Le royaume de cristal
Chapitre vingt-sept
VINGT-SEPT
Iskyla
J e devais trouver un endroit où me réchauffer et commencer mes recherches. L’auberge près du tronçon de route, adéquatement nommée l’« Auberge glaciale » d’après l’enseigne gauchie suspendue au-dessus de la porte, semblait être la meilleure option qui s’offrait à moi.
Des glaçons pendaient en équilibre précaire du toit du grand bâtiment carré, et la peinture blanche sur les murs s’écaillait pour révéler le bois gris en dessous. La porte grinça fortement quand je l’ouvris, et une bourrasque de vent froid me poussa à l’intérieur.
Je me retrouvai dans une petite salle d’attente aux meubles usés et dépareillés orientés vers un vieux foyer, où un feu mourait lentement. La moquette rouge était décolorée, et on aurait cru que le papier peint n’avait pas été changé depuis un siècle.
L’escalier à la rampe délabrée courant le long du mur opposé semblait tout droit sorti d’une vieille ferme, pas d’un commerce. En fait, n’eût été le comptoir qui longeait le mur est, la clochette sur le comptoir et le tableau d’affichage au mur derrière, j’aurais cru être entrée dans une maison privée.
La porte derrière le comptoir s’ouvrit, et une fille d’environ quinze ans en sortit. Ses lèvres pleines et ses yeux ambrés peignaient une mine renfrognée.
Cinq ou six colliers pendaient à son cou, tous faits à la main à partir de sangles de cuir et de pendentifs en bois ou en ivoire. Les épaisses lanières de cuir et de chanvre qu’elle portait aux poignets étaient assorties.
— Unnusakkut, lança-t-elle, l’expression inuktitute signifiant « bonjour », avec tout l’agacement et l’ennui du monde.
— Bonjour, répondis-je, puisque mon inuktitut n’avait jamais été particulièrement bon.
À l’école, nous avions dû apprendre l’anglais et le français, puisque nous envoyions la plupart de nos enfants échangés au Canada et aux États-Unis. Nous apprenions également le suédois, la langue de nos ancêtres. Puisque nous interagissions avec les Inuit qui vivaient près de Doldastam, on nous apprenait un peu d’inuktitut, mais ayant rarement eu l’occasion de le parler, j’avais fini par perdre l’habitude.
— Oh, fit-elle, surprise, tandis que je défaisais l’écharpe autour de mon visage. Nous recevons principalement des Inuit.
Je retirai mon chapeau et passai une main dans mes cheveux.
— Je viens de Doldastam, en fait.
Elle m’examina en plissant les yeux, et je remarquai que son œil gauche était légèrement plus gros que le droit, un détail presque imperceptible. Elle avait un petit nez retroussé et la peau pâle. Ses cheveux blond foncé tombaient juste au-dessus de ses épaules.
— Tu n’as pas l’air de venir de Doldastam, dit-elle.
Pour ma part, j’en étais arrivée à la conclusion qu’elle n’avait pas l’air d’une Kanine, elle non plus.
— Et pourtant, je viens bien de Doldastam.
C’est alors que je remarquai l’avis de recherche sur le tableau derrière elle. Celui que m’avait montré Bain. Je vis la photo de mon visage en noir et blanc me regarder, juste à côté de celle de Konstantin Black, et je me dis à cet instant que c’était peut-être une erreur de venir ici.
— Tu es de sang mêlé, comme moi ? me demanda-t-elle en se redressant, le regard étincelant.
— Je suis Kanine et Skojare, répondis-je en hochant la tête.
— Omte et Skojare, dit-elle en esquissant un sourire en coin et en se pointant du doigt.
Je lui retournai son sourire dans l’espoir de gagner son estime.
— C’est si rare de tomber sur des gens qui partagent le même héritage que moi.
— C’est peut-être rare d’où tu viens, mais c’est monnaie courante ici. C’est à Iskyla qu’on envoie tous les trolls qu’on voudrait oublier… Les enfants non désirés, les enfants échangés hors la loi qu’on a largués, les enfants de sang mêlé qui ne sont à leur place nulle part, expliqua-t-elle en secouant la tête. C’est ainsi que j’ai atterri ici.
— Que veux-tu dire ?
— Mes parents, deux membres de la famille royale, n’étaient pas mariés et ne voulaient pas perdre leur héritage à cause d’un bâtard. Apparemment, ma mère m’aimait trop pour me laisser mourir dans le froid, raconta-t-elle en roulant des yeux. Mes parents m’ont abandonnée ici quand j’avais à peine une semaine. L’aubergiste me fait donc travailler depuis pour payer mes frais de subsistance.
À vrai dire, je ne savais pas grand-chose d’Iskyla. C’était un endroit isolé, et nous avions rarement l’occasion d’en parler, mais comme c’était l’une des villes les plus éloignées de toute la collectivité des trolls, c’était plausible qu’elle soit devenue une sorte de poubelle.
— Désolée de l’apprendre, dis-je sincèrement.
Mon enfance de sang mêlé avait été difficile avec des parents qui avaient désiré ma venue et qui m’avaient aimée. Je pouvais à peine imaginer comment la vie pouvait avoir été difficile pour elle, qui avait grandi seule dans un endroit pareil.
— Oh, les choses pourraient être pires, dit-elle en haussant les épaules. Puis, elle plissa le front, comme si elle venait soudainement de penser à quelque chose. Hé, j’y pense, le roi vient de mourir, ou quelque chose du genre, n’est-ce pas ?
