Le royaume de cristal
Chapitre soixante et onze
SOIXANTE ET ONZE
Adversaire
E mber et moi dégainâmes notre épée en nous approchant de l’entrée de la cuisine pour voir dans le vestibule. C’est alors que la porte s’ouvrit brusquement.
— Markis et marksinna Nylen ? fit une voix d’homme du ton sec propre aux Högdragens. Vous allez bien ?
— Je l’ai vue entrer ici ! fit une voix de femme stridente comme un grincement d’ongles sur un tableau, que je reconnus immédiatement.
C’était la voix d’Astrid Eckwell.
— Entrez et attrapez-la ! Elle est responsable de tout !
Je grimaçai en comprenant qu’Astrid m’avait vue m’approcher de la maison. Elle était probablement terrée chez elle avec sa famille et un Högdragen, son garde personnel. Le mépris qu’elle éprouvait pour moi était si grand qu’elle avait fini par quitter la sécurité de son foyer pour venir s’assurer que je serais punie.
Nous avions grandi ensemble, et Astrid avait toujours été méchante envers moi. Elle avait été la première à me traiter de métisse, s’assurant que les autres s’en servaient comme d’une insulte à me lancer durant les récréations, à l’école.
Ce n’est qu’à l’adolescence que j’avais fini par comprendre que sa haine découlait de sa jalousie et de son complexe d’infériorité. Sa maison et ses richesses provenaient d’un héritage qui aurait dû revenir à mon père, et donc à moi, si mes grands-parents n’avaient pas déshérité mon père pour s’être marié à une Skojare. Les Eckwell, qui étaient cousins au deuxième degré de mon père, étaient les parents les plus proches et avaient donc hérité.
Astrid occupait donc son rang uniquement parce que mon père l’avait abandonné. Sa vie aurait dû être la mienne, et j’étais certaine qu’elle avait toujours secrètement craint que je la lui reprenne.
Mais je n’avais jamais voulu de sa vie, et maintenant, elle voulait me voir morte.
— Je suis ici, lança Delilah en sortant de la cuisine avant qu’Ember puisse l’en empêcher. Je suis la marksinna Delilah Nylen. Je suis ici, et tout va bien.
— Où est-elle ? lui demanda Astrid.
Je m’adossai au mur de la cuisine en glissant un œil dans le vestibule pour voir ce qui se passait. Le Högdragen qui accompagnait Astrid s’appelait Janus Mose, un traqueur avec qui j’avais fréquenté l’école et qui était de deux ans mon aîné. Il ne semblait pas aussi à l’aise qu’Astrid à l’idée de faire intrusion dans la maison de la famille Nylen. Astrid entra dans la maison en le poussant.
Une guerre faisait rage à moins d’un kilomètre de sa maison, et elle était vêtue d’une robe et d’une étole en fourrure. C’était typiquement représentatif de son arrogance et de sa stupidité.
— J’ai vu la traîtresse skojare entrer ici, et si vous la cachez, vous irez en prison, dit Astrid d’un ton méprisant. Ou vous serez exécutée. Janus pourrait s’en occuper sur-le-champ.
— Inutile, dit Ember en rengainant son épée pour aller rejoindre Delilah dans le vestibule.
Linus enfila sa chemise et sortit de la cuisine.
— C’est probablement nous que vous avez vus entrer. Ember et moi sommes venus ici pour nous mettre à l’abri.
— Je voulais emmener le markis dans un endroit sûr, expliqua Ember en se tenant près de sa petite amie.
— Avec tout le respect que je vous dois, markis Linus, vous ne ressemblez en rien à une petite traîtresse blonde métisse, lui dit Astrid en s’efforçant de rester calme, puisqu’elle s’adressait à un membre de la famille royale d’un rang supérieur au sien. Bryn Aven est ici, et je le sais. Et si vous la protégez, Janus n’aura d’autre choix que de vous exécuter tous.
J’agrippai fermement la poignée de mon épée, mais je ne bougeai pas. Pas tout de suite.
En théorie, Astrid avait raison. En temps de guerre, un membre des Högdragens avait le droit d’exécuter ceux qui se dressaient contre le royaume et qui abritaient des traîtres. Mais si Janus n’avait pas été le garçon le plus intelligent avec qui j’avais fréquenté l’école, il avait été suffisamment bien formé pour savoir qu’il ne devait pas agir sans réfléchir, simplement parce qu’une marksinna malveillante le lui avait ordonné.
— Abritez-vous Bryn Aven ? demanda Janus directement en se tenant droit dans son uniforme de Högdragen.
La lumière qui entrait par les fenêtres miroitait sur ses épaulettes, et il gardait un visage sévère mais neutre, comme Kasper l’avait toujours fait.
— Nous sommes seuls ici, répondit Delilah aussi calmement que possible.
— Dans ce cas, où sont vos parents ? lui demanda Astrid. Ils ne sont pas partis encore, ajouta-t-elle à l’intention de Janus.
— Mes parents sont dans la pièce de sûreté…
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase, parce qu’Astrid poussa alors un petit cri de joie.
— Ils ont une pièce de sûreté ! C’est là qu’ils cachent Bryn ! s’écria Astrid. Cherchez dans toute la maison, ordonna-t-elle en pointant brusquement un doigt à l’intérieur.
— Est-ce vraiment nécessaire ? demanda Linus. J’ai l’impression que la situation dérape, compte tenu de ce qui se passe dehors. Vous devriez ramener Astrid en sécurité chez elle.
— Tout sera fini dès que nous aurons retrouvé la traîtresse, dit Janus d’un ton ferme. Ensuite, tout le monde sera en sécurité.
C’est alors que je compris que cette histoire ne pourrait pas se terminer calmement et que je ne pouvais pas laisser Ember, Delilah et Linus se battre pour moi. Je sortis de la cuisine. Astrid poussa un cri en me voyant, mais son regard étincelait d’excitation.
— Je savais qu’elle était ici ! exulta Astrid.
Janus dressa son épée en posant sur moi un regard impitoyable et en serrant les dents. Je connaissais ce regard. Janus avait l’intention de me tuer, sous les cris d’encouragement d’Astrid.
— Inutile d’en venir à cela, dit Delilah.
Elle s’approcha de Janus, probablement avec l’intention de le raisonner, mais elle ne semblait pas comprendre la gravité de la situation. À cause des tensions de la guerre, des mensonges de Mina à mon sujet et des cris d’Astrid à son oreille, Janus était comme un pistolet chargé, prêt à faire feu au moindre incident.
C’est ce qui se produisit quand Delilah fit un pas vers lui. Il arqua le bras et il allait la tuer, comme il aurait été prêt à tuer tous ceux qui se seraient dressés devant lui. Tout se déroula si vite, mais j’eus l’impression que le cours du temps avait ralenti, que le monde avait arrêté de tourner, pour me permettre de tout voir, sans pouvoir réagir assez vite pour changer le cours des choses.
Linus cria à Ember d’arrêter, mais elle était déjà en mouvement. Elle plongea sur Delilah pour l’éloigner du danger. Delilah tomba par terre au même moment où Janus transperçait Ember de son épée. Ember s’effondra avec un bruit sourd écœurant.
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