Le royaume de cristal
Chapitre trente-trois
TRENTE-TROIS
Tisane
F inn nous conduisait, Konstantin et moi, sur un étroit sentier de gravier bordé de haies qui bloquaient le monde autour et me faisaient penser à Alice jouant au croquet au pays des merveilles. Le sentier contournait le palais, et je regardai par-dessus mon épaule pour m’assurer que Konstantin nous suivait toujours.
La reine nous avait invités à nous joindre à elle pour le déjeuner, et comme Konstantin semblait persuadé qu’il s’agissait d’une ruse, je m’attendais à le voir prendre la fuite d’un instant à l’autre. Toutefois, il avait accepté de nous accompagner et il s’était même vêtu de ses plus beaux atours pour l’occasion.
Finn lui avait fourni une chemise de soirée noire et un gilet, empruntés d’une personne en ville. Tous les vêtements de Finn étaient légèrement trop serrés pour Konstantin, qui était plus grand et plus large d’épaules. Avant de quitter la maison des Holmes, je lui avais dit qu’il était élégant dans ce beau costume.
Il s’était tourné vers moi en faisant glisser son regard sur moi d’une façon qui m’avait fait rougir, puis il avait répondu « Toi aussi, petit lapin blanc » d’un ton bourru, avant de détourner rapidement le regard et de s’éloigner.
Mia m’avait donné une jolie robe blanche avec une taille empire et une délicate traîne. Elle était un peu trop petite pour moi et me serrait les côtes, mais heureusement, mes blessures guérissaient très bien. Nous étions arrivés à Förening à peine plus d’une journée plus tôt, mais les effets d’accélération des processus de cicatrisation continuaient, bien après le passage de la guérisseuse aux dons psychokinétiques.
Le sentier menait à un jardin luxuriant sur la falaise. Le balcon du palais surplombait une partie du jardin, qui demeurait dans l’ombre, mais le reste baignait dans la chaude lumière du soleil printanier.
Le jardin était entouré de murs de briques couverts de vignes chargées de fleurs roses et pourpres odorantes. Des arbres fruitiers de toutes sortes poussaient dans le jardin, garnis de poires, de prunes et de figues, entre autres.
Le sentier de gravier s’était transformé en lit de mousse merveilleusement doux sous mes pieds nus. Finn nous mena à l’intérieur du jardin. Konstantin dut tenir quelques branches pour éviter d’être frappé à la tête.
Au centre d’une petite clairière entourée d’arbres aux fleurs blanches et bleues se trouvait une élégante table en bois assortie de chaises à dossier haut. Wendy était assise à l’une des extrémités de la table, tandis que son mari, Loki, était assis directement devant elle, laissant deux chaises libres de chaque côté de la table.
Un service à thé et des fruits étaient posés sur la table. Tandis que Konstantin prenait place à côté de moi, je pensai à nouveau à Alice au pays des merveilles.
— Merci d’avoir accepté de vous joindre à nous, dit Wendy en souriant.
— Merci de nous avoir invités, répondis-je en lui souriant chaleureusement.
— Vous semblez guérir rapidement, à ce que je vois, dit Loki en se penchant sur la table pour prendre une petite crêpe.
— Je vais beaucoup mieux, merci, dis-je en regardant le roi et la reine à tour de rôle. Je voulais vous voir hier, mais Finn a insisté pour que je me repose.
Finn, qui se versait une tasse de thé, me regarda.
— Il vaut mieux prendre le temps nécessaire pour s’assurer que tu guéris.
— Finn a toujours fait preuve de prudence, dit Wendy en riant doucement, avant de se tourner vers moi.
Même si elle gardait toujours le même air autoritaire que j’avais pu voir dans la salle du trône, elle semblait beaucoup plus détendue aujourd’hui. Elle avait troqué sa longue robe pour une robe bain de soleil de la couleur du péridot. La lumière du soleil dansait sur sa peau bronzée. Elle portait une coiffure plus décontractée, et ses boucles se soulevaient au gré de la brise qui soufflait dans le jardin.
— Nous vous avons invités à déjeuner avec nous pour voir comment vous allez et pour connaître vos intentions, m’annonça tout de go Wendy en faisant osciller son regard entre Konstantin et moi.
Loki éclata de rire.
— Vous rendez la chose si cérémonieuse, dit-il en posant un regard plus indulgent sur nous. Nous voulons seulement savoir combien de temps vous comptez rester.
— Comme vous m’avez accordé une amnistie temporaire, je n’avais pas l’intention de prolonger mon séjour, répondit Konstantin à voix basse, prenant le ton formel que les Högdragens devaient adopter pour s’adresser aux personnes en position d’autorité. Je voulais simplement m’assurer que Bryn s’était remise, et maintenant qu’elle va mieux, je suis prêt à partir. Si cela vous convient.
Je lui lançai un regard, incapable de cacher ma surprise. Il avait passé la majeure partie des vingt-quatre dernières heures à mes côtés pour m’aider à me reposer en lisant, en empêchant Liam de me grimper dessus, en racontant de vieilles histoires du royaume des Kanins pour Ulla et moi, ou simplement en me tenant compagnie. Durant toutes ces heures, il n’avait jamais été question de son départ.
Je savais qu’il ne pouvait pas rester ici indéfiniment et je n’en avais pas moi-même l’intention, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il parte aussi tôt, et cette seule pensée me causa un pincement au cœur qui n’avait absolument rien à voir avec mes blessures.
— Si vous désirez partir, nous ne vous en empêcherons pas. Vous n’êtes pas prisonnier, dit Wendy en s’adossant pour l’évaluer du regard posé d’une reine ayant deux fois son âge. Toutefois, vous devez savoir que nous ne vous mettons pas à la porte.
