Le royaume de cristal
Chapitre cinq
CINQ
Exil
É tendue sur les couvertures, j’étais toujours vêtue de mon jean et de mon débardeur. Konstantin m’avait promis qu’il ne m’assassinerait pas dans mon sommeil, et même si nous avions conclu une alliance hésitante, je n’étais toujours pas certaine de pouvoir lui faire confiance.
Je restai longuement étendue, éveillée, dans l’obscurité de la chambre de motel. Je tâchais de traiter l’information révélée par Konstantin. Je revoyais et j’analysais toutes mes interactions avec la reine, et plus j’y pensais, plus je commençais à croire que l’histoire de Konstantin concordait.
Cela expliquait de nombreux détails au sujet de la reine, par exemple son entêtement à porter sa couronne souvent, même quand Evert ne portait pas la sienne, ses constantes sautes d’humeur, la haine déraisonnable qu’elle me portait.
Puis, il y avait eu Kennet. Elle avait sûrement ordonné à Kennet de flirter avec moi à Storvatten pour me distraire assez pour m’empêcher de comprendre ce qui se passait. Quand Kasper et moi avions réussi à rassembler les pièces du puzzle, nous lui avions tout révélé, et elle nous avait fait arrêter avant que nous puissions découvrir qu’elle était mêlée à cette affaire.
Pour la première fois, une partie de la culpabilité que j’éprouvais pour la mort de Kasper s’était dissipée. Nous n’avions pas pu deviner que Mina était impliquée dans ce complot, et elle nous aurait fait exécuter. Notre décision de prendre la fuite avait été la meilleure possible.
J’étais étendue, éveillée, et je laissais les scénarios tourner en boucle dans ma tête, parce que c’était beaucoup mieux que de dormir. Quand je fermais les yeux, je savais que des cauchemars m’attendaient. Des images horribles de la mort de Kasper, d’une clarté dégoûtante, me hantaient toutes les nuits.
Parfois, mes rêves débutaient plus doucement, avec Ridley. Nous étions au beau milieu de nulle part, et une aurore boréale dansait au-dessus de nos têtes. Il me regardait avec des yeux si intenses que mon cœur s’emballait.
Il me serrait contre lui, et ses lèvres se posaient sur les miennes. Pourtant, dans mon rêve, je savais que c’était la dernière fois que je le voyais, et je l’embrassais désespérément.
Puis, soudain, on me l’arrachait. Une force inconnue l’emmenait dans l’obscurité, et je criais son nom. Je courais pour l’attraper, mais j’avais beau courir aussi vite que je le pouvais, je n’arrivais jamais à le rejoindre.
Encore et encore, je faisais le même cauchemar où Kasper mourait et où Ridley était emmené. Je combattais donc le sommeil autant que possible, mais il finissait par l’emporter, et le noir m’enveloppait.
Cette nuit-là, le cauchemar ne dura pas. Il fut interrompu par une étendue d’eau bleue qui scintillait comme des saphirs et qui remplissait tout mon champ de vision. Je pouvais presque sentir l’eau, froide et douce, sur ma peau.
J’entendis ses cris avant de la voir :
— Bryn ! Bryn !
— Quoi ? répondis-je d’une voix qui se répercutait partout.
Tout à coup, une main agrippa ma cheville pour me tirer sous l’eau. Je me débattis, mais je constatai, non sans surprise, que je pouvais facilement respirer sous l’eau. Et alors que j’aurais dû être terrifiée, j’étais étrangement détendue.
Linnea flottait devant moi, éthérée, avec son halo de boucles platine. Sous l’eau, ses yeux semblaient encore plus bleus que d’habitude, et son expression troublée la faisait paraître plus vieille.
— Bryn, répéta Linnea, et les mots jaillirent directement dans ma tête. Que s’est-il passé ? Où êtes-vous ?
— Je ne sais pas où je suis, répondis-je en regardant autour de moi, comme si je pouvais voir un signe susceptible de me révéler l’endroit où se déroulait mon rêve sous-marin.
— Pas ici. Nous sommes dans un lysa, expliqua Linnea en prenant ma main pour me forcer à la regarder. C’est le chaos à Storvatten. On dit que vous avez tué Kennet.
— Je n’ai pas tué Kennet ! m’écriai-je avant de me reprendre. J’ai tenté de le sauver, mais je n’ai pas pu. Il était mêlé au complot, Linnea. C’est à cause de lui que Mikko a été arrêté.
— Kennet ? souffla Linnea en écarquillant les yeux. Mais il adorait Mikko !
— C’est trop compliqué pour vous l’expliquer maintenant, mais vous devez me croire. Kennet était mêlé à toutes sortes d’histoires sordides, et vous ne devez pas faire confiance à la reine des Kanins non plus. Elle travaillait avec lui.
— À qui puis-je faire confiance ? souffla Linnea de ses lèvres tremblantes. Tout s’écroule autour de moi. Ma grand-mère tente de prendre les rênes, mais les conseillers la repoussent. Ils refusent de relâcher Mikko et ils tentent de mettre la main sur Bayle Lundeen, mais il est introuvable.
— Ne laissez pas Bayle prendre le contrôle ! lui dis-je. S’ils le retrouvent, demandez-leur de le faire interroger. Il savait ce que tramait Kennet, et il pourrait vous aider à libérer Mikko.
L’eau était de plus en plus froide. Elle l’avait été durant toute notre conversation, mais je commençais à sentir le froid mordre de plus en plus profondément dans ma chair. C’était plus difficile de respirer. Chaque respiration contenait maintenant autant d’air que d’eau, et je commençais à étouffer.
— Ne faites pas confiance aux Kanins. N’acceptez pas leur aide, dis-je tandis que mes poumons se remplissaient d’eau. Soyez forte.
L’expression de Linnea se durcit.
— Je ne laisserai plus personne me faire du mal ou en faire à Mikko, me promit-elle. Et je laverai votre nom !
Ce fut la dernière chose que j’entendis avant que le rêve s’effondre sur moi. Je me réveillai dans mon lit, haletante.
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