Le royaume de cristal
Chapitre soixante-deux
SOIXANTE-DEUX
Réunion
O h, Bryn, oh, seigneur, Bryn, je suis désolée, fit Ember en me sautant dessus pour me serrer dans ses bras pendant que je restais étendue par terre, sonnée. Je croyais que c’était un garde qui avait surpris mes parents en train de s’enfuir.
— Non, ce n’est que moi.
Elle s’accroupit pour me permettre de me relever. Je me frottai la mâchoire à l’endroit où Ember m’avait frappée, puis je la fixai du regard. C’était irréel de la voir enfin.
Ses yeux étaient si sombres qu’on aurait dit qu’ils étaient complètement noirs, juste au-dessous de sa frange. Ses longs cheveux bruns tombaient sur ses épaules en tresses épaisses. Elle portait un collant miteux et un tricot à manches longues à motif. Je sentis une pointe d’envie en pensant qu’elle avait dormi dans un lit douillet dans sa maison chauffée, pendant que je dormais sous la tempête.
Elle ouvrit la bouche pour esquisser un grand sourire.
— Je n’arrive pas à le croire. C’est bien toi.
— Je sais. C’est fou.
Nous avions été séparées pendant de longues périodes par le passé. J’avais été envoyée en mission pour traquer des enfants échangés, tout comme elle. Mais c’était différent cette fois. Il s’était passé tant de choses, et ni Ember ni moi n’avions la certitude que nous pourrions un jour nous revoir.
Puis, comme elle n’arrivait plus à se contenir, Ember me serra de nouveau. Cette fois, je pus en faire autant.
— Je n’irai pas avec toi, dit-elle à voix basse sans cesser de me serrer.
Je la lâchai pour la regarder.
— Comment ça ? Pourquoi pas ?
— Je ne peux pas, répondit-elle en secouant la tête. Je n’ai pas le temps de tout t’expliquer, mais je ne peux pas aller avec toi. Je dois rester ici pour aider les gens.
— Ember, c’est ridicule. Est-ce que Finn t’a parlé des soldats postés derrière les collines ? lui demandai-je. Les combats seront violents. Tu pourrais mourir.
— Je sais, mais c’est précisément pour cette raison que je dois rester, me dit-elle en m’adressant un triste sourire. Je ne peux pas laisser ces gens sans défense. La famille de Tilda et celle de Kasper sont toujours ici, sans oublier Juni Sköld, Simon Bohlin, Linus Berling et tous nos amis.
Elle s’arrêta un moment.
— Je ne laisserai pas Delilah, ajouta-t-elle enfin.
— Delilah ? fis-je, avant de me souvenir de qui il s’agissait.
C’était la marksinna avec qui Ember s’entraînait avant. Quand je vivais toujours à Doldastam, cette fréquentation n’était rien de plus qu’un flirt, mais d’après le ton de voix assuré d’Ember, je devinais que leur relation était devenue plus sérieuse.
— Ember, tu ne peux pas risquer ta vie pour une personne comme elle. Tu dois faire ce qui s’impose pour survivre. C’est ce que Delilah voudrait, si elle tient vraiment à toi.
— Bien sûr que je peux risquer ma vie pour elle, rétorqua Ember. Je l’aime.
— C’est très bien, mais…
— Je ne m’attends pas à ce que tu comprennes. Je sais que tu ne sacrifierais jamais quoi que ce soit au nom de l’amour, dit-elle d’une voix qui me laissa croire qu’elle avait pitié de moi. Pour l’honneur, pour la loyauté, pour le royaume, tu serais prête à sacrifier n’importe quoi, mais pour l’amour… tu n’as jamais eu de temps pour l’amour.
Ses mots me pincèrent au vif, me blessant probablement plus que ce qu’elle avait voulu. Comme un couteau enfoncé directement dans mon cœur. Je voulus lui répondre, lui dire que j’aimais, que j’aimais profondément, que je n’aimais pas seulement Tilda et mes parents, mais aussi Ridley et Konstantin.
C’était faux de dire que je n’avais pas de temps pour l’amour, ou que je n’aurais jamais été prête à me sacrifier au nom de l’amour. J’avais seulement été effrayée à l’idée de m’oublier, de perdre ma place dans ce monde, comme ma mère, comme la mère d’Ember, comme de nombreuses autres femmes avant elles. Je refusais simplement d’être mise de côté au nom de l’amour.
