Le royaume de cristal
Chapitre dix-huit
DIX-HUIT
Séparation
J —
e peux conduire, proposai-je pour une énième fois.
Il y avait plus de douze heures de route entre le gîte au Wyoming et la
capitale des Trylles, Förening, sur les montagnes près du Mississippi, et jusqu’à présent, Konstantin était resté au volant.
— J’ai pris cette voiture pour pouvoir la conduire, dit Konstantin en appuyant sur l’accélérateur de la Mustang, qui monta jusqu’à cent trente kilomètres à l’heure, comme pour lui donner raison.
— Je dis simplement que je suis là si tu as besoin de moi, dis-je en me vautrant dans le siège, pieds nus sur le tableau de bord, le regard fixé sur le paysage qui filait à vive allure de l’autre côté de la vitre.
Il relâcha l’accélérateur, et la voiture ralentit.
— Je suis habitué à tout faire à ma manière.
— Oui, j’avais remarqué, dis-je.
— Tu es certaine que les Trylles t’accorderont l’amnistie ? me demanda Konstantin pour reprendre la conversation que nous avions eue des dizaines de fois depuis que je lui avais parlé de l’appel de Ridley.
— Non, je ne suis pas certaine, répondis-je, mais j’ai confiance en Ridley et Ember. Ils ne m’enverraient jamais à ma perte.
Konstantin ne répondit pas immédiatement. Il pinçait les lèvres et fixait la route du regard. Ses jointures devinrent blanches sur le volant, qu’il serra un instant avant de se détendre.
— Qu’y a-t-il ? lui demandai-je en constatant qu’il semblait anxieux.
— La confiance et l’amour peuvent être des sentiments très dangereux, dit-il enfin. J’aimais Mina, je lui faisais confiance en tout, et regarde où cet amour m’a mené.
— Ridley et Ember ne sont pas comme Mina, dis-je.
Soudain, je pris conscience d’un détail.
— Tu me fais confiance, ajoutai-je après un moment d’hésitation.
Il me regarda du coin de l’œil.
— Oui, je te fais confiance, dit-il d’un ton bourru, comme s’il n’aimait pas l’admettre, même à lui-même. Mais tout est différent avec toi.
— Ouais, je sais ce que tu veux dire, avouai-je à voix basse.
Je me tournai pour regarder de nouveau par la vitre. Une étrange tension montait dans la voiture, et j’avais le sentiment que je ne ferais qu’empirer les choses en parlant.
La route était de plus en plus sinueuse, tel un bout de ficelle serpentant entre les érables et les conifères. La voiture gravissait les monts et descendait les vaux, et de temps à autre, j’apercevais entre les branches les eaux sombres du Mississippi, que nous longions.
Au sommet d’un promontoire, la route rétrécissait, rendant impossible la circulation à deux voitures de front. Heureusement, nous étions seuls sur la route et nous n’eûmes pas à vérifier la conduite de la Mustang dans l’accotement escarpé.
Pendant un instant, je pus clairement voir le fleuve au-delà du sommet des arbres, puis la voiture replongea sur une pente abrupte. Konstantin appuya fermement sur la pédale de frein pour nous éviter de sortir de la route et de terminer notre voyage contre le tronc d’un arbre.
La route redevint plane, et Konstantin arrêta rapidement la voiture sur le bas-côté avant de mettre le moteur au point mort.
— Que se passe-t-il ? lui demandai-je en regardant autour de nous, cherchant le palais des Trylles, ne voyant que des arbres. Pourquoi as-tu garé la voiture ?
— Förening est là-bas, dit-il en montrant un point devant nous. À environ un demi-kilomètre. Tu peux y aller en marchant.
Je ne vis rien, puisqu’il y avait un virage dans la route devant nous.
— Oui, je peux marcher, reconnus-je, mais pourquoi devrais-je y aller à pied ? Pourquoi ne pas y aller en voiture ?
Konstantin se tourna vers moi en m’adressant un pâle sourire et un regard dur de ses yeux gris.
— Je ne peux pas y aller avec toi, petit lapin blanc.
— Je sais que tu ne connais ni Ridley ni Ember, dis-je en soupirant, et que tu éprouves de la difficulté à faire confiance aux gens, ce que je comprends parfaitement, mais…
— Je suppose que Ridley ne sait pas que tu es avec moi ?
— Non, répondis-je en hésitant.
— Et s’il le savait, je ne crois pas qu’il t’aurait suggéré d’aller demander l’amnistie à Förening avec moi.
— La reine des Trylles fait preuve d’ouverture… avançai-je.
— Oui, mais contrairement à toi, j’ai effectivement commis les crimes dont on m’accuse, dit-il en souriant faiblement. Je ne m’en tirerais pas aussi bien que toi et je nuirais à ta cause.
Je chassai les cheveux qui tombaient sur mon visage en poussant un long soupir. La possibilité que Konstantin ne m’accompagne pas m’avait complètement échappé, pour une raison ou une autre. Nous avions fait tout ce chemin ensemble, et j’avais cru que nous resterions ensemble jusqu’au bout.
— Et que vas-tu faire ? lui demandai-je enfin.
— Je ne sais pas, répondit-il en haussant les épaules. Je trouverai bien quelque chose, comme toujours.
— Tu retourneras auprès de Viktor ?
— Non, répondit-il en secouant la tête avec conviction. Je ferai tout mon possible pour gagner du temps, pour empêcher ses hommes de me retrouver, mais je ne retournerai pas avec lui.
— Bien.
Comme il n’y avait rien d’autre à dire, j’adressai un sourire à Konstantin, puis j’ouvris la portière. Il descendit de la voiture pour aller prendre mon sac dans le coffre. Je m’approchai pour le prendre, et nous restâmes plantés là, tous deux mal à l’aise.
— Est-ce le moment de te serrer dans mes bras ? lui demandai-je.
Konstantin esquissa un petit sourire.
— Je doute que nous soyons du genre à nous serrer dans les bras.
— En effet. C’est le moment de se dire au revoir, dans ce cas.
— Pour l’instant, dit-il en haussant une épaule.
Nous marchâmes ensemble jusqu’à la portière du conducteur, qu’il avait laissée ouverte. Je le saluai d’un petit geste de la main, puis je m’éloignai sur la route. L’asphalte me brûlait la plante des pieds, mais je ne m’en souciais pas. Konstantin n’était pas encore parti, et je pouvais sentir son regard dans mon dos. Je regardai par-dessus mon épaule.
— Je te retrouverai, si tu as besoin de moi, me lança-t-il avant de monter dans la Mustang.
J’empruntai le virage et j’entendis alors le moteur accélérer et les pneus crisser quand il s’éloigna, me laissant poursuivre ma route seule.
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