Getting up together
Chapitre 29
Tyler
— Comment tu vas ?
Je croise les bras et m’enfonce dans ma chaise. Monsieur Bradford, mon professeur d’histoire et professeur principal, m’a convoqué à la
n de cette première journée de cours. Je me doutais que ça
arriverait ! Depuis ce matin, les regards des élèves et des profs sont emplis de pitié. Je déteste ça ! Arthur est mort. Mon jumeau s’est foutu en l’air. OK. C’est pour ça que désormais je suis considéré comme un handicapé ?
Même si j’ai l’impression d’être amputé de la moitié de mon cœur, je reste, moi. Tyler. Je ne veux pas subir tous ces comportements hypocrites. Dire qu’Aaron, le mec qui me déteste depuis des années, est venu me voir ce matin pour savoir comment j’allais. Il m’a proposé de déjeuner avec lui et sa bande ! Sérieusement ? Avec lui ? Plutôt crever ! Ce mec est stupide au possible, arrogant et prétentieux. Je préfère encore manger aux chiottes qu’en sa compagnie.
— Tyler ?
La voix de mon professeur me ramène dans cette salle surchauffée, jaunâtre à cause de la peinture vieillotte. Il baisse ses lunettes pour me xer, une lueur inquiète brillant dans son regard azur.
— Tout va bien ? Si je t’ai demandé de rester après les cours, c’est que je voulais évoquer avec toi ce qu’il s’est passé.
Devant mon silence, il laisse échapper un petit soupir :
— Ton frère jumeau, précise-t-il.
Qui d’autre, abruti ? Je lève les yeux au ciel et hausse les épaules.
— Pour quoi faire ? le questionné-je.
Désarçonné, il enlève ses lunettes et se masse les tempes. Jamais auparavant, je n’ai été insolent. Je suis un élève qui ne fait pas de vagues.
— Tyler, tu as vécu quelque chose de dif cile. Perdre un proche et, plus encore, un frère, c’est un événement traumatisant.
— Ouais, je suis au courant, répliqué-je.
— Est-ce que tu vois quelqu’un ?
Sa voix est hésitante. J’esquisse un rictus.
— Vous voulez dire un psy ? Non… Quel est l’intérêt d’aller raconter ma vie à n’importe qui ?
— C’est important que tu en parles, tu sais ? Tu ne peux pas conserver cette douleur en toi.
— Je n’en ai pas envie, monsieur Bradford. Merci de votre sollicitude, mais je gère, OK ?
Je me lève brusquement, repoussant la chaise au passage. Mon sac sur l’épaule, je m’apprête à quitter la classe, mais le professeur m’attrape par le poignet.
— Attends, Tyler !
— Quoi ?
— Ne pars pas comme ça, me dit-il d’une voix douce.
— Vous pensez que je n’ai pas eu ma dose de pitié pour aujourd’hui ? ragé-je. Entre les élèves qui me dévisagent tous comme si la mort était contagieuse, les professeurs qui ont à peine osé me parler ! Vous avez besoin de me rajouter une séance de psycho ?
— Ce n’est pas ce que je veux faire. Je souhaite juste m’assurer que tu saches qu’une écoute te sera apportée, ici, si tu en ressens l’envie. Moi, l’in rmière, le conseiller d’orientation. Il y a plein de gens qui seront prêts à te tendre la main.
— Je ne vais pas me foutre en l’air si c’est ce que vous craignez… Je ne suis pas mon frère !
— Tyler, ne le prends pas comme ça. Ce n’est pas ce que je sous-entends, tente de plaider mon professeur. On s’inquiète juste pour toi, c’est tout.
— Je vais bien, OK ? Alors, contentez-vous de me traiter comme un élève lambda. C’est tout ce que je demande.
Je marque une courte pause en le xant d’un regard déterminé.
— S’il vous plaît…
— Ça marche…, abdique-t-il. Mais n’oublie pas. On est là pour toi. Quoiqu’il arrive.
— Merci. Je peux y aller maintenant ?
— Bien sûr !
Je le salue d’un signe de tête et m’empresse de quitter la salle. Hors de question que je m’attarde ici.
— Hey !
Je me retourne. Une jolie blonde se tient à quelques mètres de moi.
— Tu ne viens pas au théâtre ? me demande-t-elle en s’approchant.
