Le royaume de cristal
Chapitre onze
ONZE
Carnivore
U n gros scarabée traversa la longue table de bois en direction d’une carcasse de lapin au centre. Helge Otäck s’approcha pour écraser l’insecte d’un coup de poing. On aurait pu s’attendre à ce qu’il nettoie la table, mais il laissa l’insecte là et retourna à sa place, derrière la reine Bodil.
J’avais l’impression d’être arrivée dans un monde étrange, où la culture des trolls était distordue. Les choses ne semblaient pas tout à fait normales.
Tout d’abord, la salle à manger se trouvait dans une petite pièce carrée sans fenêtres. La pièce n’était pas aussi humide ou moussue que notre cellule, mais tout de même. Pour compenser l’absence de fenêtres, deux grandes tapisseries étaient suspendues au mur. Elles semblaient représenter des batailles sanglantes de l’histoire des Omtes que je ne connaissais pas. Les bords s’effilochaient, et je vis une énorme araignée brune traverser l’une des tapisseries.
Deux lustres en fer remplis de bougies pendaient du plafond et quatre torches ornaient le mur. L’éclairage était exagéré pour une si petite pièce, mais la pièce restait pourtant un peu sombre.
Comme pour la plupart des repas que j’avais pu prendre en compagnie de membres de la famille royale, il y avait un tas de plats étalés sur la grande table. Contrairement aux autres repas que j’avais pu prendre en compagnie de membres de la famille royale, celui-ci contenait beaucoup de viande. Les trolls n’étaient pas exactement végétariens, et les Skojares étaient particulièrement friands de poisson, mais nous ne mangions pas souvent de viande. Nous préférions les fruits, les légumes, les céréales et quelques produits laitiers, parce que tout le reste avait tendance à nous donner des troubles de digestion.
Apparemment, les Omtes ne voyaient pas les choses de cet œil. Une assiette était remplie de langoustes entières, et je crus en voir une bouger. Dans une autre assiette, il y avait des œufs d’alligator à la coque, dont la coquille avait l’apparence du cuir. La reine affirmait qu’ils étaient délicieux, mais la seule pensée d’en manger me donnait mal au cœur.
Quatre lapins frits entiers reposaient sur une assiette. Ils avaient toujours leur tête, détail particulièrement troublant, et je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il y avait là un message pour les Kanins que nous étions.
Seules les figues et les mûres dans un bol semblaient comestibles, mais même les fruits n’étaient pas particulièrement attrayants, à cause des plats oxydés et sales dans lesquels les mets étaient servis. Malgré mon appétit, je n’avais plus envie de manger.
La reine Bodil Elak était assise à l’autre extrémité de la table, occupée à remplir joyeusement son assiette. Sur le dossier de sa chaise était perché un grand gypaète du nom de Gam.
Bodil était à peine plus grande que moi, ce qui faisait qu’elle était petite selon les normes omtes. De plus, elle était très belle. Elle portait ses longs cheveux bouclés noirs tressés, et sa robe ressemblait à la mienne, quoiqu’en bien meilleur état.
Elle portait sa couronne légèrement inclinée sur sa tête, en grande partie parce qu’elle semblait avoir été tordue à de nombreuses reprises, et compte tenu de ce que je savais des Omtes, je supposai qu’elle avait dû être lancée à plus d’une occasion contre un mur. Elle était faite de bronze épais, tordu en plusieurs endroits pour créer des ornements. Toutefois, la couronne me faisait plutôt penser à un projet artistique d’un enfant ambitieux.
La reine portait un collier garni de grandes pierres précieuses ainsi que plusieurs bagues et bracelets aux couleurs voyantes. Toutes les pierres précieuses ressemblaient à des topazes impériales, des pierres coûteuses de couleur ambre. Et les pierres qui ornaient ses bijoux étaient très grosses.
