Le royaume de cristal

Amanda Hocking · Chapitre 60 sur 80

Pages du PDF

Le royaume de cristal

Chapitre soixante

SOIXANTE

 

Enterrement

 

N ous arrivâmes dans le cimetière. Konstantin nous expliqua qu’il existait d’autres points d’entrée dans la ville, mais que la plupart menaient à des endroits hautement surveillés. Celui-ci représentait le lieu le plus discret pour sortir d’une grille d’égout.

Le cimetière formait un étroit rectangle, à quelques pâtés de maisons de la place publique. Des haies créaient une barrière vivante autour du cimetière, nous offrant une couverture dont nous avions bien besoin.

De grands arbres sombres à feuilles caduques nous entouraient, et leurs branches formaient une voûte au-dessus de nous. L’été, les branches se chargeaient de fleurs aux couleurs vives, mais en cet instant, des glaçons y pendaient, comme des diamants ornementaux.

Dans la pénombre, j’aperçus un gypaète perché sur l’une des branches. L’oiseau inclina la tête pour fixer son regard perçant sur moi. Je retins mon souffle, attendant que l’animal pousse un cri qui nous ferait repérer, mais l’oiseau se contenta de nous observer un moment avant de s’envoler.

Quatre grands mausolées se dressaient au centre du cimetière, indiquant chacun un point cardinal. Les membres de la famille royale y étaient enterrés, de même que les markis et marksinnas de haut rang. Comme les lots de terre se faisaient rares, la plupart des gens étaient enterrés dans la baie. Les quelques lots qui restaient étaient généralement réservés aux dödsfalls, les héros morts en service pour le royaume.

Konstantin ouvrait la marche, sinuant entre les pierres tombales, tandis que Baltsar et Finn suivaient derrière nous. Nous avancions tête basse, au cas où des gardes auraient patrouillé non loin du cimetière, quand Ridley s’arrêta si brusquement que je lui fonçai dedans.

J’étais sur le point de lui demander pourquoi il s’était arrêté quand je vis ce qu’il regardait. C’était une pierre tombale brisée. La carcasse sanglante d’un poisson éventré aux entrailles pendantes avait été laissée sur la pierre. Le sang et les entrailles avaient gelé sur le granit.

Bien que la pierre fût brisée, je pouvais lire une bonne partie des mots et je devinai ce que disait l’inscription :

REINHARD MIKAEL DRESDEN

1963-1999

HÉROS ROYAL

PÈRE ET MARI BIEN-AIMÉ

Le père de Ridley avait été tué en protégeant le roi durant la révolte de Viktor Dålig. Il avait été vénéré comme un héros… enfin, jusqu’à ce que Ridley s’enfuie de Doldastam. Et maintenant, d’après ce que la présence de la carcasse de poisson laissait deviner, on punissait Reinhard en raison des supposées allégeances de Ridley envers les Skojares. Envers moi.

— Je suis vraiment désolée, chuchotai-je en posant une main sur son bras.

Il serra les dents, le regard dur. Il secoua la tête.

— Nous devons seulement partir d’ici.

Il se retourna pour s’éloigner. J’aurais voulu remettre la pierre en place et nettoyer le sang gelé, mais nous n’avions pas vraiment le temps. De toute façon, mes efforts auraient-ils changé quelque chose ? Le mal était déjà fait.

Quand nous arrivâmes à l’orée du cimetière, Konstantin, Baltsar et Finn étaient partis depuis longtemps. Je savais que Finn allait trouver sa famille, mais je n’avais pas la moindre idée de ce que Konstantin et Baltsar avaient en tête. Accroupi près de la haie, Ridley chuchota qu’il valait mieux que nous nous séparions et qu’il irait chercher sa mère pendant que j’allais récupérer mes parents.