Candice est dans ma classe depuis ma première année dans ce lycée dédié aux arts. Elle partage, comme moi, l’amour du cinéma et veut devenir actrice. Nous nous sommes donné la réplique l’an dernier sur Antigone.
— Pas ce soir, non, souf é-je d’une voix lasse.
— Tout va bien ? m’interroge-t-elle prudemment.
— Oui, ne t’inquiète pas. J’ai juste des trucs à faire.
Elle hoche la tête, mais son air dubitatif ne m’échappe pas. Son regard clair essaie de me sonder, sans succès. Je lui adresse même un sourire pour la rassurer.
— Demain soir, lui dis-je. Je viendrais.
— Génial ! J’espère qu’on aura l’occasion de jouer encore ensemble. Ça me ferait plaisir.
— À moi aussi.
Je le en direction de la sortie : j’ai besoin de prendre l’air. Maintenant. Une fois dehors, un soupir m’échappe. Si je m’écoutais, je crierais. Mais je ne vais pas attirer l’attention sur moi davantage. Les quelques élèves qui fument, posés devant les grilles de l’établissement, ne manqueraient pas de faire tourner que Tyler Macht est devenu fou.
Je grimpe sur mon scooter et démarre en trombe.
***
— Alors, comment ça s’est passé ?
Je lève les yeux vers ma mère qui vient de poser une assiette de purée devant moi. Même si elle tente de s’intéresser, je devine à ses prunelles vides que ce n’est pas un jour avec. Les mois dé lent, mais la douleur, elle, est toujours présente, aussi vive que lorsque nous avons dû lui dire adieu. Arthur, bordel, tu me manques. Pourquoi tu nous as fait ça ? Regarde-nous maintenant. On ne ressemble plus à rien.
Mon père est encore au boulot. Presque vingt heures. Une soirée de plus que nous allons passer sans lui. Je tourne ma fourchette dans la purée, distraitement. Je n’ai pas faim de toute façon.
— Ça a été, souf é-je. La classe est cool, les profs aussi. Ça va être une bonne année.
— Tant mieux, mon chéri.
J’ai envie de hurler. Elle ne me regarde même pas. Je suis sûr que j’aurais pu dire n’importe quoi, ça n’aurait rien changé. Ma mère est devenue un fantôme. Depuis quelques semaines, les jours sans sont plus nombreux que les jours avec. Et l’absence de mon père n’arrange rien.
— Ouais, ça va être une année sympa…
Mensonge. À quoi bon lui donner davantage de soucis ? La mort de son ls favori en est déjà un bien assez gros. Réussira-t-elle à s’en remettre ?
J’ai voulu lui avouer que j’avais fouillé dans le téléphone d’Arthur. Lui dire tout ce que j’avais découvert. La drogue, cette double vie qu’il entretenait et cette lle qui le menaçait de parler à la terre entière du bébé qu’elle attendait de lui. Mais comment faire ? Pourrait-elle résister à ça ? Je ne la crois pas assez forte pour encaisser que le ls si parfait qu’elle aimait plus que tout n’était pas celui qu’elle imaginait.
Alors, j’ai préféré prendre sur moi. Peut-être qu’un jour, je lui con erais tout ça. Pas maintenant.
— Tu as pensé à tes cachets, maman ? demandé-je, l’air de rien.
Elle hausse les épaules et me tourne le dos pour se diriger vers l’évier. La vaisselle y traîne depuis deux jours déjà.
— J’ai oublié ce soir, mais je vais les prendre, me répond-elle.
J’acquiesce. Elle ouvre l’eau, laisse couler quelques minutes. Pas un bruit ne trouble le silence de la cuisine. Je me rends compte qu’elle ne lave rien. Elle se contente juste d’observer le jet couler.
— Laisse la vaisselle, je m’en occuperai.
— Tu es sûr ?
— Mais oui, regarde, je nis de manger et ensuite je m’y mets.
— Merci, mon chéri… Je monte dans ma chambre si ça ne te dérange pas. Je suis fatiguée.
— Repose-toi.
