Le royaume de cristal

Amanda Hocking · Chapitre 1 sur 80

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Le royaume de cristal

Chapitre un

UN

 

Amis et ennemis

 

A —

lors, qu’en dis-tu, petit lapin blanc ? me demanda Konstantin Black. Amis ?

Assis sur le tabouret voisin, il me fixait du regard. Ses épais sourcils arqués flottaient au-dessus de ses yeux argentés où dansait une lueur d’espoir, et ses cheveux noirs comme le charbon tombèrent sur son visage quand il s’inclina vers moi.

Je fus incapable de faire autrement que de le regarder, bouche bée, trop hébétée pour penser ou pour bouger. Je n’arrivais même pas à déterminer s’il était vraiment là. J’aurais été plus prête à accepter que j’avais perdu connaissance sans m’en rendre compte, dans un petit restaurant quelconque du Missouri, et que je faisais un cauchemar causé par mon stress ou peut-être même un lysa.

C’était totalement impossible que Konstantin soit là, devant moi. Pas après que j’eus passé cinq jours à m’enfuir de Doldastam, après avoir été arrêtée pour trahison et accusée du meurtre du prince des Skojares, Kennet Biâelse, et de mon ami, Kasper Abbott.

J’avais fait tout en mon pouvoir pour éviter d’être retrouvée. Je payais seulement en argent comptant et j’utilisais un téléphone cellulaire prépayé dont je pouvais me débarrasser à tout moment, mais je n’avais pas encore rassemblé assez de courage pour l’utiliser. J’étais constamment en mouvement et je restais hors des grands centres, préférant passer par les petites villes, où je dormais dans des motels miteux.

C’était impossible que quelqu’un ait pu me retrouver, pas même Konstantin Black.

— Bryn ? fit Konstantin, puisque j’étais restée muette depuis une minute.

Puis, comme je devais m’assurer qu’il était bien réel, je tendis la main pour le toucher ; je serrai la veste de cuir noir sur son biceps tandis qu’il baissait des yeux perplexes vers ma main. Je m’attendais presque à ce que sa veste s’évanouisse dans un nuage de fumée, mais je sentis plutôt son muscle ferme sous mes doigts.

— Est-ce que ça va ? me demanda-t-il en me lançant un regard empli d’une inquiétude sincère, même si je ne savais pas si je pouvais lui faire confiance. Tu as vraiment une mine de déterrée.

— Et c’est ainsi que tu espères me faire croire que tu veux que nous soyons amis ? En me disant que j’ai une sale gueule ? lui demandai-je sèchement.

Évidemment, il n’avait pas tort. Comme je ne dormais et ne mangeais pas beaucoup, j’étais encore plus pâle que d’habitude. Mes tentatives de teindre ma chevelure en noir pour mieux masquer mon identité avaient donné une étrange teinte grise à mes cheveux normalement blonds, étant donné que la teinture n’avait pas tendance à bien prendre dans les cheveux des trolls. Mon œil gauche avait fini par désenfler, mais l’ecchymose avait pris une horrible couleur jaune que je n’arrivais pas à recouvrir complètement avec du maquillage.

— J’essaie de te faire accepter l’idée en faisant preuve d’une honnêteté brutale, répondit-il avec un sourire pincé. Je veux que tu saches que tu n’entendras que la vérité de ma bouche.

Je m’esclaffai.

— Aucune chance que je te croie.

— Allons, Bryn, donne-moi une chance, implora-t-il en posant les bras sur le comptoir.

— Et que fais-tu ici, d’ailleurs ? Que me veux-tu ? lui demandai-je.

— Je te l’ai déjà dit : ton amitié.

— Foutaises, rétorquai-je en roulant des yeux. Tu ne dis jamais rien d’autre que des foutaises.

— Comment peux-tu en être certaine ? répliqua Konstantin, incrédule. J’ai toujours été honnête avec toi.

