Le royaume de cristal
Chapitre quarante-sept
QUARANTE-SEPT
Offense
C —
e n’est pas suffisant ! aboya Tilda, debout devant un garde skojare baigné de sueur.
Je m’entraînais avec un autre garde et je m’interrompis pour la regarder. Pour l’entraînement d’aujourd’hui, elle avait tout fait pour avoir l’apparence d’un capitaine. Elle avait coiffé ses cheveux en queue de cheval bien lissée et elle avait même mis la main sur un uniforme skojare bleu givré. L’uniforme lui allait bien, mais elle devait garder la veste ouverte pour son ventre bombé.
Baltsar nous avait installés dans la salle de bal, puisque c’était là que nous avions le plus d’espace. La salle circulaire était opulente, avec son plancher de marbre blanc. Au-dessus de nous, le plafond formait un dôme de verre. Nous étions dans l’une des rares salles du palais de Storvatten où la lumière du jour pouvait pénétrer.
Le papier peint était magique, couvert d’un éclat bleu pâle et de motifs argentés qui semblaient bouger quand on les regardait, telles des vagues. Je n’avais jamais rien vu de semblable. Le mur était divisé en sections d’environ six mètres par des demi-piliers de marbre.
Baltsar et Ridley avaient organisé la séance d’entraînement d’aujourd’hui en séparant les gardes en deux groupes en fonction de leur expérience respective. Depuis qu’il avait pris le poste de chef de la garde, quelques semaines plus tôt, Baltsar avait déjà entrepris une révision de la garde et embauché trente nouvelles recrues. De plus, avec la menace de guerre qui planait sur le royaume, de nombreux citoyens et même quelques membres de la famille royale s’étaient portés volontaires pour se joindre à l’armée de fortune qui se levait.
Tilda avait été affectée au commandement du groupe de nouvelles recrues et de volontaires, et elle leur faisait subir l’entraînement comme un sergent instructeur. Au moment où ils avaient appris qu’ils étaient sous les ordres de Tilda, j’avais entendu des recrues se moquer en affirmant que leur tâche serait facile parce qu’ils étaient sous la supervision d’une femme enceinte. Et maintenant, aucune des recrues n’osait rire.
Au fond de la salle, Baltsar dirigeait ses troupes. Alors que Tilda mettait l’accent sur un entraînement axé sur l’endurance et la force pour aider les nouvelles recrues à se mettre en forme, Baltsar entraînait ses troupes au combat à l’épée, et Ridley s’occupait de l’entraînement au combat en corps à corps.
Pour notre part, Konstantin et moi nous contentions d’aller et venir en nous entraînant au combat avec les recrues et en les aidant à manier correctement les armes. Pour l’instant, Konstantin se tenait près de Ridley, et ils discutaient de la suite de l’entraînement pendant que le groupe dont Ridley était responsable faisait le tour de la salle au pas de course.
Ridley avait demandé l’opinion de Konstantin sur plusieurs points pour l’entraînement, ce qui était parfaitement sensé, puisque Konstantin avait beaucoup d’expérience à titre de traqueur et de garde, en plus de son expérience pratique sur le terrain. Depuis notre séjour à Förening, les deux hommes s’entendaient bien, et Ridley semblait avoir confiance en Konstantin et son jugement.
Je n’avais rien à dire sur les activités du jour. Konstantin, Ridley et Tilda étaient tous d’un rang supérieur au mien (en faisant abstraction du fait que Konstantin était exilé, bien entendu). Toutefois, Ridley, Tilda et Baltsar devaient porter l’uniforme, puisqu’ils commandaient leurs groupes respectifs, et mes quatre compagnons devaient prendre les décisions sur le déroulement des activités, tandis que de mon côté, je prenais directement part à l’entraînement.
Vêtue de mon débardeur et d’un pantalon de yoga, couverte de sueur, je luttais avec tous ceux qui acceptaient. Et pour être honnête, je me sentais terriblement bien. Au cœur du chaos qui m’entourait, je savais que j’excellais durant les entraînements. C’était la première fois depuis longtemps que j’avais l’occasion de me libérer de toute l’agressivité qui me tenaillait à cause de mon sentiment d’impuissance face à Mina et à Viktor Dålig.
Au moment où je frappais une autre recrue de Tilda à la mâchoire, je ne pus m’empêcher de sourire. C’était bon d’être de retour sur le terrain.
— Bryn ! lâcha Tilda. C’est un entraînement sans contact, tu as oublié ? Ce n’est qu’un entraînement. Il ne faudrait pas abîmer tous nos soldats avant qu’ils n’aillent au combat.
— C’est vrai. Désolée. Je me suis laissé emporter, dis-je en la saluant d’un signe de la main.
En voyant le regard qu’elle me lançait, je sus que ce n’était pas suffisant. Elle s’approcha de moi tandis que les recrues s’écartaient devant elle.
— C’est la quatrième fois que je t’avertis. Tu frappes les recrues depuis ce matin. Pourquoi ne pas prendre cinq minutes de repos ?
— Non, c’est bon. Je n’en ai pas besoin.
— Bryn, dit-elle en me regardant sévèrement. Prends une pause.
Je compris alors qu’il ne s’agissait pas d’une suggestion.
— Bon, très bien, répondis-je en sachant que c’était inutile de me disputer avec elle.
Je présentai mes excuses au type que j’avais frappé, puis je tournai les talons pour m’éloigner, tâchant de ne pas sortir comme un ouragan, malgré mon irritation. Konstantin et Ridley se retournèrent pour m’interroger du regard, mais je leur répondis par un sourire en pressant le pas.
Deux grandes portes se trouvaient à l’extrémité de la salle de bal, que je poussai à deux mains aussi fort que je le pus, pour me défouler. Les portes s’ouvrirent brusquement, et j’entendis une voix grave hurler de douleur.
Tandis que les portes se refermaient, je constatai que j’avais heurté quelqu’un en les ouvrant. L’homme se redressa en me regardant de ses yeux d’un bleu éclatant, et les branchies sous son menton se gonflèrent quand il poussa un long soupir. Le lustre suspendu au-dessus de nous était éteint, et l’homme aux larges épaules, éclairé de derrière par la lumière au bout du couloir, projetait une ombre menaçante sur moi.
C’était le roi nouvellement reconduit dans ses fonctions, Mikko Biâelse. C’était la première fois que je le voyais depuis la mort de son jeune frère, et il ne semblait pas heureux de me voir.
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