Elle s’approche de moi, ef eure mes cheveux avant de quitter la pièce sans un mot. Sa démarche lente et incertaine me glace le sang. Où est passée ma mère ? Cette femme si pétillante, souriante, attentionnée et affectueuse ! Parfois, je la retrouve. Mais de plus en plus, j’ai l’impression qu’elle disparaît pour laisser place à cette version mélancolique d’elle-même. Arthur a emmené un bout de son âme avec lui…
Je repousse mon assiette à laquelle je n’ai presque pas touché. La purée est froide de toute façon. La viande réchauffée d’hier midi ou d’avant-hier soir, je ne sais plus. Après avoir jeté le tout, je prends un yaourt dans le frigo, le mange rapidement avant de m’occuper de la vaisselle. Une fois que j’ai terminé, je regagne à mon tour ma chambre. Le silence qui règne dans notre grande maison ne me donne pas envie de demeurer dans le salon. J’allume ma télé, me déshabille pour en ler un bas de jogging et me glisse sous la couette. À côté de mon oreiller trône le dernier tee-shirt porté par mon frère. J’ai refusé de le laver. Un reste de son parfum otte encore dans l’air. Une façon de le garder un peu près de moi.
J’attrape mon smartphone et me promène sur Instagram pour passer le temps. Une photo de Bonnie me saute aux yeux : notre groupe à Tijuana, verres de vin à la main. Le jour de la cérémonie. Les larmes montent, mais je serre les dents. J’ai déjà trop pleuré. Ça ne le ramènera pas… Le sourire de la jeune femme sur le cliché me réchauffe un peu le cœur. À cet instant, je regrette de ne pas être dans le même établissement qu’eux. Les choses auraient peut-être été plus simples en leur compagnie. Là, je suis seul.
[Alors, ça a été ? Ce n’est pas bizarre de revenir au lycée sans lui ?]
Étrangement, j’ai envie de savoir comment Bonnie va, suite à cette journée, et comment elle gère sans Arthur. Puis, elle a eu la gentillesse de m’écrire ce matin. Son message m’a touché et donné du courage aussi.
Depuis que je lui ai balancé ce que j’avais découvert sur mon frère, nous ne nous sommes pas revus ni même reparlé. Mais, Ange m’a raconté qu’ils s’étaient donné rendez-vous et qu’elle avait craqué devant lui. J’ai eu de la peine pour elle. Elle ne méritait pas ce que mon frère lui a fait.
Mon téléphone ne tarde pas à vibrer. Elle a répondu !
[Pour être honnête, c’est dif cile… J’ai essayé d’imaginer que cette
dernière année de lycée serait géniale, mais… Je crois que ça va être
compliqué. Et toi ?]
[Tout le monde me regarde comme si j’allais me inguer à tout
moment… Je ne sais même pas comment ils l’ont appris.]
[Et chez toi, ça va ?]
J’hésite avant de répondre. En temps normal, je ne suis pas du genre à me con er. Je garde tout pour moi. Arthur était pareil. On a vu où ça l’a mené. Est-ce que les choses auraient été différentes si on avait appris à se parler ? À se raconter nos émotions ? Même les plus sombres ? Sans doute…
[Ce serait trop long de te dire par SMS à quel point c’est la merde. J’ai
l’impression que ça ne va jamais s’arranger.]
Pendant une dizaine de minutes, l’écran de mon téléphone reste désespérément noir. Peut-être que Bonnie n’a pas envie de s’embêter avec ma souffrance. Elle a déjà la sienne à porter. C’est suf sant !
Merde, j’aurais mieux fait de me taire… Mais en n, le vibreur me tire de mes pensées.
[Tu veux qu’on aille boire un café samedi après-midi ?]
Un sourire se dessine sur mon visage. Je suis content de la revoir. C’est con. Je ne pensais pas qu’on garderait contact après Tijuana ni après ce rendez-vous où je lui ai dit que j’avais fouillé dans le téléphone de mon jumeau…
Quelle raison avions-nous de le faire après tout ? Ange, oui, c’est différent, mais les autres ne sont pas mes amis.
[Avec plaisir ! Quatorze heures trente au Little Coffee Time ?]
[J’y serai. Bonne soirée et bon courage pour la semaine.]
[Toi aussi.]
J’éteins mon téléphone et le pose sur ma table de chevet. Avant de dormir, un épisode ou deux d’une série drôle ne pourra que me faire du bien et me changer les idées suite à cette journée pourrie.
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