Le royaume de cristal
Chapitre cinquante-neuf
CINQUANTE-NEUF
Royaume de glace
Q uand je m’éveillai, les rabats de la tente étaient gelés. Je les ouvris d’un coup de pied, et des morceaux de glace se fracassèrent par terre comme du verre.
Ma compagne de tente avait trouvé un autre endroit où dormir, et Ridley avait pris sa place. Malgré notre épuisement, nous étions restés éveillés pendant un moment, pour tenter de concocter des plans pour sauver nos familles des affres de la guerre, mais nous avions fini par succomber au sommeil. Nous avions dormi blottis l’un contre l’autre pour nous réchauffer, sous le battement de la pluie sur la toile de la tente.
Pendant notre sommeil, la température avait suffisamment chuté pour qu’il gèle, mais la pluie s’était poursuivie pendant un certain temps. Quand nous émergeâmes de la tente, le ciel commençait à s’éclaircir, plongeant tout autour de nous dans une étrange lumière éthérée, et tout était couvert d’une épaisse couche de glace.
Durant la nuit, le monde s’était transformé en un pays de glace merveilleux. Les branches des arbres étaient gainées de givre et les bourgeons hâtifs étaient prisonniers de leur tombeau de cristal. C’était difficile de marcher sur la glace, mais elle avait également transformé le paysage pour lui donner une allure étrangement féerique.
Mikko organisa la réunion dans une grande tente circulaire dont les pans ressemblaient maintenant à des panneaux de verre. Il se tenait sous la tente, penché sur une table sur laquelle était déployée une carte de Doldastam. Il était vêtu d’un manteau de fourrure gris foncé. Quelqu’un avait préparé du thé sur le feu, et Mikko en sirotait une coupe en étudiant la carte.
L’imposante colline protégeait nos armées et les feux des regards des habitants de Doldastam, mais les gardes skojares s’affairaient à masquer toutes les colonnes de fumée et les lumières qui auraient pu être aperçues. Cependant, les pouvoirs des gardes n’étant pas particulièrement poussés, nous gardions les feux aussi bas que possible.
Ludlow, Finn et Baltsar étaient déjà avec le roi quand Ridley et moi arrivâmes. Comme personne ne parlait, nous en conclûmes que nous n’avions rien raté de la réunion.
— Il est beaucoup trop tôt, marmonna Ludlow en se versant une tasse de thé.
La nuit durait environ six heures à cette période de l’année, et au moment du coucher, nous avions prévu attaquer Doldastam dès la levée du jour. Enfin, c’était le plan qui tenait jusqu’alors, et j’espérais le changer.
— Si nous pouvions contourner… lança Finn.
— J’aimerais faire une requête, Votre Majesté, fis-je en l’interrompant et en m’approchant de la table. Je voudrais que vous attendiez avant de lancer l’assaut contre Doldastam pour permettre à quelques personnes, dont moi, de s’infiltrer dans la ville pour faire sortir certaines personnes avant le début des combats.
Mikko se redressa pour poser son regard solennel sur moi.
— Je sais que vous avez grandi ici et que vous vous inquiétez pour votre famille et vos amis, mais vous ne pourrez pas faire évacuer la moitié de la ville sans être remarqués.
— Je ne vous demande pas de faire évacuer la moitié de la ville, dis-je d’un ton insistant. Je vous demande de laisser sortir mes parents et la mère de Ridley. Les parents et la sœur de Finn sont ici, ajoutai-je en pointant Finn du doigt.
Le regard de Mikko se durcit, et j’aurais voulu continuer de dresser la liste des gens que je voulais faire sortir de Doldastam, comme les parents de Tilda, sa sœur et son beau-frère, de même que sa nièce, âgée de trois ans, ou encore la famille de Kasper, qui avait enduré assez de chagrin. Même Linus Berling et ses parents, qui avaient été gentils, un comportement rare chez les membres de la famille royale.
Cependant, je savais ce que Mikko craignait. J’aurais fait évacuer toute la ville si j’avais pu, mais ce n’était pas une option. Il n’était en revanche pas question que je laisse mes parents enfermés derrière ces murs. Tilda m’avait dit que tous les habitants de la ville s’étaient retournés contre eux, et je ne voulais pas les laisser mourir là.
— Vous connaissez un moyen d’entrer sans être vus ? demanda Baltsar, dont nous avions piqué la curiosité.
— Oui, nous le croyons, répondit Ridley en s’approchant de la carte pour poser le doigt à un endroit sur le mur est. Il y a là un tuyau étroit qui se jette dans la baie d’Hudson. Il n’est pas assez large pour permettre à une armée entière de s’y glisser, mais quelques personnes pourraient y passer pour entrer dans la ville sans être repérées.
— J’aimerais faire sortir ma famille de Doldastam, annonça Finn. Elle n’a rien à voir dans cette guerre.
— J’aimerais y aller moi aussi, Votre Majesté, dit Konstantin, qui venait d’apparaître derrière nous, et je me retournai pour le regarder. J’ai déjà dû m’échapper une fois de Doldastam en passant par les égouts. Je peux y entrer par le même chemin.
Baltsar se frotta le menton en regardant le point que Ridley avait montré sur la carte.