Pour sa part, Bodil ne nous avait pas beaucoup adressé la parole, sauf pour affirmer que les œufs d’alligator étaient délicieux. C’était plutôt son vice-roi, Helge Otäck, qui nous avait parlé. Il se tenait directement derrière elle, sans manger, et s’était occupé de faire toutes les présentations. Il paraissait beaucoup plus vieux que Bodil, probablement dans la cinquantaine, mais c’était difficile d’en juger à cause de sa peau tannée.
Large et butor, Helge était très imposant. Ses cheveux brun clair en bataille tombaient sur ses épaules, et il portait autant de bijoux que la reine. Ses yeux, de la couleur du caramel brûlé, étaient trop petits pour son visage.
En plus de la reine et du vice-roi, le jeune prince Furston était présent. Il n’avait pas plus de cinq ans, et malgré le fait qu’une place lui était réservée, il ne s’était pas assis une seule fois. Il préférait courir autour de la pièce, le visage entouré de boucles brun foncé, en riant et en poussant de petits cris. Il prenait ce qui lui plaisait dans les plats, préférant visiblement manger en courant.
— Mangez, je vous prie, dit Bodil d’un ton qui s’apparentait plus à un ordre qu’à une suggestion.
Elle se leva pour arracher brutalement une patte de l’un des lapins, puis elle reprit place. Jusqu’à présent, elle avait mangé uniquement avec ses mains.
— Oui, bien sûr, répondit Konstantin en se levant pour se servir un œuf d’alligator et quelques fruits, avant de préparer une assiette semblable pour moi.
— Merci, marmonnai-je faiblement quand il me tendit mon assiette.
Je bus une gorgée d’eldvatten qu’on nous avait servi dans de lourdes coupes. La boisson dégageait un parfum de térébenthine, mais elle n’avait pas vraiment de saveur. À moins de décider que les mots « brûlant » et « feu » aient pu s’appliquer au goût. Je fis de mon mieux pour garder un visage impassible et ravaler mes haut-le-cœur, puis je posai ma coupe sur la table.
— Alors, qu’est-ce qui vous amène par ici ? demanda Helge avec un sourire qui me fit penser à celui d’une vipère.
— Nous sommes venus vous offrir des renseignements et vous demander si vous pourriez nous aider, affirma prudemment Konstantin.
Tandis que Bodil rongeait la chair sur sa patte de lapin de ses dents, le gypaète poussa un cri en battant des ailes. La reine termina rapidement sa patte, puis elle lança l’os à l’oiseau, qui l’attrapa facilement dans son bec. Gam avala l’os entier en secouant les ailes brunes sur sa tête et son cou.
— De quels renseignements disposez-vous ? demanda Bodil en se léchant les doigts.
— Bent Stum, fit Konstantin. Il provenait de votre royaume.
Furston s’approcha subitement de moi pour prendre une figue dans mon assiette. Son visage était déjà couvert de taches de nourriture, et il rit de joie avant de s’éloigner en courant.
— Bent a été exilé il y a de cela plus d’un an, et la dernière fois que nous avons entendu parler de lui, il était mort, dit Helge. Je ne suis pas certain que les renseignements dont vous disposez puissent nous être utiles.
— Nous savons qui l’a tué, dis-je.
— Furston, viens t’asseoir avec maman, dit Bodil en tendant les mains vers le petit garçon, qui vint en courant vers elle.
Elle le fit asseoir sur ses genoux, et il s’installa dans les plis de sa robe, calme pour la première fois depuis notre arrivée.
— Parlez, dit Helge de son sourire reptilien.
— Viktor Dålig, affirmai-je en mentant pour simplifier l’histoire.
Viktor avait ordonné le meurtre de Bent, et même si ce n’était pas lui qui avait porté l’arme, il était responsable.
— C’est un ennemi juré des Kanins, et il a assassiné Bent pour empêcher quiconque de découvrir son plan d’attaque. Il a recruté Bent, il l’a utilisé, puis il l’a tué.
Helge inspira par le nez.
— C’est dommage, mais c’est la voie qu’a choisie Bent en nous quittant.
