Le royaume de cristal
Chapitre vingt-deux
VINGT-DEUX
Vie domestique
D ès que Finn ouvrit la porte de sa petite maison enfouie parmi les escarpements, ses enfants lui bondirent dessus : deux boules de bonheur couronnées d’une crinière bouclée qui poussaient de petits couinements. Leurs vêtements étaient tachés de boue, et ils avaient probablement passé la journée à jouer dans la cour par cette chaude journée printanière.
Finn les souleva sans peine, un dans chaque bras. Je les avais déjà vus, chez Ember, puisque Finn rendait visite à sa famille chaque fois qu’il en avait l’occasion. La petite fille, Hanna, avait environ cinq ans, et elle babillait, tout emballée, le récit des aventures de la journée en compagnie de sa mère et de son frère.
Le petit garçon, plus jeune, était beaucoup plus observateur que sa sœur aînée. Liam devait avoir deux ans tout au plus, avec des joues rondes et de gros yeux marron foncé de la taille de soucoupes. Il m’examinait d’un regard intense par-dessus l’épaule de son père.
La femme de Finn, Mia, émergea d’une chambre au fond de la maison en secouant la tête, projetant sa queue de cheval dans tous les sens. Sa longue robe bain de soleil tombait sur son ventre qui grossissait rapidement. Il s’était écoulé à peine plus d’un mois depuis que je l’avais vue pour la dernière fois, à la fête d’anniversaire d’Ember, mais d’après ce que je pouvais en juger, elle devait être sur le point d’accoucher.
— Désolée pour les enfants, dit Mia en m’adressant un sourire gêné et en s’approchant de Finn et des enfants.
— Non, ça va, lui assura Finn en déposant un baiser rapide sur ses lèvres.
— Comme Bryn est ici, je devine que votre réunion s’est bien passée ? demanda Mia.
Finn hocha la tête.
— Elle restera avec nous pour un moment, mais c’est ce que nous avions prévu de toute façon.
— J’espère que je ne vous cause pas d’ennuis en restant ici, dis-je.
— Pas du tout, fit Mia en souriant. Je vais emmener les enfants dans la chambre de Liam pour qu’ils jouent et je te laisserai t’installer.
Liam laissa sa mère le prendre dans ses bras, mais il tourna immédiatement la tête vers moi, incapable de me quitter du regard un seul instant.
C’est à ce moment qu’une pensée me frappa, à observer Mia et Finn en compagnie de leurs enfants. C’était la vie qui attendait Tilda. Celle qu’elle aurait vécue avec Kasper et leur enfant à naître. Une vie qu’elle ne connaîtrait jamais.
Parce que je n’avais pas agi assez rapidement, Kasper était mort, et cette vie avait été arrachée des mains de Tilda et de leur enfant. Et maintenant, je ne pouvais même pas être à ses côtés. Je ne pouvais même pas lui présenter mes excuses pour ce qui s’était produit.
Le poids de cette pensée était si lourd à porter que je crus un instant que mes jambes se déroberaient sous moi. Je ne voulais qu’une chose : m’effondrer sur le sol de terre froide et laisser la tristesse m’envahir, mais je ne pouvais me laisser aller. Je ne pouvais pas.
— Bryn ? fit Mia, les yeux pleins d’inquiétude. Est-ce que ça va ? Finn, je crois qu’elle va s’évanouir, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari, prise de panique.
Finn posa rapidement Hanna par terre et s’approcha de moi en hâte.
— Bryn ?
— Ça va, répondis-je d’une voix creuse.
Finn posa une main sur mon bras pour m’aider à me ressaisir. Je voulus le repousser, mais je n’en avais pas la force.
— Fais-la s’asseoir et offre-lui un verre d’eau, suggéra Mia en prenant la main d’Hanna.
Finn prit mon sac, et je ne tentai pas de l’en empêcher. Il m’emmena jusqu’à la table de la cuisine et tira une chaise pour moi. Je m’assis en me tenant la tête à deux mains et le laissai me réconforter jusqu’à ce que mes forces reviennent.
Quand je levai les yeux, je vis Finn penché sur moi, le front plissé d’inquiétude, et Mia assise à côté de moi à la table. Je ne l’avais même pas entendue revenir.
— Désolée, marmonnai-je. Je ne sais pas ce qui s’est passé.
— Inutile de t’excuser, dit Mia en me touchant doucement le front. Tu es froide et moite. Tu te sens malade ?
— Non, la semaine a été très longue, voilà tout, répondis-je en secouant la tête.
Mia se pencha sur la table en m’étudiant comme son fils l’avait fait plus tôt.
— À quand remonte ton dernier repas ?
Ce n’est qu’à ce moment que je pris conscience du fait que je n’avais pas mangé depuis longtemps. Sur la route, je n’avais presque rien trouvé qui avait pu convenir à mon estomac sensible de troll, et durant notre séjour chez les Omtes, on nous avait à peine nourris.
— Il y a longtemps, avouai-je, penaude.
— Je te prépare quelque chose à manger, dit Mia en repoussant sa chaise pour se lever.
— Non, tu ne devrais pas me servir, dis-je en lançant un coup d’œil rapide à son ventre.
Elle sourit en se levant, chassant mes objections du revers de la main.