— J’aimerais voir les murs de Doldastam de l’intérieur pour mieux planifier mes assauts, mais je ne crois pas que ce risque en vaille la peine.
— Vous cherchiez un point faible dans les murailles de la ville, fit remarquer Konstantin en s’approchant de lui. Ces failles sont difficiles à voir à cette distance. Si nous étions à l’intérieur des murs, je pourrais vous montrer les points les plus faibles, et vous pourriez alors décider où attaquer.
Baltsar haussa un sourcil.
— Ces renseignements nous seraient précieux. Nous devons abattre ce mur si nous voulons pénétrer dans Doldastam. C’est le seul moyen.
— Nous n’aurions besoin que d’une heure, peut-être deux, ajoutai-je. Baltsar pourrait recueillir des renseignements qui vous seraient d’un grand avantage dans la guerre, puis nous serons de retour. Nous pourrons ensuite lancer l’assaut.
— Dans ce cas, partez, tonna Mikko, irrité. Partez avant que d’autres décident de se joindre à vous.
Il n’y avait pas une minute à perdre. Si nous voulions sauver nos familles, nous devions tirer le maximum du peu de temps qu’il nous restait avant l’aube.
Juste avant notre départ, Konstantin m’arrêta au pied de la colline. Il me tendit l’une de ses précieuses dagues en me présentant le manche.
— Prends-la, petit lapin blanc. Elle te sera utile si tu as des ennuis.
J’avais jusqu’alors l’intention d’apporter une des épées de l’arsenal, mais une dague était beaucoup plus facile à transporter. Sans oublier qu’aucune des armes que j’aurais pu trouver dans l’arsenal n’était aussi élégante ni aussi solide que celle de Konstantin.
— Merci, commençai-je en glissant la dague à ma ceinture, mais Konstantin avait déjà tourné les talons pour monter la colline.
L’escalade de la pente à l’extérieur de Doldastam fut beaucoup plus difficile que la nuit précédente, à cause de la glace. Quand nous arrivâmes au sommet, je dus m’arrêter pour m’émerveiller devant la splendeur qui s’étendait devant nous.
Même dans la pénombre, la couche de glace étincelait. Tout était gelé. Nous nous serions crus dans un royaume de cristal.
Ridley s’approcha en silence de moi, et ce n’est que lorsqu’il parla que je remarquai sa présence.
— C’est tellement étrange de voir la ville ainsi, souffla-t-il, alors qu’un nuage blanc s’échappait de sa bouche. Et je ne parle pas seulement de la glace, qui lui donne l’allure d’un diamant. D’ici, si loin, on dirait un petit village paisible. On ne saurait deviner combien d’âmes y vivent ni quels secrets elle recèle.
— Je sais, reconnus-je. C’est vraiment beau.
Je regardai Ridley, l’étrange expression peinte sur son visage, à mi-chemin entre la nostalgie et le chagrin. Pourtant, je comprenais parfaitement ce qu’il ressentait, parce que je ressentais la même chose pour Doldastam. J’étais à la fois nostalgique, en colère, effrayée, heureuse et terrifiée.
Doldastam avait été le seul endroit que j’avais réellement pu considérer comme ma maison, et c’était là que vivaient tous ceux que j’aimais vraiment. Et nous tentions de sauver cette ville en supposant que nous n’y laissions pas notre peau ou que nous ne la détruisions pas.
Je pris la main froide de Ridley. Il serra la mienne, me promettant en quelque sorte par cette forte étreinte que nous serions assez forts pour réussir.
— Tu es prête à rentrer chez toi ? me demanda-t-il avec un sourire espiègle.
— Vous venez, ou vous avez l’intention de rester à bavarder toute la journée ? lança Konstantin, qui avait déjà parcouru le quart de la distance jusqu’au pied de la pente.
J’adressai un sourire rassurant à Ridley.
— Allons-y.
Nous nous remîmes en marche pour descendre la pente en glissant et contourner furtivement le campement. Nous restions près de la baie, laissant environ six kilomètres nous séparer de Doldastam. Il y avait peu d’arbres le long de la berge, mais comme la distance entre les Omtes et les hommes de Viktor était grande, il était presque impossible qu’ils nous voient.
Nous parvînmes enfin au ruisseau gelé dans lequel l’égout de la ville s’écoulait, au fond d’un chenal de plus de deux mètres de profondeur. Nous pouvions donc marcher le long du ruisseau sans crainte d’être vus. En supposant que personne ne se penche au-dessus du bord pour y regarder.
Sous le mur de pierre se trouvait une porte en fer qui servait à empêcher les envahisseurs et les ours d’entrer. Des glaçons pendaient aux barreaux, et Konstantin les chassa d’un geste. À l’aide du manche de sa dague, Konstantin se mit à frapper des barreaux à l’endroit où ils rejoignaient le mur de pierre, jusqu’à ce qu’ils commencent à se dégager de la pierre. Ensuite, avec l’aide de Ridley, il tira sur la grille pour créer un espace assez large pour qu’une personne puisse s’y glisser.
Il fit un pas de côté en me regardant, puis il me montra l’ouverture.
— Les dames d’abord.
Je lui souris, puis je me glissai dans l’ouverture pour entrer dans Doldastam pour la première fois depuis presque un mois.
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