— Oui, oui, bien sûr. Tu étais honnête quand tu as tenté d’assassiner mon père ou quand tu as voulu enlever Linnea.

Il pinça les lèvres.

— Je me suis déjà excusé pour ce qui était arrivé avec ton père.

Je le fusillai du regard.

— Évidemment, rien de ce que je pourrais dire ne réparera mon geste, mais tu sais que je le regrette.

— Et comment puis-je en être sûre ? répondis-je en secouant la tête. À vrai dire, je ne sais rien de toi.

— Pourquoi es-tu si agressive ? me demanda Konstantin en haussant le ton. J’essaie seulement de t’aider.

— Tu es un traître qui travaille pour la personne qui a failli me tuer ! m’écriai-je sans me soucier du fait que je parlais beaucoup trop fort dans un petit restaurant.

— Et regarde qui parle ! cria Konstantin.

La serveuse s’approcha en interrompant notre conversation enflammée pour poser le verre de thé glacé que j’avais commandé devant moi. Elle resta plantée là, une main sur la hanche, à nous observer d’un air suspicieux. Plus tôt, elle m’avait regardée avec une certaine sollicitude, malgré son épuisement, mais compte tenu de ma mauvaise teinture et de l’agitation de Konstantin, elle devait se douter que nous étions des fugitifs.

— Tout va bien ? demanda-t-elle en nous regardant à tour de rôle.

— Oui, ça va, répondit Konstantin d’un ton cassant en évitant de la regarder.

— Dans ce cas, vous devriez baisser le ton avant de commencer à effrayer les clients, dit-elle avec un léger accent du Sud avant de se tourner lentement et de s’éloigner.

Konstantin attendit qu’elle soit à l’autre extrémité de la salle avant d’ouvrir la bouche.

— Et j’ai bien essayé de sauver Linnea, dit-il en se redressant, indigné. En fait, je l’ai sauvée. Sans mon intervention, elle serait probablement morte.

D’après ce que m’avait expliqué Linnea, l’affirmation de Konstantin me paraissait vraie. Comme je ne pouvais pas lui répondre, je tournai mon tabouret pour me concentrer sur mon thé glacé.

Konstantin soupira, puis il se pencha vers moi. D’une voix à peine plus forte qu’un murmure, il me souffla à l’oreille :

— Je sais ce que tu vis. Il y a de cela quatre ans, j’étais presque exactement dans la même situation que toi. Je sais à quel point on peut se sentir effrayé et isolé quand le royaume se retourne contre nous.

Je bus une gorgée de mon thé glacé sans rien dire. Il poursuivit :

— Toi et moi avons été dans des camps opposés pendant un bout de temps, et bien que j’aie fait beaucoup de mauvais choix, je m’efforce maintenant de réparer mes erreurs et… je suis seul et tu es seule. Alors, j’ai cru que nous pourrions être seuls ensemble.

Il se redressa.

— Évidemment, je ne te forcerai pas. Si tu veux traverser cette épreuve seule, libre à toi. Seule, envers et contre tous. Je ne t’en empêcherai pas. Je paie l’addition, ajouta-t-il en plongeant la main dans sa poche pour lancer quelques dollars sur le comptoir.

J’entendis le tabouret grincer quand il se leva, mais je ne levai pas les yeux. Ce n’est que lorsque j’entendis la cloche au-dessus de la porte retentir que je me retournai pour le regarder s’éloigner dehors, dans la belle journée printanière ensoleillée. Dans quelques secondes, il aurait disparu, et je n’aurais plus d’autre moyen de communiquer avec lui ou de découvrir ce qu’il savait.

Alors, même si je n’étais pas certaine de savoir ce que pourrait devenir cette amitié ni même si je me jetais dans un piège, je savais ce que je devais faire. Je poussai un juron à voix basse, puis je descendis de mon tabouret pour courir rejoindre Konstantin.

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