Konstantin but une gorgée de thé et s’essuya les lèvres avec une serviette brodée avant de répondre.
— Merci, mais je crois qu’il vaut mieux que je parte rapidement.
— Et vous, Bryn ? me demanda Wendy. Finn m’a raconté que vous aviez pris la fuite dans le but de découvrir ce qui se tramait dans le royaume kanin. Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez, ou avez-vous l’intention de nous quitter une fois de plus ?
— Merci d’avoir prolongé votre amnistie, Votre Majesté, dis-je avec toute la grâce dont j’étais capable, tâchant d’arrêter de penser au départ de Konstantin.
— Vous pouvez remercier mon mari, dit Wendy en posant un regard affectueux sur Loki. Il m’a fait comprendre que si nous voulions que le royaume des Trylles soit un lieu d’accueil et d’ouverture, je devais moi-même adopter ces valeurs.
— Et quoi de mieux que d’accueillir ceux qui n’ont plus de maison pour ce faire ? lança Loki.
— Je ne saurais vous remercier suffisamment pour votre hospitalité, dis-je en me tournant vers Wendy. Cependant, je souhaitais discuter des agitations à Doldastam avec vous.
Wendy abandonna son air de légèreté, et elle pinça les lèvres.
— La perte de votre roi a des conséquences fâcheuses pour votre royaume, et je vous offre toutes mes condoléances.
— Je vous en suis reconnaissante, mais j’espérais que vous accepteriez d’aller au-delà des condoléances, dis-je prudemment, sachant parfaitement que j’allais déjà trop loin.
— Je crois que le chancelier Bain s’est déjà entretenu avec vous à ce sujet, pour vous expliquer que bien que je sois compatissante envers votre peuple, notre royaume n’est pas en position de se laisser entraîner dans une potentielle guerre civile, dit Wendy avec les airs d’une reine prononçant une proclamation.
Évidemment, c’était un peu ce qu’elle faisait.
— Je ne suis pas pour une guerre civile, précisai-je. Le peuple kanin est innocent. Mina Strinne est la seule source du problème, et j’ai des preuves que vous pourriez trouver plus convaincantes.
Wendy échangea un regard avec son mari, le visage impassible. Loki haussa une épaule, puis il tourna son attention vers moi.
— Poursuivez, m’ordonna Loki.
— Savez-vous qui est Viktor Dålig ? demandai-je.
— Les Kanins nous ont informés à son sujet, répondit Wendy. Nous savons qu’il a déjà attenté à la vie du roi Evert par le passé.
— Pendant des années, il a été considéré comme l’ennemi numéro un du royaume kanin, dis-je pour étoffer ses affirmations. Je viens de découvrir que Mina, la reine Mina du royaume des Kanins, n’est autre que Karmin Dålig, la fille de Viktor.
Wendy resta muette pendant un moment. Elle laissa son regard errer dans le jardin pendant que j’attendais sa réponse en retenant mon souffle.
— Pouvez-vous le prouver ? me demanda Wendy sans me regarder.
— Sa sœur, qui vit à Iskyla, me l’a confirmé, répondis-je. Ce serait facile de le prouver, si vous envoyiez quelqu’un mener une enquête.
— Je vous crois, et ces révélations sont particulièrement troublantes, dit Wendy en me regardant enfin. Cependant, cela ne change en rien ma position.
— Mais Mina n’a aucun droit sur la couronne, insistai-je en peinant à garder une voix neutre. Elle n’est pas la régente légitime du peuple kanin. Sa supercherie est un affront à tous les trolls.
— C’est possible, mais comment proposez-vous que nous lui reprenions la couronne ? me demanda Wendy. Nous ne pouvons pas simplement envoyer quelqu’un à Doldastam pour lui demander qu’elle se rende.
— Nous pourrions organiser une mission de reconnaissance, proposai-je. Konstantin et moi connaissons le palais et Doldastam. Avec aussi peu que dix hommes, je crois que nous pourrions nous y infiltrer et tuer Mina.
Konstantin émit un bruit guttural, mais je gardai les yeux sur Wendy et ne put voir sa réaction.
— Et si vous étiez surpris ? me demanda Wendy. Si vous étiez découverts, avant ou après la mission, le résultat serait le même. Le royaume kanin nous déclarerait la guerre, de plein droit, puisque vous auriez assassiné la reine.
» Par ailleurs, nous ne serions pas en guerre contre Mina, mais contre le peuple kanin qu’elle dirige. Les innocents que vous souhaitez protéger. Je suis désolée, mais nous ne pouvons pas faire cela, dit-elle en secouant la tête.
De sombres nuages assombrirent le ciel, masquant le soleil et sa douce chaleur. Une brise se leva, plus forte et plus froide, tandis que le jardin tombait dans l’ombre.
Loki m’adressa un sourire contrit.
— Nous venons de passer quatre années de paix, après une guerre qui a coûté la vie à de nombreux innocents, tant du côté des Trylles que des Vittras. Comme vous pouvez sans doute vous l’imaginer, nous sommes réticents à l’idée de nous lancer dans une autre guerre, si tôt après la dernière, alors que notre peuple et notre royaume se remettent toujours de leurs blessures.
— Et qu’en est-il du peuple kanin ? Mina garde le peuple prisonnier, elle l’exploite. Qu’adviendra-t-il du peuple kanin ? leur demandai-je, désespérée.
— Si Mina est aussi cruelle que vous l’affirmez, le peuple kanin devra se révolter, répondit Wendy. C’est là son seul espoir de regagner son indépendance.
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