Le royaume de cristal

Amanda Hocking · Chapitre 45 sur 80

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Le royaume de cristal

Chapitre quarante-cinq

QUARANTE-CINQ

 

Adieux

25 mai 2014

Chère Bryn,

Tout le monde est parti, et je me sens très seule sans vous. Évidemment, je n’en veux pas à Tilda ni à Ridley d’être partis, surtout après ce qui est arrivé à Ridley. Mais depuis que vous êtes tous partis, mon sentiment d’isolation est plus intense que jamais.

Heureusement, Delilah est toujours ici. (Elle est devenue mon roc, ma lumière, mon seul salut dans cette cage oppressante. La nuit dernière, je suis entrée furtivement dans sa chambre pour ne pas être vue par les gardes. Nous nous sommes glissées sous les draps, à l’abri de tout ce qui nous entourait, et nous avons lu des poèmes de Gustaf Fröding, Karin Boye et Pär Lagerkvist à la lueur d’une lampe de poche. C’est si bon d’entendre parler Delilah en suédois. Pardonne-moi, j’ai beaucoup de choses à raconter aujourd’hui.)

Je suis désolée de tant parler de Delilah. Je pourrais écrire des pages et des pages au sujet de la beauté de ses yeux, du parfum de ses cheveux, de la force de son esprit, de la chaleur de ses bras et du goût de ses lèvres… mais je ne t’écris pas pour te parler d’elle (même si je pourrais très bien). Ce n’est qu’avec elle que j’ai l’impression d’être libre.

C’est tellement contradictoire de vivre les pires et les meilleurs moments de ma vie en même temps. C’est étrange de voir comment l’amour peut s’épanouir dans les endroits les plus sombres.

Et il fait certainement sombre à Doldastam, mais ce n’est pas seulement à cause de ton départ et de celui de Tilda. Je sais que j’aurais pu partir avec Ridley, comme Tilda l’a fait. Peut-être aurais-je dû. Ma mère aurait préféré que je le suive.

Il y a quatre ans, nous avons fui l’agitation qui régnait à Förening. Nous avons choisi Doldastam parce que la sœur de ma mère y vivait avec son mari et parce que la ville semblait être un endroit calme où nous pourrions vivre en sécurité. Ma mère commence maintenant à croire qu’il n’existe plus un seul endroit calme et sûr dans le royaume des trolls, et, la nuit, quand elle croit que je ne peux plus l’entendre, elle chuchote avec mon père et parle de fuir pour aller vivre parmi les humains.

Je me demande comment tu trouves ton séjour à Förening. Il y a si longtemps que j’y suis allée. Dors-tu dans mon ancienne chambre ? Finn dit qu’il n’a pas repeint les murs, alors j’espère que tu aimes les nuages tachetés que j’avais peints il y a de cela des années.

J’aurais peut-être dû prendre la fuite avec Delilah, retourner dans mon ancienne chambre, m’échapper d’ici. J’aimerais voir Finn, Mia et les enfants. Mais je n’ai pas trouvé le courage de partir.

Et ce n’est pas seulement à cause de Delilah ou même de Linus Berling. Je m’entraîne avec lui aussi souvent que possible, et bien qu’il essaie plus dur que tous les autres, j’ai toujours l’impression qu’il n’est pas en mesure d’assurer sa propre protection. Et je sais qu’il y en a d’autres dans sa situation.

Pour chaque Astrid Eckwell (une étoile montante qui joue un rôle important dans la campagne de paranoïa de la reine), il y a un Linus Berling. Et pour chaque citoyen qui hurle son intention de pendre les traîtres comme toi, il y a une Juni Sköld qui désobéit aux ordres en continuant de servir tes parents dans sa boulangerie (tes parents sont malheureusement sur la liste noire de la plupart des boutiques de la ville).

Il reste encore de bonnes personnes à Doldastam, et elles ont besoin de quelqu’un comme moi quand sera venu le temps de combattre. Je ne sais pas quand ce moment arrivera, mais je sens qu’il ne saurait tarder. J’ignore combien de temps nous allons encore tenir.

Chaque jour, les choses empirent. Hier, des gardes omtes ont commencé à arriver en ville. Et tu sais à quel point les Omtes peuvent être immenses. Ils font tous plus d’un mètre quatre-vingt et certains font plus de deux mètres. Ils ont tous des têtes énormes et des corps musclés. Apparemment, il fait incroyablement chaud d’où ils viennent, et ils éprouvent beaucoup de difficulté à endurer le froid, alors ils sont tous emmitouflés dans d’épais manteaux, chapeaux et écharpes, même s’il fait bien au-dessus de zéro.

Même s’ils sont accoutrés de façon ridicule, les Omtes n’en sont pas moins intimidants. Ils marchent d’un pas lourd dans les rues pavées comme si la ville leur appartenait. J’ai même vu des enfants éclater en sanglots en les voyant.

La reine Mina a organisé une autre assemblée sur la place publique après l’arrivée des Omtes. Elle se tenait au balcon du beffroi, toujours vêtue de noir, y compris son étrange voile qui lui couvre le visage. L’arrivée des Omtes n’était pas annoncée, et au moment de l’assemblée, tout le monde était à cran.

Dans son style pompeux, avec des mouvements amples des bras et son faux accent britannique qui t’agace tant, Mina nous a expliqué que les Omtes étaient là pour nous protéger. Nous avons tant d’ennemis que nous avions besoin d’une garde plus forte.

