Le royaume de cristal
Chapitre cinquante
CINQUANTE
Mascarade
N —
ous devons célébrer ! déclara Linnea. Nous n’allons pas mourir. Si cette nouvelle ne vous donne pas envie de célébrer, je ne sais pas ce
qu’il vous faut !
C’était difficile de remettre en cause son raisonnement, et je décidai de n’en rien faire, tout comme Mikko.
Depuis que les Trylles et les Vittras avaient prêté allégeance à la tribu des Skojares en lui fournissant une partie de leurs armées respectives, nous avions consacré la majeure partie de notre temps à combiner les armées, ce qui avait nécessité des efforts considérables en raison du fait que chaque tribu présentait des forces qui lui étaient propres.
De nombreux Trylles avaient des pouvoirs de psychokinésie, ce qui signifiait qu’ils pouvaient déplacer des objets par la force de leur esprit ou même allumer des feux. Comme les soldats présents étaient tous des traqueurs de rang inférieur et des civils, leurs pouvoirs n’étaient pas particulièrement puissants (les membres de la famille royale présentaient des aptitudes plus puissantes), mais ils détenaient tout de même certains dons de psychokinésie.
Les Vittras étaient physiquement plus forts que toutes les autres tribus, à l’exception des Omtes. Malgré leur petit gabarit, les hobgobelins étaient largement aussi forts que les ogres. Et si les trolls de la tribu des Vittras étaient généralement plus beaux et plus intelligents que les Omtes, ils pouvaient s’emporter aussi facilement et être aussi agressifs qu’eux.
Les Skojares pouvaient respirer sous l’eau, un don qui n’était pas particulièrement utile pour la guerre qui se préparait. Ils étaient aussi les moins doués pour le combat, et les représentants des deux autres tribus étaient souvent frustrés par l’incapacité des Skojares à se défendre correctement.
Plus d’une fois durant les séances d’entraînement, je pus observer un soldat vittra lancer un garde skojare d’un bout à l’autre de la salle, par excès d’irritation. Ridley, Finn et Ludlow faisaient tous de leur mieux pour maintenir l’ordre et s’assurer que tout le monde travaillait ensemble, mais ce n’était pas une tâche facile.
C’est durant la séance d’entraînement de l’après-midi que Linnea entra dans la salle de bal, excitée d’annoncer la célébration. Elle affirmait que tout le monde avait besoin d’un remontant et d’une raison amusante pour tisser des liens. Pour ce faire, elle avait décidé d’organiser une fête dans la salle de bal.
Après son annonce, elle ordonna à tout le monde de quitter la salle pour aller s’entraîner à l’extérieur, où les Trylles et les Vittras avaient monté leur camp, dans Storvatten. Je passai donc le reste de la journée sous une chaude pluie de printemps à montrer aux Skojares de nouvelles manœuvres et à m’exercer au combat dans la boue.
Après une dure journée d’entraînement, je me rendis dans ma chambre d’invitée pour prendre une douche chaude et me laver. J’étais presque arrivée à ma chambre quand Linnea approcha dans le couloir en courant, les bras chargés de sacs de vêtements.
— Bryn ! s’écria-t-elle en manquant de trébucher sur la traîne de sa longue robe de satin dans sa hâte.
Quand je me tournai pour lui faire face, elle s’aperçut que j’étais toute sale et ralentit le pas.
— Je voulais vous donner ces sacs, mais vous les saliriez. Je vais les poser sur votre lit pendant que vous prenez votre douche.
— Pourquoi m’apportez-vous des sacs de vêtements ? lui demandai-je.
— Pour la fête, répondit Linnea en me regardant comme si j’étais une idiote, avant d’entrer dans ma chambre. Je sais que vous n’avez pas pu emporter de beaux vêtements, alors j’ai pris quelques robes qui, à mon avis, pourraient vous convenir et vous plaire.
— C’est très gentil de votre part, mais je n’avais pas l’intention de participer à la fête, dis-je en entrant lentement dans la chambre.
— Ne soyez pas ridicule, bien sûr que vous y serez, dit Linnea en me tournant le dos pour poser doucement les sacs sur le lit. Vous avez joué un rôle important dans les événements qui se déroulent ici et vous devez être présente à la fête pour vous mêler aux gens et les amener à faire confiance aux autres.
Elle ouvrit chacun des sacs pour en sortir un bout des robes afin que je puisse les voir. J’avais possédé quelques belles robes au cours de ma vie, mais rien de comparable avec celles-là.
