Mais comment l’en blâmer ? Elle a perdu un ls. Même si Tyler était encore là, se remettre de la mort d’un enfant doit être une épreuve insurmontable. Comment peut-on seulement se relever ?
— Un jour, je… Je suis entré dans sa chambre, avoue le jeune homme, mal à l’aise.
Sa mère laisse échapper un petit hoquet de surprise et le dévisage avec perplexité.
— Mais… On avait dit que personne ne devait y pénétrer, bredouille-t-elle.
— Je sais… C’était plus fort que moi… Pardon, maman. Je devais faire quelque chose, chuchote-t-il. Il fallait que j’essaie de comprendre pourquoi Arthur a choisi de mourir. C’est con, mais j’avais le sentiment que je ne pourrais jamais faire mon deuil sans ça.
Elle acquiesce doucement et l’invite à poursuivre d’un signe de tête.
— Du coup, on a trouvé son portable avec Ange.
— Et son ordinateur, ajoute ce dernier en posant la sacoche sur la table basse.
— Qu’est-ce que vous avez découvert ? nous questionne son père d’une voix soudain plus pressante.
Tyler se retourne vers nous et je l’encourage avec un sourire.
— Arthur n’allait pas très bien. Il enchaînait les merdes sans que personne ne soit au courant.
— Même pas toi, Ange ? demande Barbara.
Le jeune homme secoue la tête.
— Non, je me suis rendu compte, qu’au fond, on ne se con ait rien d’important, lui et moi. Nos problèmes restaient chez nous. On ne s’en parlait jamais. Je le regrette maintenant, souf e-t-il. Peut-être que ça aurait pu faire évoluer les choses. Je ne sais pas.
— Ne dis pas ça, le rassure Barbara. Personne n’aurait rien pu y faire. Arthur s’est construit une carapace derrière laquelle il s’est caché. Il n’a eu de cesse de l’ériger et s’est éloigné de tout le monde. Ça n’allait pas très bien à la maison non plus.
Surpris, Tyler la dévisage.
— Comment ça ? l’interroge-t-il. Je l’ignorais.
Barbara secoue la tête.
— Arthur passait son temps à s’opposer à nous. Tu avais souvent des répétitions le soir, mais ça gueulait sans arrêt. À plusieurs reprises, il a claqué la porte et disparu. Je pensais qu’il se réfugiait chez Ange… Mais maintenant… Je n’en ai aucune idée…
— Arthur voyait d’autres lles.
Je suis intervenue sans savoir vraiment pourquoi. Après tout, ses parents ne me connaissent pas plus que ça. Mais ils étaient au courant que nous étions ensemble depuis un moment. Notre relation était censée être sérieuse.
— Il m’a trompée alors je l’ai quitté… D’ailleurs, je m’en suis beaucoup voulue aussi, car, quelques jours après, il était mort, mais je sais aujourd’hui que je n’étais pas responsable, ajouté-je. En plus de ce irt, il est sorti avec une autre nana.
Ma voix se brise. Me rappeler de ce que m’ont con é Ange et Tyler suf t à me faire mal. Pas parce que j’aime encore Arthur, mais parce que je n’aurais jamais imaginé qu’il me fasse un truc pareil. Ce n’était pas lui. Je ne pensais pas qu’il était ce genre de mecs.
— Cette lle, Melody, elle le faisait chanter, poursuit Ange. Elle lui a laissé croire qu’elle était enceinte. J’ai fait ma petite enquête et c’était faux. Elle n’a jamais attendu un gosse de lui. Mais il l’ignorait.
Barbara ouvre de grands yeux surpris. Son père aussi.
— Je n’arrive pas à le croire. Et il ne nous a rien dit ? s’étonne-t-elle. Quelque chose de si gros.
— Il y a pire, chuchote Tyler. Arthur se droguait. Et il était malade…
Sa mère se lève du canapé et elle se dirige vers la fenêtre, sans un mot.
— Papa… Écoutez-moi, s’il vous plaît. Arthur avait un truc…
— Une malformation cardiaque congénitale, le coupe son père d’une voix brusque. Nous étions au courant.