(Toutefois, la reine n’a pas précisé qui étaient nos ennemis, et elle n’a pas prononcé le nom de Viktor Dålig depuis longtemps. Apparemment, il ne représente plus une menace. Il ne reste que toi et Konstantin Black. Et les Skojares sont ajoutés à la liste. Mais je me laisse emporter.)

La reine a affirmé que les Omtes étaient là pour nous protéger. Tes parents étaient à l’arrière de la foule, et j’ai vu les regards nerveux qu’ils échangeaient. J’étais aussi inquiète qu’eux, mais comme je fais partie de l’armée, j’ai dû afficher mon plus beau sourire et agir comme si cette idée, qui est de la pure folie, était la plus brillante qui nous était présentée depuis longtemps.

Quand le roi est mort, Mina n’a même pas consenti à permettre aux Kanins des autres villes de venir pour lui rendre un dernier hommage, mais maintenant, elle ouvre les portes de Doldastam à des étrangers d’une autre tribu, une tribu avec laquelle nous avons eu très peu de contacts au cours du dernier siècle.

Il se trame visiblement quelque chose de grave, mais je n’ai pas encore compris toute la portée des événements. C’est difficile, compte tenu du fait qu’il reste très peu de gens à qui je peux en parler. Pour être honnête, je t’écris en partie pour mettre de l’ordre dans mes idées. En ton absence, tu es devenue mon organe de réflexion.

Après avoir expliqué la présence des Omtes, la reine Mina a annoncé qu’elle avait découvert qui était coupable du meurtre du roi Evert : Kennet Biâelse. Je me suis jointe à la foule quand elle a applaudi, parce que je croyais que ton nom était enfin blanchi.

Mais je me trompais. La reine t’a ensuite accusée d’avoir conspiré avec Kennet, disant que tu l’avais aidé à se procurer le poison ou une autre histoire insensée du genre.

Elle a ensuite conclu son discours en déclarant que nous ne pouvions plus faire confiance aux Skojares, que tu nous avais trahis en raison de ton sang skojare et que tous les Skojares étaient naturellement malveillants.

C’est à ce moment que tes parents ont furtivement quitté la foule. Malheureusement, ils vivent non loin de la place publique, et je suis certaine qu’ils pouvaient toujours entendre les choses horribles que Mina disait à propos des Skojares.

Plus tard, quand la ville a été plus calme, j’ai apporté une casserole à tes parents. Ma mère leur avait préparé des légumes racines, parce qu’elle sait que le marché refuse maintenant de les servir. Tes parents subsistent principalement grâce aux pâtisseries de Juni et à la bonté d’étrangers.

À mon arrivée, ta mère était dans son bain et ton père m’a ouvert la porte. Il m’a dit que ta mère passait la majeure partie de son temps dans l’eau maintenant. Ses tempes étaient plus grises que la dernière fois, mais il semblait bien aller. Il dit qu’il s’occupe en lisant et qu’ils tâchent de ne pas attirer l’attention.

Ils quittent rarement la maison et ils gardent les rideaux tirés tout le temps depuis qu’ils ont surpris des jeunes qui tentaient de les épier quelques jours plus tôt.

Quand ta mère est sortie de son bain, elle m’a serrée dans ses bras en me disant qu’elle était heureuse de me voir. J’ai expliqué à tes parents que tu étais en sécurité, que tu te cachais à Förening. Ta mère s’est mise à pleurer, et les yeux de ton père se sont remplis de larmes. Il m’a remerciée de t’aider pendant cinq minutes. Je crois n’avoir jamais vu deux personnes aussi soulagées.

Ils devront s’enfuir bientôt, mais avec les gardes omtes qui circulent, je crois que ce sera plus difficile. Heureusement, la reine ne semble pas encore avoir remarqué que Tilda s’est échappée. Les parents de Tilda couvrent son absence en affirmant qu’elle est au lit et qu’elle se repose chaque fois que quelqu’un s’informe à son sujet. Je crois que ses parents et moi sommes les seuls à savoir où elle se trouve.

Dès que je verrai une faille dans les mesures de surveillance de la ville, je crois que je ferai sortir tes parents et les miens d’ici. C’est devenu trop dangereux. La reine a déjà déclaré la guerre aux Skojares. Elle ne devrait plus tarder à s’en prendre à ma famille parce qu’elle est de la tribu des Trylles. Nous avons toujours mieux réussi que ta mère et toi à nous mêler à la population, mais plus personne ne peut passer inaperçu à Doldastam désormais.

Tout le monde est suspect.

Je ne devrais pas t’écrire ces lettres. Si elles tombaient entre les mains d’une personne malintentionnée, je pourrais être jetée au donjon, simplement pour avoir dit la vérité sur ce qui se passe à Doldastam. Je t’écris même à la lueur de l’aube, avant le lever du soleil, pour être certaine de ne pas être surprise. Personne n’est jamais trop prudent à Doldastam.

Je crois que ce sera ma dernière lettre. J’ai trop de choses à faire ici. Je ne peux plus risquer d’être prise pour quelque chose d’aussi insignifiant. De toute façon, je ne suis même pas certaine que tu pourras lire mes lettres.

Avec l’espoir de te revoir,

Ember

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