L’une des robes était d’un riche tissu marine qui étincelait comme de l’eau en bougeant. Elle était si fendue que je craignais qu’on puisse voir mes sous-vêtements. Une autre était faite de satin blanc comme la neige, couverte de diamants et de dentelle pour créer un décolleté orné. Et la dernière robe était d’un bleu-vert pâle, décorée de motifs circulaires brodés et de saphirs, avec un peu de tulle pour remplir la jupe.
— De toute façon, ajouta Linnea tandis que je me tenais là, abasourdie par la beauté des robes, vous l’avez mérité. Vous avez travaillé si fort dernièrement. Vous méritez une soirée pour vous détendre.
— Bon, d’accord, j’irai à la fête, dis-je en hochant lentement la tête.
Linnea joignit les mains.
— Je vous serrerais dans mes bras, mais je ne veux pas être couverte de boue. Et maintenant, vous devriez vous dépêcher de vous préparer.
Ce ne fut pas par son argumentation que Linnea réussit à me convaincre, même si elle avait raison. Ce fut simplement la vision des robes. Les trolls avaient un fort penchant pour les bijoux, et ils étaient incapables de résister au luxe.
C’était aussi parce qu’une partie de moi avait vraiment envie de porter une robe qui avait été créée pour une reine.
Je pris une douche rapide en me lavant de pied en cap. Il était hors de question que je ruine l’une des robes de Linnea. Je revins rapidement dans la chambre pour essayer les robes et en choisir une.
Pendant que je prenais ma douche, Linnea avait fait envoyer un masque de bal et une paire de boucles d’oreille ornées de saphirs pâles dans ma chambre. Le masque d’argent était superbe et délicat, orné de fioritures et garni de diamants. Il était accompagné d’une note sur laquelle était écrit un message : « Portez-moi ».
La difficulté du choix fut simplifiée en raison du fait que la robe bleu-vert me serrait la poitrine de manière très peu flatteuse et inconfortable. Le tissu de la robe marine sombre était incroyablement doux sur ma peau, mais l’échancrure montait trop haut et son décolleté était trop plongeant, une combinaison qui la faisait paraître un peu inappropriée pour la fête.
La robe blanche m’allait parfaitement, comme si elle avait été confectionnée pour moi. Le décolleté laissait deviner la courbe de mes seins, et la robe était ouverte en arrière, révélant un peu de ma peau. Elle était plus longue que celles que j’avais l’habitude de porter, mais le tissu était suffisamment léger et flottait autour de moi, ce qui me laissait croire que je n’aurais aucune difficulté à courir ou à distribuer des coups si cela s’avérait nécessaire.
Quand j’eus fini de me coiffer et de me maquiller, je descendis dans le couloir pour m’admirer dans le miroir en pied de la salle de bains.
Comme je n’y faisais rien d’autre que contempler mon reflet, j’avais laissé la porte de la salle de bains ouverte, ce qui permit à Konstantin de s’arrêter en passant pour siffler.
— Bien joué, petit lapin blanc.
Il m’adressa un sourire en coin, mais il me toisait d’un œil sérieux.
Quelque chose dans son regard me fit rougir un peu, et je me tournai vers lui.
— Merci, dis-je.
— C’est dommage que je ne puisse pas participer à la fête ce soir, dit-il.
— Pourquoi ne viens-tu pas ? demandai-je, surprise.
D’après sa tenue, j’avais supposé qu’il prévoyait y participer. Il était vêtu d’un simple uniforme noir, semblable à celui que Ridley portait quand il était l’överste des Kanins, avec des épaulettes et une épée dans un fourreau qui pendait à la ceinture autour de sa taille.
Ridley et Tilda avaient choisi de porter l’uniforme bleu chatoyant des Skojares, mais Konstantin avait réussi à dénicher un uniforme qui ne dénotait aucune allégeance, sans couleur particulière, sans insigne, rien pour l’associer à un royaume ou un autre.
— Je parcours le périmètre de Storvatten avec d’autres gardes, expliqua Konstantin. Comme nous ne savons pas quand Mina et Viktor décideront de frapper, nous montons la garde.
— Zut, jurai-je en regardant ma robe, me sentant soudainement très bête. Je devrais me changer et aller avec toi.
— Non, non, fit Konstantin en secouant la tête. Nous sommes suffisamment nombreux. Tu devrais aller à la fête. Tu devrais t’amuser.
Je voulus lui dire qu’il pouvait venir à la fête s’il en avait l’occasion, mais il tourna les talons pour s’éloigner, me laissant là, troublée et seule dans ma belle robe.
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