— Il ne nous a pas quittés, précisa Bodil en lui lançant un regard dur du coin de l’œil. Nous l’avons envoyé en exil.
Le sourire de Helge s’estompa enfin.
— Bent avait enfreint les règles. Il refusait de se conformer.
— Je t’avais dit que cela arriverait quand nous l’avons envoyé en exil, dit Bodil en ignorant la remarque de Helge et en serrant son fils contre elle. Bent était vulnérable aux forces plus grandes que lui, comme ce Viktor Dålig.
— Ma reine, nous en avons déjà discuté. Bent refusait de suivre les règles, et nous devions imposer un certain ordre, dit Helge. Et par ailleurs, nous ne savons pas si nos invités exagèrent les gestes de ce Viktor Dålig. Il peut très bien ne pas avoir été mêlé à la mort de Bent. Les Skojares ont affirmé qu’il s’agissait d’un suicide.
— Les Skojares ont été bernés, dit Konstantin. J’étais là. Je sais que Viktor l’a tué.
Helge le fusilla du regard en retroussant le coin des lèvres pour montrer les dents.
— Je crois cet homme, décida Bodil. Bent était le fils de ma sœur. Il était résolu et arrogant. Il ne se serait jamais suicidé. Je t’en ai parlé quand nous avons reçu la nouvelle de sa mort. C’était complètement insensé, et tu refusais de me croire. Maintenant, nous devons réparer nos erreurs.
Aussi subtilement que possible, j’échangeai un regard de surprise avec Konstantin. Comme les communications entre les Omtes et les Kanins étaient limitées, je ne savais presque rien de la famille royale. De la conversation entre Ridley et la reine, après l’incident impliquant Bent et Konstantin, à Chicago, je n’avais pas pu deviner le lien unissant la reine et Bent, mais c’était typique des Omtes, un peuple très secret.
Maintenant que je savais que Bent était étroitement lié à la reine, les choses auguraient bien pour notre plan visant à demander l’aide des Omtes.
Helge se pencha en avant pour parler à voix basse.
— Le moment n’est peut-être pas bien choisi pour aborder ce sujet.
— Ma sœur ne me pardonnera jamais ce qui est arrivé à Bent, mais le moment de réparer mes erreurs est peut-être venu, dit la reine en se tournant vers nous. Savez-vous où se trouve ce Viktor Dålig ?
— Pas exactement, mais il est près de Doldastam ; il planifie une attaque contre les Kanins, affirma Konstantin.
Bodil nous regarda à travers ses longs cils en plissant les yeux.
— Alors, qu’attendez-vous de nous ? Vous voulez que nous l’empêchions d’attaquer ?
— Oui. Je me suis dit que si nous avions un ennemi commun, nous pourrions collaborer, répondis-je en hochant la tête.
— Vous êtes forts et, même en n’envoyant que quelques hommes, vous pourriez causer des dommages irréparables à Viktor et ses hommes, ajouta Konstantin.
— Et pourquoi vous souciez-vous de ce qui arrive aux Kanins ? s’interrogea la reine, sans comprendre. Vous avez été bannis.
— Tous ceux que j’aime vivent encore à Doldastam. Je ne voudrais pas qu’il leur arrive du mal ou qu’ils soient tués, répondis-je en toute sincérité.
Pendant quelques instants, un silence tendu s’abattit dans la salle tandis que Bodil réfléchissait à ma proposition. Le gypaète s’agita, et une langouste s’échappa de son assiette pour s’éloigner lentement sur la table.
— Très bien, dit enfin Bodil. Nous vous aiderons.
— Mais, ma reine, ce Viktor Dålig a une armée, protesta vivement Helge. Nous n’avons pas à nous mêler de la guerre des Kanins.
— Il a tué Bent. Personne ne tue impunément l’un des nôtres, rétorqua Bodil d’une voix ferme, la mâchoire serrée et son regard noir résolu. Nous devons le punir.
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