Je devine la surprise qui envahit le jeune homme. Il ne se doutait pas un seul instant que ses parents puissent le savoir. Moi, je suis moins étonnée. Après tout, Arthur était mineur. Même s’il pouvait faire des examens seul, son dossier médical est accessible à ses représentants légaux. Puis, un truc aussi grave… Leur médecin de famille ne l’aurait pas gardé pour lui.
— Comment… Vous saviez ? chuchote Tyler. Mais… Pourquoi vous ne m’avez rien dit ? Depuis quand ?
Barbara se retourne et elle s’approche de lui. Son visage est marqué par les larmes qui dévalent le long de ses joues. Elle étreint le jeune homme et dépose un baiser sur son front.
— Oh, mon bébé, je suis désolée… Nous ne pensions pas qu’un jour, tu l’apprendrais.
— Arthur a commencé à avoir des palpitations au cœur durant ses entraînements. Son coach lui a conseillé de prendre rendez-vous avec un médecin. Nous n’étions pas au courant. Nous l’avons su quelques jours avant sa mort…, raconte son père.
— L’entraîneur nous a appelés pour nous demander ce qu’il en était, ajoute Barbara d’une voix faible. On est tombé de haut. Du coup, on a contacté le docteur Harris. Il voulait justement nous convoquer pour parler des résultats d’Arthur et voir comment on envisageait la suite. L’opération et le reste…
Elle secoue la tête et essuie ses joues.
— Si tu savais comme on a eu mal. Sa carrière pro était terminée avant d’avoir commencé. Il était paniqué. Ses notes n’étaient pas fameuses, donc les choix qui s’offraient à lui étaient limités.
Tyler acquiesce tandis qu’Ange soupire.
— Tout se met en place en fait, lâche-t-il soudain. Arthur se disait qu’une vie de rêve l’attendait et il a tout perdu du jour au lendemain. Il a déconné avec les nanas et la sienne l’a largué. Il se droguait et n’était plus capable d’assurer au basket. Sa malformation cardiaque l’empêchait de toute façon d’espérer tout avenir dans le sport. Il n’a pas supporté et il a choisi de se foutre en l’air.
Je lui donne une tape dans le dos. Ange est trop cash. Balancer un truc comme ça devant ses parents et Tyler…
— Oui, je crois que tu as raison, souf e pourtant ce dernier. On cherchait une explication à son suicide. Quelque chose d’énorme. Mais en fait, c’était juste une accumulation de tout ce qui clochait dans sa vie. À un moment donné, il s’est tellement enlisé qu’il ne parvenait plus à sortir la tête hors de l’eau.
Barbara caresse doucement la joue de son ls.
— Tu sais, mon cœur, nous aussi on a voulu imaginer le pire. C’était plus facile de se dire, il a dû subir un gros choc pour en arriver jusque-là… Mais au fond, il y a tant de jeunes qui aujourd’hui se sentent perdus. Combien, comme Arthur, un jour, franchiront le pas ? Beaucoup trop. Et nous, la famille, les amis qu’ils laissent sur le côté, on passe notre temps à se demander pourquoi. Si on aurait pu l’empêcher d’une façon ou d’une autre…
Sa voix se brise. Son mari s’approche d’elle et pose ses mains sur ses épaules.
— Aucun de vous ne doit se sentir coupable. Arthur était mal dans sa peau. Malheureux. Il n’a pas su nous appeler à l’aide ni saisir les perches qu’on essayait parfois de lui tendre. La seule chose qu’on puisse faire maintenant, c’est continuer d’honorer sa mémoire et de lui apporter tout notre amour en espérant que la paix l’a trouvé. Et surtout, reconstruire notre famille.
Je fais un signe à Ange. Nous n’avons plus notre place ici désormais. Tyler a besoin de se retrouver avec ses parents. Il hoche la tête et nous nous éclipsons rapidement après avoir dit au revoir.
— C’était intense…
— Ouais, mais nécessaire, souf e le jeune homme. Ils vont pouvoir mettre les choses à plat. Tyler ira bien, maintenant, j’en suis persuadé.
— J’espère…
— Je te ramène ? me propose-t-il. Ta voiture est au cimetière du coup.
— Je veux bien, s’il te plaît.
La soirée a été longue. Je ne rêve que de retrouver mon lit et m’endormir.
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