Ce plan me semblait être le plus sûr pour nous permettre de sortir de Doldastam le plus rapidement possible. Ridley m’embrassa rapidement sur les lèvres, puis il se tourna pour s’éloigner au pas de course dans la direction opposée tandis que je traversais en courant les rues pavées glacées vers la place publique.

Je me disais justement que j’étais chanceuse de ne pas encore avoir croisé un garde quand j’aperçus deux énormes soldats omtes marcher dans ma direction. Je m’accroupis dans un espace étroit entre deux maisons, à peine assez large pour que je puisse m’y glisser de côté. Au centre, l’espace devint si étroit que je pouvais sentir mes côtes comprimées, et je dus retenir mon souffle pour continuer.

À l’autre extrémité, je glissai la tête hors de l’ouverture et j’aperçus un membre des Högdragens patrouiller au coin de la rue, à trois maisons de celle de mes parents. Il allait et venait continuellement à un rythme régulier. Il disparaissait pendant environ dix secondes, puis il revenait.

Je n’étais pas son supérieur, mais j’étais certaine qu’il était censé patrouiller dans une zone beaucoup plus grande. Malheureusement, comme c’était un idiot paresseux, il me compliquait grandement la tâche consistant à atteindre la maison de mes parents.

D’après mes calculs, j’avais vingt secondes pour courir jusqu’à celle-ci. Comme je n’avais pas d’autre option, je m’élançai sur la glace, beaucoup plus vite que je n’aurais dû. Quand je voulus m’arrêter, je faillis passer devant la maison en glissant et je dus m’agripper au mur. Je me glissai dans l’espace entre la maison de mes parents et celle de leurs voisins juste à temps.

Au-dessus de l’évier de la cuisine, il y avait une fenêtre inutile. Enfin, ma mère avait l’habitude de dire qu’elle était inutile parce qu’elle donnait sur le mur du voisin. Mais aujourd’hui, elle s’avéra très utile, puisque je la forçai pour l’ouvrir et y grimper.

Je parvins à m’introduire dans la maison en m’agrippant au comptoir et en me hissant à l’intérieur. J’espérais pouvoir atterrir avec un peu plus d’élégance, mais je dégringolai la tête la première en faisant tomber quelques verres au passage.

Ce fut suffisant pour réveiller mes parents, et une lumière s’alluma à l’étage. Je me relevais au moment où mon père dévalait l’escalier en pyjama, cheveux hirsutes. Il n’avait jamais été amateur d’armes, mais il brandissait une épée scandinave antique qu’il s’était procurée pour sa valeur historique.

— Je n’hésiterai pas à vous tuer, petits voyous, gronda mon père en allumant dans la cuisine.

— Papa, c’est moi, dis-je en retirant mon capuchon pour qu’il puisse voir mon visage.

Surpris, mon père faillit laisser tomber son épée.

— Oh, seigneur, Bryn, souffla-t-il en restant figé sur place pendant un moment, avant de laisser tomber son arme pour s’approcher de moi.

— Iver ? fit la voix de ma mère à l’étage. Iver ? Est-ce que tout va bien ?

— Descends, Runa, répondit mon père en me serrant dans ses bras si fort que je crus qu’il voulait me briser.

Je lui rendis son étreinte.

— Iver ? demanda prudemment ma mère.

Elle dut me voir à cet instant, parce que je l’entendis pousser un cri de surprise.

Quand elle arriva près de moi, elle pleurait déjà. Je tendis un bras pour l’inclure dans notre étreinte.

— Oh, Bryn, nous n’étions pas sûrs de te revoir un jour, dit-elle entre deux sanglots.

— Je sais, je sais, dis-je en les lâchant enfin. Je vous aime, et vous m’avez manqué, mais nous pourrons discuter plus tard. Pour l’instant, nous devons sortir d’ici.

Ma mère hocha la tête en s’essuyant les yeux.

— Mon sac est déjà prêt. Nous attendions le bon moment pour nous enfuir. Laisse-moi juste le temps d’enfiler des vêtements.

OceanofPDF.com