Le royaume de cristal
Chapitre cinquante-sept
CINQUANTE-SEPT
Maison
A u sommet de la colline, je m’étendis à plat ventre. Un mélange glacial de neige et de boue s’étendait par terre, imbibant tous mes vêtements, mais je n’y prêtais pas attention. Le soleil venait de commencer à se coucher, plongeant tout autour de moi dans une pénombre bleutée pendant que l’horizon s’assombrissait, passant du rose au pourpre.
Du haut de la colline, nous pouvions voir au-delà des épais pins qui garnissaient la pente en direction de la baie d’Hudson. Là, sur la plaine, s’étendait Doldastam, comme rarement j’avais eu l’occasion de la voir.
J’apercevais les quatre murs de pierre qui entouraient la ville. Ces murs, qui faisaient plus de six mètres de hauteur, avaient repoussé la plupart des envahisseurs au fil des deux derniers siècles. Le palais, dont nous voyions l’arrière, se dessinait à l’extrémité sud de la ville. Il était si énorme qu’on aurait dit un château, et les ornements et vitraux qui le décoraient participaient certainement à cette illusion.
Le côté ouest de la ville abritait les grands manoirs de brique des markis et marksinnas, mais la majeure partie de la ville était composée de petites maisons qui semblaient tout droit sorties d’un village d’une autre époque.
Non loin du palais se trouvaient les écuries, où se situait mon loft. Les énormes chevaux trallas étaient à l’extérieur, dans un enclos à côté des écuries, et même si j’étais trop loin pour être certaine, je m’imaginais voir Bloom courir parmi eux, avec sa robe argentée et sa riche crinière blanche flottant derrière lui.
Le clocher surplombait la place publique, et la cloche retentit pour la dernière fois de la nuit. La cloche restait silencieuse entre vingt-deux heures et six heures.
Mes parents vivaient tout près de la place publique, et je tentai de voir leur maison, mais comme les habitations étaient très près les unes des autres, telles des maisons de ville munies de toitures identiques, c’était impossible. Je plissai pourtant les yeux, comme si je pouvais d’une manière ou d’une autre réussir à voir mes parents à travers les murs.
À l’extrémité est de la ville, le long du mur, se trouvait la maison qu’Ember partageait avec ses parents. Elle était plus facile à distinguer, puisque les maisons étaient plus espacées dans cette partie de la ville, pour laisser de la place aux terres cultivées. La mère d’Ember élevait des chèvres angoras et des lapins du Gotland, mais je ne pouvais pas vraiment les voir.
J’aperçus des gens aller et venir en ville. J’aurais voulu discerner un visage familier, mais nous étions trop loin. À l’occasion, j’entrevoyais l’éclat d’une épaulette de l’uniforme d’un Högdragen. Je devinais donc que de nombreux gardes patrouillaient dans les rues de Doldastam.
Parmi les Högdragens, je pouvais voir des silhouettes beaucoup plus grandes vêtues de manteaux bruns. Les Omtes étaient à l’intérieur des murs et travaillaient avec les gardes.
À l’extérieur des murs, un énorme campement était installé dans la vallée. On avait monté des tentes individuelles, de même que de grandes tentes où l’on devait organiser des réunions et servir les repas. Plusieurs feux brûlaient, envoyant leurs colonnes de fumée sur le site.
Des gypaètes tournoyaient dans le ciel au-dessus du camp. Les Omtes étaient accompagnés de leurs oiseaux. Selon la légende, les Omtes avaient choisi cet oiseau comme symbole parce qu’ils aimaient tuer. Comme les vautours se nourrissaient de carcasses, ils pouvaient festoyer dans les massacres laissés au passage des Omtes.
— Que voyez-vous ? demanda Finn, qui se tenait derrière nous, avec Ludlow et Konstantin.
Baltsar, Ridley et moi étions étendus au sommet de la colline pour observer Doldastam. Baltsar avait des jumelles, pendant que Ridley et moi devions scruter le terrain à l’œil nu.
— Ça n’augure rien de bon, répondit Baltsar en baissant ses jumelles.
Je tendis la main, et il me les prêta.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Finn. C’est pire que ce à quoi nous nous attendions ?
J’ajustai les jumelles pour observer le campement à l’extérieur des murs et je constatai immédiatement la nature du problème. Des membres des Högdragens et des soldats kanins se mêlaient au très grand nombre de soldats omtes. Il semblait que l’armée de Viktor était complètement accoutumée à la présence des Kanins et des Omtes et qu’ils formaient désormais une seule armée.
Konstantin avait indiqué que l’armée de Viktor campait à l’extérieur de Doldastam, et nous espérions pouvoir nous occuper de ces hommes avant de passer aux Omtes. La ville de Doldastam était trop petite pour accueillir la totalité de l’armée omte, et nous avions supposé qu’elle camperait elle aussi à l’extérieur des murs.
Notre plan avait été de nous débarrasser des hommes de Viktor et des Omtes sans nous en prendre aux Kanins. Si nous éliminions les deux premières menaces, les probabilités que Mina et son armée se rendent étaient bonnes, parce que nous l’aurions alors surpassée en nombre. En supposant évidemment que nous puissions nous débarrasser d’abord de l’armée de Viktor et de celle des Omtes.
Mais je voulais autant que possible éviter de verser le sang des Kanins. J’avais grandi avec ces personnes et je m’étais entraînée avec elles. C’étaient de braves gens qui finiraient morts.
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