Mais à bien y penser, j’aurais été prête à tout donner par amour. Je sacrifierais ma vie pour Ridley dans le but de lui épargner des souffrances.
C’est alors que je compris que c’était inutile de discuter avec Ember. Personne ne pouvait me faire changer d’avis quand il était question de protéger ceux que j’aimais, et je savais maintenant qu’il en était de même avec Ember. Elle était têtue et loyale.
— Tu dois me promettre d’être prudente, lui dis-je enfin. L’enfer va bientôt s’abattre sur Doldastam.
— Je sais. Tu devrais partir, avant qu’on remarque que des gens manquent à l’appel, me dit Ember. Oh, mais j’y pense, tu es là ! s’exclama-t-elle soudain en se levant d’un bond.
— Oui, en effet, fis-je d’une voix hésitante. En fait, je suis ici depuis quelques minutes maintenant.
— Je sais. Attends une seconde.
Elle tourna les talons pour courir dans sa chambre. Quelques instants plus tard, elle en sortit en me tendant une petite pile d’enveloppes.
— Tu pourras les lire.
Je pris les lettres pour les examiner à tour de rôle et constatai qu’on avait écrit mon nom à la main sur chacune d’entre elles.
— Qu’est-ce que c’est ? lui demandai-je.
— Je t’ai écrit ces lettres pendant ton absence, mais je ne les ai pas postées, parce que j’ignorais à quelle adresse les envoyer, répondit-elle en croisant les bras. De toute façon, les Högdragens lisent tout le courrier entrant et sortant, alors je crois qu’il valait mieux ne pas les envoyer.
— Merci, Ember, lui dis-je en me levant. C’est très gentil de ta part.
— Tu me manquais, répliqua-t-elle en haussant les épaules, et c’était le seul moyen que j’avais de te parler.
— Tu m’as manqué toi aussi, lui dis-je en souriant, avant de glisser les lettres à l’arrière de mon pantalon, près de la dague, à l’abri des intempéries. Je dois y aller maintenant.
— Je ne sais pas quand nous nous reverrons, me dit Ember en insistant sur le mot « quand », alors qu’elle aurait dû dire « si ». Sois prudente.
— Toi aussi.
Je sortis par le balcon. Je me suspendis à la balustrade avant de me laisser tomber doucement dans la cour. Je fis un pas en arrière en levant les yeux vers Ember, qui fermait les portes-fenêtres.
Je tournai les talons pour foncer directement dans Ridley, qui posa rapidement une main sur ma bouche pour étouffer mon cri.
— Que fais-tu ici ? sifflai-je quand il retira sa main.
— Je suis venu à ta rencontre. Finn m’a dit que tu étais venue chercher Ember, et je ne voulais pas t’abandonner.
— Et ta mère ? lui demandai-je.
— Finn l’emmène avec les autres, expliqua-t-il. Où est Ember ?
Je secouai la tête.
— Elle ne viendra pas.
Ridley n’insista pas.
— Sais-tu où sont allés Konstantin et Baltsar ?
— Tout ce que je sais, c’est que Konstantin voulait montrer les failles dans la muraille à Baltsar.
Nous franchîmes la clôture d’un bond et nous nous remîmes en route vers le cimetière. Nous traversâmes les jardins et les ruelles, empruntant sensiblement le même chemin que celui que j’avais suivi pour me rendre chez Ember. Malheureusement, il faisait maintenant beaucoup plus clair, et nous ne pouvions plus compter sur l’obscurité pour nous cacher.
Il s’était mis à neiger de lourds flocons humides, et même s’il ne s’agissait que de rafales pour l’instant, j’avais l’impression qu’une tempête se préparait.
À deux coins de rue du cimetière, nous nous arrêtâmes pour attendre dans une ruelle. Un soldat omte patrouillait dans la rue. Ridley s’adossa au mur de la maison la plus proche pour tendre le cou et l’observer, pendant que je m’accroupissais près de lui pour voir ce qui se passait.
Nous étions si concentrés sur le soldat omte que nous ne remarquâmes pas une ombre qui s’approchait derrière nous.
— Tiens, tiens, quelle charmante surprise ! fit la voix râpeuse de Helge Otäck.
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