Le royaume de cristal
Chapitre cinquante-quatre
CINQUANTE-QUATRE
Älskade
M on sac à l’épaule, je fermai la porte de ma chambre au palais de Storvatten pour la dernière fois. Ce geste était accompagné d’une étrange irrévocabilité. Je ne savais pas si j’aurais un jour l’occasion de revenir ni même si le palais serait encore debout dans quelques semaines.
Je marchai un moment dans le couloir avant de m’arrêter devant la chambre de Tilda. Elle était assise sur son lit, jambes croisées sous elle, et elle regardait son ventre en le caressant. Ses cheveux bruns ondulés tombaient autour d’elle comme un rideau.
Je frappai sur la porte ouverte, et elle me regarda en m’adressant un sourire triste.
— Tu pars déjà ?
— C’est l’heure. Ridley est déjà en haut, répondis-je en hochant la tête.
Son sourire peiné s’étira en une fine ligne quand elle pinça les lèvres. Je posai mon sac par terre pour aller m’asseoir sur le lit, près d’elle.
— J’aimerais t’accompagner, dit-elle d’une voix presque plaintive.
— Je sais, mais le champ de bataille n’est pas un endroit pour une femme enceinte, même si elle est aussi féroce que toi.
— Je sais que c’est la bonne chose à faire. Je sais que je dois rester, pour le bébé, dit-elle en hochant la tête, comme si elle cherchait à se convaincre elle-même. Mais cette guerre est aussi la mienne. Je devrais aller avec toi, combattre à tes côtés.
— Tu nous as déjà été d’une aide immense pour l’armée des Skojares. Leurs soldats sont meilleurs grâce à toi.
— C’est difficile, dit-elle en se frottant le ventre. Je crois que le bébé aimerait aussi aller sur le terrain. Il donne beaucoup de coups de pied. Tu veux sentir ? me demanda-t-elle en me regardant.
J’hésitais, mais je laissai Tilda prendre ma main pour la poser sur son ventre. Je ne sentis d’abord rien du tout, puis, soudain, une légère pression se fit dans ma paume.
— Tu l’as senti ? me demanda Tilda d’une voix enjouée.
— Oui, c’est fou.
Je laissai ma main sur son ventre encore un moment, pour sentir un autre coup de pied, plus fort cette fois, avant de la retirer.
— Je t’avais dit que c’est un garçon ? me demanda-t-elle avec un grand sourire.
— Non, tu ne m’avais rien dit. Un garçon ? C’est génial, répondis-je en souriant.
— Je ne l’ai su qu’après que Kasper…
Son sourire demeura sur son visage, mais ses yeux se remplirent de larmes.
— Enfin, nous aurions pu le savoir, mais nous attendions après le mariage. C’est ridicule, mais nous voulions que ce soit notre cadeau de mariage, en quelque sorte.
Elle secoua la tête.
— Je ne sais pas, cela me semblait amusant à l’époque, mais comme nous ne savions pas si nous allions avoir un garçon ou une fille, nous n’avions pas vraiment commencé à chercher un nom. Rien de sérieux, du moins.
— Et tu as trouvé un nom, maintenant ? lui demandai-je.
— Älskade Kasper Abbott, répondit Tilda. « Älskade » veut dire « aimé ». Je veux que ce bébé sache que je l’aime plus que tout.
— C’est un nom parfait, dis-je en souriant.
— Merci. Bon, je t’ai retenue assez longtemps, dit-elle en souriant et en clignant des yeux pour chasser ses larmes. Tu devrais y aller, avant qu’ils ne partent sans toi.
Je me penchai vers elle pour la serrer très fort dans mes bras. Nous n’avions jamais été portées sur les étreintes, mais celle-ci dura un certain temps. Après un moment, je me levai enfin. Je pris mon sac par terre et je la saluai brièvement avant de partir.
— Bryn, dit-elle au moment où je sortais. Au cas où nous ne nous reverrions pas, je tiens à te dire que tu as été une grande amie et que je t’aime.
— Je t’aime aussi, dis-je, gênée de le lui dire, alors que nous n’étions ni l’une ni l’autre très sentimentales. Fais attention.
Je me sentais mal de laisser Tilda seule dans sa chambre, mais je savais que Linnea aurait besoin de son aide très bientôt. Linnea s’occuperait du royaume en l’absence de son mari, et Tilda était particulièrement douée pour garder les choses en ordre.
Je gravis le long escalier qui menait au rez-de-chaussée. Tandis que je traversais le grand hall, je fus surprise de croiser Konstantin, qui clopinait dans l’autre direction, sac à l’épaule.
Il avait pris une douche et il semblait en meilleure forme qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Alors qu’hier, quand on l’avait emmené, il était pâle et couvert de sueur, à l’article de la mort, il était aujourd’hui frais comme une rose, à l’exception d’une légère claudication de la jambe gauche.
— Que fais-tu ? lui demandai-je.
Il s’arrêta pour me permettre de le rejoindre.
— Je vais à Doldastam, répondit-il.
— Mais tu dois te reposer, lui rappelai-je. Le médecin te l’a recommandé. Et en plus, tu boites.
— Ma jambe est guérie, dit-il avec un haussement d’épaules. Je ne boiterai plus d’ici un jour.
— Konstantin.
Je fis une halte, et il s’arrêta lui aussi avant de me regarder.
— Crois-tu vraiment que tu pourrais m’empêcher de rater ce combat ? me demanda-t-il d’un ton assuré.
— Bon, d’accord, dis-je en soupirant. Mais promets-moi d’y aller doucement.
— Désolé, dit-il en secouant la tête avant de se remettre en route.
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