Le royaume de cristal
Chapitre quinze
QUINZE
Avis
16 mai 2014
Bryn…
Le roi et mort.
Même en écrivant ces mots, tout me semble si irréel. Le roi Evert Strinne est mort.
On a annoncé sa mort hier. Il est mort au petit matin, un peu après l’aube. La reine affirme qu’il a été assassiné, et le royaume est dans un terrible état de panique.
C’est la première fois depuis l’annonce que j’ai le temps de m’asseoir pour réfléchir à ce qui s’est passé, et je dois avouer que je ne sais pas quoi penser.
En ville, la rumeur veut que le roi ait été empoisonné. Linus Berling m’a dit que son père avait entendu dire que les lèvres du roi étaient tachées de noir à cause du poison, qu’on en versait dans son verre depuis plus d’une semaine et qu’il a fini par faire effet.
Cela explique pourquoi le roi semblait dépassé par les événements aux funérailles de Kasper, mais une autre question, beaucoup plus grave, me vient en tête : qui exactement est responsable ? La reine affirme qu’une taupe se cache parmi nous et qu’elle la démasquera.
Elle a dit que nous devions toujours être sur nos gardes, quand elle a annoncé la mort du roi, perchée au balcon du clocher de la place publique. Elle nous a parlé en sanglotant, et nous avons tous levé des regards anxieux vers elle, nous demandant quel sort attendait notre royaume.
Et comment pourrions-nous être plus sur nos gardes que nous ne le sommes déjà ? Les Högdragens sont partout, mais nous ne nous sentons pas plus en sécurité. En fait, je me sens plus vulnérable que jamais sous leurs regards inquisiteurs.
Si jamais je fais quelque chose qui leur fait penser que je suis la taupe ?
Aujourd’hui, à l’entraînement, j’ai entendu ton nom circuler. Certains affirment que tu pourrais être responsable de la mort du roi. J’ai vite fait de dire à ces médisants de la fermer. Tu n’étais pas ici. Ce n’est pas possible que ce soit toi. Et je sais de toute façon que tu n’aurais jamais rien fait de tel.
Tout le monde en ville est effrayé. Nous surveillons tous nos voisins. Sont-ils nos ennemis ? Savent-ils qui a empoisonné le roi ?
Delilah est venue chez moi hier soir. Elle ne se souciait pas d’être vue. Elle avait peur et elle avait besoin de se sentir en sécurité. Elle est donc venue me voir.
Je l’ai serrée longuement dans mes bras en lui disant que tout irait bien, même si je n’étais pas certaine que tout rentrerait un jour dans l’ordre. Mais elle me regardait avec ses yeux (ah, ses yeux, Bryn, je n’en ai jamais vu comme les siens. Ils sont de la couleur du chocolat noir et si grands que je pourrais m’y perdre pendant des jours. J’aimerais m’y perdre, j’aimerais la serrer dans mes bras et la regarder sans me soucier du reste, mais ce n’est pas le moment). Tout est complètement tordu ici.
Je crois que tu as plus de chance que nous, parce que tu n’es pas ici. La ville est barricadée. Personne ne peut entrer ou sortir. On a décrété le couvre-feu. (Mais la situation a tourné à mon avantage hier soir, puisque Delilah n’a pas pu rentrer chez elle sans risquer d’être emmenée pour être interrogée. Elle a donc passé la nuit chez moi.)
Tu deviendrais folle si tu étais toujours ici. J’espère que cette idée t’apporte un peu de réconfort. Tu échappes à toute cette folie.
Aujourd’hui, la reine a nommé un nouveau chancelier pour prendre la place de ton père. Elle a dit que le moment était mal choisi pour une élection, mais que, compte tenu de la situation, il fallait nommer quelqu’un pour faire le travail.
Il aurait dû y avoir des protestations. La reine a éliminé le seul représentant du peuple dans le processus politique en escamotant l’élection. Mais personne n’a dit un mot. Nous sommes tous résignés.
Plus réjouissant : tes parents vont bien. Ils s’en tirent avec la pension de ton père, que le royaume lui verse toujours, apparemment. Pour l’instant. Tilda s’en sort plutôt bien. Enfin, aussi bien qu’on pourrait s’y attendre, compte tenu des circonstances.
Oh ! Et j’ai de bonnes nouvelles pour toi !
Ce matin, Tilda et moi avons traversé la place publique pour aller déjeuner. (J’essaie de l’obliger à sortir de son appartement au moins une fois par jour.) J’ai vu Ridley parmi la foule, à l’autre extrémité de la place.
Pour être honnête avec toi, il avait la mine basse, mais il était libre. Il n’était pas accompagné de gardes. Je l’ai hélé en lui faisant un signe de la main, mais il ne m’a jamais regardée. J’ai voulu le rejoindre, mais Tilda m’a retenue.
Elle m’a dit qu’il m’avait entendue, mais qu’il voulait probablement passer inaperçu.
Elle m’a ensuite promis qu’elle passerait le voir plus tard.
J’ai hâte que toute cette histoire soit terminée.
La neige fond, et depuis ce matin, un étrange crachin s’abat sur la ville. Toutes les affiches ont été détruites par les intempéries, et les Högdragens les ont remplacées. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont enlevé les avis de recherche sur toi.
La mauvaise nouvelle, c’est qu’ils ont remplacé les avis de recherche par des avis de récompense pour quiconque pourrait détenir des renseignements concernant la mort du roi. Et comme le roi est mort, il ne peut plus nous surveiller. Les Högdragens ont donc remplacé les affiches du roi par des affiches en noir et blanc de la reine Mina, l’air deux fois plus sévère que le roi Evert ne l’a jamais été.
Les affiches portent une seule inscription : « JE VOUS SURVEILLE TOUJOURS ». Je suis portée à le croire, encore plus qu’avec le roi.
Ton amie (quoi qu’il arrive),
Ember
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