— Allons donc. Il me reste encore un mois avant d’accoucher, et je n’ai pas l’intention de rester assise tout ce temps, dit-elle en se frottant le ventre. J’ai à faire.
— Tu as besoin d’aide ? lui demanda Finn.
— Non, reste assis et parle avec Bryn, dit Mia en s’activant dans la cuisine.
Finn prit place devant moi. Pendant que j’avais la tête baissée, Finn ou Mia m’avait versé une tasse de thé. Finn l’approcha de moi.
— Tu devrais boire quelque chose.
— Merci.
Je bus une longue gorgée de thé. Sa chaleur était réconfortante.
La demeure de Finn, comme celle de nombreux trolls, était construite comme le terrier d’un lapin et se trouvait principalement sous terre. Cela permettait de conserver la chaleur à l’intérieur durant l’hiver et de profiter de plus de fraîcheur durant l’été, ce qui était pratique par une journée comme aujourd’hui, qui dépassait les vingt degrés.
La maison de Finn ressemblait en de nombreux points à celle de Ridley, à Doldastam, sauf qu’il faisait un peu plus chaud ici, ce qui permettait aux habitants de Förening de profiter d’une maison d’apparence plus naturelle, avec un sol en terre battue et des buissons qui poussaient autour de la porte.
En pensant à Ridley, aux moments passés à sa maison pendant qu’il restait assis près d’un feu crépitant pour parler du travail, je me sentis encore pire. Mon estomac se noua et mon cœur se serra douloureusement dans ma poitrine. Il me manquait terriblement, et j’aurais seulement voulu le serrer dans mes bras.
— On dirait que tu portes le poids du monde sur tes épaules, remarqua Finn.
— C’est en effet ainsi que je me sens, dis-je en toute honnêteté. J’ai commis trop d’erreurs, et trop de gens paient pour ces erreurs.
— J’ai dû un jour apprendre une dure leçon, et je crois que tu as besoin de l’apprendre toi aussi, dit Finn en s’adossant. Tout ne peut pas être ta faute. Tu n’es pas puissante à ce point. Le monde entier n’est pas sous ton contrôle.
Je déglutis avec effort en fixant ma tasse de thé du regard.
— Je sais bien.
— Et pourtant, tu as toujours l’impression que tu devrais pouvoir empêcher tous les désastres et protéger tous ceux à qui tu tiens de tous les maux, n’est-ce pas ? me demanda Finn.
J’opinai d’un signe de tête.
— Pourtant, tu ne peux pas, et parfois, tu dois faire confiance aux autres pour s’occuper d’eux-mêmes.
Je pensai alors à Kasper, qui était mort en tentant de s’occuper de lui-même. Je pensai à Ridley. J’ignorais toujours ce que la reine lui avait fait subir après mon départ. Je pensai à Tilda, qui devait composer avec un énorme fardeau maintenant. Je pensai à Linnea, seule à Storvatten, tentant de lutter pour sa vie et celle de son mari. À Konstantin, à ce qui pouvait lui arriver si les hommes de Viktor finissaient par le retrouver.
Je secouai la tête.
— Je ne peux pas les abandonner, Finn. Si je peux les aider, je dois le faire.
— Je ne dis pas de regarder les autres souffrir sans rien faire, précisa Finn. Je dis simplement que tu ne peux pas sauver tout le monde. Tu peux seulement en faire autant que possible, puis tu dois laisser les choses aller.
— Mais… fis-je, la gorge nouée. Kasper est mort.
— Tu l’as tué ? me demanda Finn directement.
— Non.
— Dans ce cas, ce n’est pas ta faute.
— Mais j’aurais pu en faire plus, répliquai-je en levant les yeux. J’aurais dû en faire plus.
Finn se pencha en avant et posa les bras sur la table.
— Bryn, si tu avais pu en faire plus, tu l’aurais fait. Cela veut simplement dire que tu as fait tout ce que tu pouvais.
Je n’avais rien à répondre à cela. Je baissai les yeux.
— D’après ce que j’ai compris des explications d’Ember et de ce que tu as dit à la reine, tu tentes de lutter seule contre un ennemi immensément puissant, dit Finn. Tu as pris trop de responsabilités pour une seule personne, et je crois que tu devrais te reposer un peu.
— Je ne peux pas, dis-je d’un ton insistant. Pas quand les gens qui importent à mes yeux pourraient être en danger.
— Tu ne leur seras d’aucune aide si tu es incapable de te tenir debout.
— C’est ce qui m’agace le plus avec Finn, dit Mia en souriant, avant de déposer un énorme bol de soupe aux légumes devant moi. Il a généralement raison.
— Merci, lui dis-je.
Je dus faire preuve d’une immense retenue pour ne pas engloutir la soupe en quelques secondes. Je crois que je n’avais jamais rien senti d’aussi bon ni goûté quelque chose d’aussi délicieux de toute ma vie.
— Tu peux rester ici le temps qu’il faudra, m’annonça Mia tandis que je dévorais la soupe. Notre porte sera toujours ouverte pour toi.
Je voulus la remercier et lui dire que je ne pensais pas rester très longtemps. Je ne pouvais pas me reposer sur mes lauriers, même si mon corps avait besoin de détente. Mais j’étais beaucoup trop affamée pour arrêter de manger.
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