Je fus surprise par son ton désinvolte pour aborder le sujet. En vivant dans la capitale et en travaillant pour le royaume kanin, je m’étais habituée à la grande vénération dont on faisait preuve pour la famille royale. Cette jeune fille semblait à peine consciente de l’existence du roi.
Les choses étaient visiblement très différentes à Iskyla. L’endroit était complètement déconnecté du reste du royaume, géographiquement et socialement. J’avais l’impression de me trouver sur une petite île privée.
— En effet, répondis-je d’une voix morne.
— J’ai entendu dire que personne d’Iskyla n’était autorisé à assister aux funérailles, dit-elle. Évidemment, je ne crois pas que nous y serions allés, ajouta-t-elle en marmonnant.
— Ulla ! aboya une voix dans l’arrière-salle. Arrête de faire perdre du temps à notre cliente et montre-lui sa chambre.
La fille roula de nouveau des yeux, avec encore plus d’emphase.
— Excuse-moi. Je vais chercher la clé.
Elle retourna dans l’arrière-salle, où elle se mit immédiatement à se disputer avec l’aubergiste. Je me penchai très vite par-dessus le comptoir pour arracher l’avis de recherche portant ma photo du tableau, la rouler en boule et la glisser dans ma poche.
Je me redressais au moment où la porte s’ouvrit. L’adolescente apparut avec une grande clé en métal à laquelle pendait un gros bout de bois sculpté.
— Suis-moi.
Elle me fit signe de la suivre en montant les marches, qui grinçaient sous ses pas.
En lui emboîtant le pas, je constatai à quel point ses vêtements étaient en loques. Les bords de sa longue tunique s’effilochaient, la fourrure de sa veste à capuche tombait par touffes, le tissu de son épais collant s’amincissait aux genoux, et même ses jambières avaient vu des jours meilleurs. Malgré le froid, elle était pieds nus. Elle portait du vernis bleu sur les ongles et un anneau à un orteil.
Au sommet de l’escalier, elle ouvrit une porte sur laquelle le numéro 3 était peint, et elle me la tint. Je passai devant elle pour entrer dans une chambre étroite où il y avait à peine assez d’espace pour un grand lit et un fauteuil à bascule. Plusieurs édredons s’empilaient sur le lit, et un lièvre arctique poussiéreux était fixé au mur.
Je jetai mon sac sur le lit avant de me tourner vers elle.
— Excuse-moi, je n’ai pas entendu ton nom.
— Ulla Tulin, dit-elle.
Comme elle s’appuyait sur la poignée, vautrée sur la porte, je ne fis pas mine de lui tendre la main.
— Bryn, me présentai-je en omettant mon nom de famille, pour éviter de lui rappeler l’avis de recherche, mais Ulla ne sembla pas voir le lien.
— Heureuse d’avoir fait ta connaissance. N’hésite pas à me faire signe si tu as besoin de quelque chose. Nous n’avons pas d’autres visiteurs, et je suis rarement occupée, alors pourquoi ne pas t’aider ?
— À vrai dire, j’ai effectivement besoin de ton aide.
— Ah oui ? fit-elle en se redressant et en s’avançant dans la chambre.
— Je me demandais si tu connaissais quelqu’un du nom de Mina Arvinge ? lui demandai-je en utilisant le nom de jeune fille de la reine Mina.
Ulla inclina la tête.
— J’ai déjà entendu ce nom quelque part, mais je ne crois pas qu’il y ait encore des Arvinge ici.
Elle regarda au loin, perdue dans ses pensées, puis elle se tourna de nouveau vers moi.
— Si je ne me trompe pas, la reine s’appelle Mina, n’est-ce pas ? J’ai déjà entendu dire qu’elle venait d’ici, mais j’ai cru que c’était une blague. Les gens viennent ici pour disparaître. Personne ne sort jamais d’ici, ajouta-t-elle tristement.
— Je suis persuadée que certains y arrivent, dis-je en vain pour lui remonter le moral.
J’omis de répondre à son interrogation au sujet de la reine. Moins elle en savait sur la raison de ma présence, mieux c’était.
Ulla haussa une épaule, comme si elle ne se souciait pas de partir d’ici.
— Il n’y a que huit cent soixante-dix-huit personnes qui vivent ici. On pourrait croire que tout le monde se connaît, mais en vérité, la plupart des habitants d’Iskyla restent dans leur coin. Nous sommes proches de nos secrets.
— Connais-tu quelqu’un du nom de Mina ? lui demandai-je. Elle est probablement partie d’ici il y a environ cinq ans.
— Cinq ans ? répéta Ulla en réfléchissant. Je sais que deux sœurs de Kate Kissipsi ont quitté le village un jour. Je ne sais pas exactement le moment de leur départ, mais tu pourrais lui parler. Elle sait peut-être quelque chose.
— Et où vit-elle ?
— À l’extrémité nord de la ville, fit Ulla en pointant un doigt dans son dos. Je pourrais t’y emmener si tu veux.
— Vraiment ? Ce serait génial.
— Ouais, fit-elle avec un large sourire, probablement excitée à l’idée de sortir de l’auberge. Je dois d’abord préparer le dîner ; il y en aura assez pour toi. Rien d’exceptionnel, des pommes de terre bouillies et de l’ukaliq.
— De l’ukaliq ? répétai-je en tâchant d’imiter sa prononciation.
— Pardon. Du lièvre arctique, précisa-t-elle en prenant une expression d’exaspération exagérée. Nous en mangeons tellement.
Elle secoua la tête pour chasser cette pensée, et son sourire revint sur son visage.
— Je t’attendrai en bas dans vingt minutes pour le repas, puis nous irons voir Kate.
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