Le royaume de cristal
Chapitre soixante-cinq
SOIXANTE-CINQ
Perturbation
L a tente était de nouveau en train de s’affaisser, et je savais que j’allais devoir sortir pour gratter la neige qui s’y était accumulée avant qu’elle ne s’effondre complètement. Les piles de ma petite torche électrique étaient presque à plat, et la lumière vacillait, mais je tâchai de ne pas y prêter attention.
J’étais étendue sur le dos, la tête posée sur un bras, enfouie dans mon sac de couchage. Les lettres d’Ember étaient étalées autour de moi. La neige tombait toujours, et tout le camp était maintenant couché.
Tout le monde autour de moi était probablement endormi, mais chaque fois que je tentais de fermer les yeux, je n’arrêtais pas de penser que j’avais dormi blottie contre Ridley la nuit précédente, alors que ce soir, il était enfermé dans une salle de torture de Mina. Le dernier endroit au monde où il aurait voulu être.
Je restais donc éveillée pour lire les lettres d’Ember encore et encore. Je lisais sa dernière lettre pour la cinquième fois, et chaque fois, mon estomac se nouait. C’était difficile d’apprendre comment Doldastam s’était lentement effondrée sous la dictature tordue d’une folle paranoïaque.
J’avais fini par apprendre tout ce qui était arrivé à Ember, à Tilda, à mes parents et à Ridley. Ils avaient tant enduré de souffrances pendant mon absence, et je n’avais pas été présente pour les aider.
Ember m’avait terriblement manqué. Elle avait dû tenir une charge immense sur ses épaules, pendant que Tilda se remettait de la mort de Kasper et que Ridley récupérait du traumatisme qu’il avait subi en étant torturé par Mina. Sans oublier le fait qu’elle avait pris le temps de veiller sur mes parents, alors que personne d’autre ne le faisait. Tout cela en tâchant de former les autres traqueurs et membres de la famille royale, afin qu’ils puissent assurer leur propre sécurité.
J’aurais aimé pouvoir lui parler plus longtemps, et j’avais hâte d’être au jour où tout serait terminé, où j’aurais l’occasion de la remercier pour tout ce qu’elle avait fait, de lui dire à quel point j’étais fière d’elle.
Je posai la lettre pour rêvasser un moment. Je m’imaginai un monde de nouveau en paix, où Tilda, Ember et moi pourrions prendre quelques verres de vin ensemble, comme nous le faisions avant. Je pourrais ensuite rentrer chez moi pour me blottir contre Ridley. Et même si c’était douloureux de penser à Ridley, je ne pouvais m’en empêcher. Je fermai les yeux pour me souvenir du contact de sa peau contre la mienne, de la douceur de ses bras.
Mais c’était trop douloureux, et je dus penser à autre chose, à tout ce que je pourrais faire quand cette guerre serait terminée, comme aller faire de longues promenades avec Bloom, manger avec mes parents, demander à ma mère de me préparer une tarte aux groseilles. Et Konstantin…
Cette pensée me tira de ma rêverie. Nous étions devenus très proches, et je savais maintenant que je pouvais assurément me fier à lui. Quand tout serait fini, je voulais qu’il ait une place dans ma vie, mais je constatais avec peine que je ne savais pas du tout quelle place lui revenait.
Une échauffourée à l’extérieur me tira de mes réflexions. J’empoignai la dague à côté de moi, puis j’ouvris la tente en poussant la neige qui s’était accumulée depuis la dernière fois que j’étais sortie pour pelleter.
Un feu brûlait à côté de la tente du roi, l’éclairant suffisamment pour que je puisse voir deux gardes tirer une personne vers la grande tente.
— Laissez-moi, fit la femme d’une voix insistante. Vous vous trompez.
Comme les gardes ne l’écoutaient pas, elle se dégagea, puis, en quelques coups bien envoyés, elle envoya les deux gardes par terre. En voyant l’aisance avec laquelle elle combattait, je compris immédiatement qu’il s’agissait d’une Omte.
Je bondis hors de ma tente en brandissant ma dague, prête à arrêter cette Omte qui avait osé s’infiltrer dans notre campement. Elle se tenait au-dessus des deux gardes et me tournait le dos. Des flocons s’accrochaient à ses cheveux noirs et à la fourrure qui garnissait la doublure de sa veste. Quand elle se tourna vers moi, je pus enfin voir de qui il s’agissait et je la reconnus.
La femme, proche de la trentaine, était particulièrement belle pour une Omte. Elle avait le visage d’un guerrier, des yeux sombres déterminés et une belle peau mate.
— Bekk Vallin, dis-je sans abaisser ma dague.
Quand Konstantin et moi nous étions rendus à Fulaträsk, elle s’était montrée gentille envers nous et elle nous avait même aidés à nous échapper d’un ogre en colère. Elle faisait partie de la garde personnelle de la reine, et si elle avait réussi à se glisser dans notre campement, cela n’augurait rien de bon.
— Bryn Aven, fit Bekk, aussi surprise que moi, avant de se détendre, soulagée. Je tentais d’expliquer la situation aux gardes, mais ils refusent de m’écouter. Je suis venue vous aider.
Je plissai les yeux.
— Et pourquoi devrais-je vous croire ?
— Helge Otäck a trahi notre reine et le royaume. Il nous a entraînés dans une guerre qui ne nous concerne pas. Il a livré notre tribu entière pour une poignée de gemmes, cracha-t-elle en plissant le nez de dégoût. La reine Bodil ne l’a pas encore compris, mais moi, si. Je refuse de continuer de faire ce qu’on m’ordonne.
— Donc, si je comprends bien, vous souhaitez combattre à nos côtés ? lui demandai-je en abaissant mon arme.
Bekk hocha la tête.
— Je souhaite combattre aux côtés de ceux qui tueront Helge, répondit-elle calmement. Je ferai tout mon possible pour vous aider.
— Je crois que je devrais vous emmener voir le roi Mikko. C’est lui qui décidera ce qu’il doit faire de vous.
— Voilà qui me paraît juste, dit-elle en hochant la tête.
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