Le royaume de cristal
Chapitre soixante-seize
SOIXANTE-SEIZE
Enfermée
L es combats se déroulaient maintenant dans le grand hall du palais. Tandis que je courais dans l’étroit corridor qui menait à la salle du trône en compagnie de Ridley et Konstantin, je pouvais déjà entendre le tintement des épées. Baltsar et Bekk combattaient aux côtés de nos alliés skojares et trylles, contre une vingtaine de gardes kanins et d’Omtes.
Avant de quitter la salle du trône, j’avais déchiré un bout de draperie blanche pour bander ma taille en appliquant une pression sur ma blessure afin d’arrêter le saignement. Le pansement de fortune m’avait aidée, mais j’avais toujours l’impression que je me déplaçais moins rapidement que d’habitude. Pourtant, je repoussais mes limites et je refusais d’abandonner. Pas quand nous étions si près de vaincre Mina.
Ridley s’était trouvé une épée, et quand nous arrivâmes dans le grand hall, il se jeta dans la mêlée sans hésitation. Rien de ce que Viktor et Mina avaient pu lui faire subir ne semblait le ralentir, et j’aurais aimé avoir le temps d’admirer cela en lui. Ou l’admirer, lui, tout simplement. Je voulais savourer le fait qu’il était maintenant en sécurité et toujours vivant, mais un soldat omte tentait de me poignarder.
Je me mis à combattre aux côtés de Ridley, et du coin de l’œil, je vis Konstantin s’éloigner au pas de course. Il traversa le couloir en direction des quartiers privés. J’esquivai l’attaque du soldat omte, puis je me mis à courir aussi vite que possible pour rattraper Konstantin.
Jusqu’à présent, les combats n’avaient pas débordé dans les quartiers privés. Les carreaux iridescents n’étaient pas tachés de sang. Les panneaux de placoplâtre couleur ivoire qui recouvraient les murs de pierre n’étaient pas abîmés. Les meubles étaient toujours entiers et les portraits sur les murs n’étaient pas déchirés.
Konstantin s’était arrêté au bout du couloir, à une intersection, et il regardait à gauche et à droite. C’est à ce moment que je le rejoignis.
— Où vas-tu ? lui demandai-je.
— Je vais chercher Mina, répondit-il. Je dois mettre un terme à cette histoire seul. Tu n’as pas à me suivre.
— Évidemment que je vais te suivre, insistai-je. Je veux la voir morte autant que toi, et tu ne sais pas ce qu’elle a préparé pour toi.
— Oh si, je le sais. Elle sait qu’elle a perdu, et elle tentera de prendre la fuite, dit-il en prenant à gauche pendant que je lui emboîtais le pas. Elle est dans sa chambre et elle rassemble les affaires dont elle a besoin pour recommencer sa vie ailleurs.
Les appartements de la reine se trouvaient au sommet de la tour sud du palais. Au sommet de l’escalier, nous trouvâmes deux Högdragens morts, la gorge tranchée. C’étaient les premiers cadavres que nous voyions dans les quartiers privés.
— Elle les a tués, chuchota Konstantin. Ils avaient joué leur rôle, et elle s’est débarrassée d’eux. Elle ne voulait pas qu’ils lui prennent ses bijoux.
Il traversa le palier et ouvrit lentement la porte de la chambre. J’y jetai un coup d’œil par-dessus son épaule, mais la chambre était vide. Tout était en ordre. Le lit à baldaquin était fait, et pas un pli n’était visible sur les draps de satin. Les opulents tapis blancs étaient lisses et les rideaux satinés n’avaient pas été déplacés devant les fenêtres.
J’étais sur le point de demander à Konstantin s’il croyait qu’elle était toujours là quand je vis un petit lapin blanc traverser la pièce en sautillant. C’était Vita, le lapin apprivoisé de Mina, qui l’avait accompagnée dans chacun de ses voyages. À ma connaissance, Vita était la seule chose au monde dont Mina se préoccupait vraiment. Le lapin se glissa sous le lit en nous apercevant.
J’entendis alors un bruit provenant de la salle d’habillage, qui me fit penser au tambourinement de la pluie sur un pare-brise.
— C’est là qu’elle garde son coffre-fort personnel, chuchota Konstantin en ouvrant davantage la porte.
Il s’avança dans la chambre d’un pas feutré avec son épée tirée en surveillant la porte entrouverte de la salle d’habillage d’un œil méfiant.
Je suivis Konstantin, et il me fit signe de me diriger vers une grande armoire près de l’une des fenêtres. Elle était faite de bois peint en blanc et décorée d’une gravure représentant Odin faisant cadeau des lapins du Gotland à la tribu des Kanins.
Konstantin s’approcha de moi et ouvrit doucement les portes de l’armoire. Dans la salle d’habillage, je pouvais entendre Mina fredonner un vieil air kanin et le tintement caractéristique des bijoux et des gemmes qui s’entrechoquaient dans un sac qu’elle remplissait.
— Entre là-dedans, murmura Konstantin d’une voix presque inaudible.
Je lui obéis et j’entrai dans l’armoire en pensant qu’il voulait que nous nous y cachions jusqu’à ce que Mina sorte de la salle d’habillage. Si elle prévoyait prendre la fuite d’un royaume en guerre en emportant toutes ses richesses, elle devait avoir une arme. Et elle savait visiblement comment se servir d’une dague, vu ce qu’elle avait fait des deux gardes morts sur les marches.
L’armoire était suffisamment grande pour que je puisse m’y tenir debout et comme le fond était surélevé, j’étais maintenant aussi grande que Konstantin. Il m’étudia du regard un instant.
Normalement, ses yeux étaient comme de l’acier froid, même dans ses moments de vulnérabilité, mais maintenant, ils étaient étrangement troubles, et j’étais incapable de lire ses pensées. Ses cheveux tombaient sur son front, et j’étais sur le point de lui demander ce qui n’allait pas, quand il m’agrippa soudainement en passant un bras autour de ma taille. Il posa une main assurée dans mon dos et il m’attira à lui. Sans attendre ma réaction, il m’embrassa vivement.
Ses lèvres étaient froides, mais je sentis une vague de chaleur monter en moi. Sous son désir à peine contrôlé, je pouvais sentir une certaine tendresse passionnée. Une partie de moi voulait l’embrasser à son tour et une autre voulait le repousser. Je ne savais pas ce que je devais faire.
Quand il cessa de m’embrasser, il laissa son bras autour de ma taille encore un moment, et son regard se remplit soudainement d’une nostalgie si forte que j’en eus le souffle coupé. Il fit un pas en arrière, laissant la caresse de ses lèvres flotter sur les miennes.
— Je suis désolé, petit lapin blanc, chuchota-t-il en fermant les portes.
J’entendis un cliquetis et je compris trop tard qu’il m’avait enfermée dans l’armoire.
— Je veux que tu restes en sécurité, cette fois.
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