Le royaume de cristal
Chapitre dix-sept
DIX-SEPT
Convocation
D e la fenêtre de notre chambre, je pouvais voir les montagnes derrière nous. Depuis que Konstantin avait reçu l’appel de Viktor, nous avions roulé presque sans escale pendant plus de vingt-quatre heures, jusqu’à ce que nous nous arrêtions enfin dans un gîte touristique au Wyoming.
Konstantin avait insisté pour conduire la majeure partie du temps, et dès que nous arrivâmes, il s’effondra sur le lit, par-dessus les draps. Notre chambre était petite, avec une décoration de style western un peu kitsch, mais elle n’était pas si mal. Nous n’avions pas eu besoin de carte de crédit pour nous inscrire, et moins nous laissions de traces, mieux c’était.
Depuis qu’il avait utilisé une carte de crédit au Holiday Inn et notre interlude chez les Omtes, Konstantin était particulièrement paranoïaque à l’idée que Viktor puisse nous retrouver s’il le voulait.
Sur la route, j’avais essayé de discuter de la suite des choses, mais Konstantin avait semblé incapable de trouver un plan plus élaboré que « s’éloigner le plus possible ».
Et, à vrai dire, je ne savais pas où nous pouvions aller. Une fois Konstantin endormi, je décidai de sortir pour prendre l’air et réfléchir.
Le gîte offrait huit chambres, et l’endroit était calme. Il y avait une véranda avec quelques fauteuils à bascule donnant sur une vue magnifique des montagnes. L’air était un peu frais — il faisait à peine dix degrés — et je pouvais profiter de la vue toute seule. Je pris place dans l’un des fauteuils en m’asseyant sur mes jambes croisées.
Je ne savais toujours pas si je pouvais faire confiance à Konstantin, mais sans lui, j’étais complètement seule et isolée contre les hommes de Viktor et les éclaireurs des Kanins à mes trousses. Avec Konstantin, je n’améliorais pas beaucoup ma situation, mais il en savait un peu plus que moi, et je n’étais pas seule.
Ce que je savais sans le moindre doute, c’était que je ne pouvais pas rester en fuite encore longtemps. Je n’accomplissais rien. Konstantin avait beau affirmer que nous pouvions au moins rester en vie, et il avait raison sur ce point, à quoi bon ? Pourquoi cherchions-nous à rester en vie si nous devions toujours prendre la fuite, toujours regarder par-dessus notre épaule, partout où nous allions ?
De plus, avec la mort du roi, je savais que Doldastam sombrerait lentement dans le chaos. C’était précisément ce que Mina voulait, pour pouvoir sauver le royaume, seulement après s’être débarrassée de tous ceux qui se dressaient sur son chemin, évidemment. Les choses allaient certainement empirer avant de s’améliorer… si jamais elles s’amélioraient.
Si Mina était prête à faire subir toutes ces atrocités à ceux qui l’aimaient, comme Konstantin et Evert, quel genre de monarque pouvait-elle bien être ? Elle était vindicative, avide et sans remords. Le royaume pouvait seulement souffrir sous son règne.
Je me berçais lentement dans le fauteuil, réchauffée par le soleil. Je me demandais quel sort m’attendait quand je sentis une vibration dans ma poche. Il me fallut quelques secondes pour comprendre que c’était mon téléphone. Je le sortis tant bien que mal de ma poche pour répondre avant que l’appel soit redirigé vers ma boîte vocale, puis je constatai que le numéro de l’appelant était inconnu.
Je me demandai un instant si je devais répondre, puis je compris que si Viktor Dålig ou Mina avait réussi à trouver mon numéro, j’étais déjà dans le pétrin, que je réponde ou non. Alors je décidai de répondre.
— Oui ? répondis-je, un peu à bout de souffle.
Mon interlocuteur attendit un instant avant de parler.
— Bryn ?
Une vague de soulagement si intense me submergea que je faillis me mettre à pleurer, mais je retins mes larmes.
— Ridley.
— C’est toi, Dieu merci, c’est toi, souffla-t-il. Quand j’ai vu que j’avais manqué un appel, j’ai compris que c’était toi.
— Comment vas-tu ? lui demandai-je. Comment ça se passe ?
— Ça… ça ne va pas du tout, dit-il d’une voix peinée. Tout tombe en ruines, Bryn. Je t’appelle d’un téléphone qu’Ember a trouvé pour moi et je ne crois pas que ce soit possible qu’on puisse le retrouver. J’en doute, puisque personne ne sait qu’il existe. Je devais te parler. Je devais savoir que tu vas bien. Est-ce que tu vas bien ? Tu es en sécurité ?
— Oui, je suis en sécurité. Que s’est-il passé après mon départ ? Est-ce que tu vas bien ?
Il hésita si longtemps que je commençais à croire que la communication avait été coupée.
— Je ne veux pas en parler pour l’instant.
Mon cœur se serra, et je crus que j’allais vomir.
— Je suis désolée, Ridley. Je n’ai jamais voulu t’attirer des ennuis.
— Non, ce n’est pas ta faute. J’ai fait ce que je devais pour te protéger, et je le referais. Et je vais bien maintenant, ajouta-t-il.
— Vraiment ? Jure-moi que tu vas bien.
— Je vais bien. Je te le jure, dit-il en soupirant. Enfin, je vais aussi bien que tous les autres à Doldastam.
Il fit une pause.
— Le roi est mort.
Pendant un instant, je pensai à la possibilité de lui mentir, mais je ne voulais pas mentir à Ridley. Pas maintenant ni jamais.
— Je sais, dis-je.
— Tu sais ? fit-il d’une voix tendue. Que veux-tu dire ? Comment l’as-tu su ?
— C’est sans importance, dis-je d’un ton las, appréhendant l’idée de lui expliquer pour Konstantin.
— Bien sûr que c’est important ! s’écria Ridley.
— Ridley, je sais, c’est tout, d’accord ? Restons-en à cette explication pour le moment.
— Bon, d’accord, céda-t-il. Je ne peux pas te parler longtemps et je ne veux pas perdre ce temps à me disputer avec toi. Je voulais simplement t’appeler pour te dire que tu dois aller voir les Trylles, à Förening.
— Quoi ? Pourquoi ? Les Trylles sont alliés aux Kanins. Ils m’arrêteront sur-le-champ.
— Non, je ne crois pas, dit Ridley. Ember a parlé à son frère, et il croit que tu pourrais réussir à convaincre le roi et la reine de t’accorder l’amnistie.
— C’est un énorme risque à prendre. Je ne veux pas retourner dans un donjon à Doldastam. On ne m’en laisserait pas sortir vivante.
— Je sais, mais Ember semble convaincue que les Trylles représentent ton meilleur espoir. Son frère dit que la reine a déjà accordé l’amnistie par le passé, expliqua Ridley. Je sais par ailleurs que tu n’es pas en sécurité sur la route. Tu dois trouver un endroit sûr où l’on assurera ta protection.
— D’accord, répondis-je enfin. Si tu crois que c’est la meilleure solution pour moi.
— Je le crois, dit-il en inspirant profondément. Je dois te laisser.
— Déjà ? fis-je, déçue d’avoir laissé transparaître mon désespoir dans ma voix.
— Oui. Je ne peux pas me permettre d’attirer les soupçons, dit-il d’une voix rauque. Mais ça en valait la peine, pour entendre ta voix.
Il se tut un instant.
— Tu me manques, ajouta-t-il.
— Tu me manques aussi.
— Fais attention, d’accord ? me dit-il d’une voix affligée.
— Toi aussi, Ridley. Ne prends pas de risques.
— Je ne ferai rien que tu ne ferais pas, dit-il en riant doucement. Au revoir, Bryn.
— Au revoir, Ridley.
Je gardai mon téléphone contre mon oreille longtemps après que Ridley eut raccroché, comme si j’avais pu l’entendre encore. Ma conversation avec Ridley m’avait à la fois brisé le cœur et revigorée. Il me manquait tellement, et je détestais ne pas être avec lui, ne pas savoir ce qu’il endurait.
Mais je savais maintenant qu’il était vivant et qu’il allait bien. Et il m’avait donné des indications. Je devais aller voir les Trylles.
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