Le royaume de cristal
Chapitre douze
DOUZE
Méfiance
B ekk nous conduisait dans le long escalier menant à notre chambre. Je soulevais ma robe pour ne pas trébucher et chuter vers ma mort. Je devais faire attention, puisque j’avais caché quelques figues dans ma robe, ne sachant pas quand nous aurions de nouveau l’occasion de manger.
La reine nous avait ordonné d’attendre dans notre chambre pendant qu’elle consultait le vice-roi et ses autres conseillers pour établir un plan d’attaque. Helge avait clairement laissé entendre que nous pourrions attendre longtemps.
— Comment s’est passé votre entretien avec la reine ? nous demanda Bekk en regardant par-dessus son épaule.
— Bien, je crois, répondit Konstantin d’un ton mal assuré.
— À vrai dire, l’entretien s’est mieux déroulé que ce que j’avais prévu, dis-je en lançant un regard intrigué à Konstantin.
— En effet, dit-il en croisant mon regard. C’est précisément ce qui me rend nerveux.
— Et qu’aviez-vous à demander à la reine, si ce n’est pas indiscret ? demanda Bekk quand nous arrivâmes sur le palier.
Je regardai Konstantin, qui haussa les épaules évasivement.
— Je suppose que vous l’apprendrez bien assez tôt, si la reine va de l’avant, répondis-je. Nous lui avons demandé de nous aider à combattre Viktor Dålig.
Bekk plissa son front lisse.
— J’ai déjà entendu ce nom, dit-elle en réfléchissant. Je n’arrive pas à me souvenir où, mais je suis certaine de l’avoir entendu.
— Vous l’avez peut-être vu sur des affiches d’avis de recherche, suggérai-je, puisqu’elle avait vu mon visage sur une de ces affiches. C’est l’ennemi numéro un des Kanins depuis quinze ans.
— C’est possible, reconnut-elle sans conviction. Enfin, pourquoi croyez-vous que la reine vous aidera ?
— Parce que Viktor Dålig a tué son neveu, répliqua Konstantin.
Bekk hocha la tête.
— La reine a donc accepté ?
— Elle a affirmé qu’elle enverrait des hommes pour nous aider à combattre Viktor Dålig, expliquai-je. Elle doit maintenant décider du nombre d’hommes à envoyer.
— Pour ma part, je serais heureuse d’aller avec vous, dit Bekk. Pour voir ce qui se passe à l’extérieur de ces murs et pour lutter contre un ennemi qui a causé du tort à notre peuple. Ce serait un grand privilège.
— Merci, dis-je en souriant. Nous serions honorés de compter sur vous.
Bekk esquissa un faible sourire avant de nous faire signe d’entrer dans notre cellule. Quand nous fûmes à l’intérieur, elle s’arrêta avant de fermer la porte.
— Nous sommes de bonne nature, dit-elle, mais nous sommes d’humeur imprévisible. Nous sommes bien intentionnés, mais nous ne sommes pas toujours dignes de confiance. Vous devriez garder ce détail en tête.
Je voulais lui demander ce qu’elle voulait dire, mais je ne croyais pas qu’elle serait prête à s’expliquer davantage. Elle ferma la porte, nous laissant au milieu de la pièce. Le déclic des verrous se fit entendre.
Konstantin retira sa veste pour la lancer sur le lit.
— Il y a anguille sous roche.
— Que veux-tu dire ? lui demandai-je en m’approchant du lavabo pour y déposer mes figues, puisque c’était le seul endroit où je pouvais les entreposer.
— Je ne sais pas, répondit-il en secouant la tête. Il se passe quelque chose d’étrange…
Sa voix mourut, et il s’étendit sur le lit en poussant un soupir d’exaspération.
— Bodil m’a semblé être prête à nous aider, dis-je en m’approchant pour m’agenouiller sur le lit près de lui. Le type, Helge, avait tout l’air d’une vipère, mais je crois que la reine insistera pour envoyer au moins quelques hommes, ce qui devrait suffire pour ébranler l’armée de Viktor. Nous pourrions peut-être même l’arrêter avant qu’elle n’atteigne Doldastam.
» Ensuite, nous devrons évidemment trouver un moyen de revenir et de nous débarrasser de Mina, mais ce problème devra attendre. Nous devons progresser étape par étape.
— Tu as raison, dit-il enfin d’une voix abattue.
Quand il leva les yeux vers moi, il semblait si triste. Ses yeux gris n’avaient jamais été aussi mélancoliques.
Les manches de ma robe avaient glissé sur mes bras, révélant ma cicatrice sur mon épaule gauche. Konstantin tendit la main pour la toucher. Un étrange frisson me parcourut tandis qu’il laissait glisser son doigt le long de ma mince marque.
— C’est moi qui t’ai fait cette cicatrice, n’est-ce pas ? demanda-t-il d’une voix pâteuse.
— Oui, répondis-je en hochant la tête.
— Je suis désolé, petit lapin blanc, dit-il en glissant son doigt sur ma clavicule, ce qui me fit sursauter. Je n’ai jamais voulu te faire de mal, ajouta-t-il en retirant sa main.
— Pourquoi te soucierais-tu du mal que tu pourrais m’avoir causé ? lui demandai-je en me forçant à sourire. Tu ne me connaissais pas à l’époque.
Quatre longues années plus tôt, Konstantin avait tenté d’assassiner mon père. Je n’avais alors que quinze ans et je fréquentais l’école des traqueurs. Konstantin était plus vieux que moi et faisait partie de l’élite des Högdragens. Nous évoluions tous les deux dans des cercles très différents, et je ne sais pas s’il connaissait même mon nom, la nuit où il avait enfoncé son épée dans mon épaule.
— Tu étais remplie d’espoir, ce soir-là. Tes yeux bleus étaient si grands quand je t’ai parlé, dit Konstantin avec un sourire à la fois peiné et nostalgique. Le monde entier t’appartenait à cet instant.
Ma soirée avait été effectivement exceptionnelle. J’avais l’impression d’être ivre tellement j’étais heureuse, et le fait d’adresser la parole à Konstantin avait amplifié cette ivresse. Évidemment, c’était avant que mon univers s’écroule.
Le sourire de Konstantin avait disparu.
— J’ai vu ton regard, quand tu m’as vu avec ton père, ce soir-là… Je t’avais brisé le cœur.
— Je… fis-je, voulant protester, mais c’est alors que je compris qu’il avait raison.
Il avait brisé mon cœur. Je déglutis avec effort en détournant les yeux.
— Pourquoi avoir choisi ce soir-là ? lui demandai-je. Pourquoi avoir attendu que je sois présente avant de passer à l’acte ?
— Mina me demandait d’attaquer depuis des semaines, et l’occasion s’était présentée.
Il hésita.
— J’ai failli ne pas le faire, et je crois que le cœur n’y était pas. C’est pour cette raison que ton père était encore vivant quand tu es arrivée.
— Tu savais que c’était mal, dis-je. Comment as-tu pu ?
— Je l’aimais et j’étais prêt à faire tout ce qu’elle me demandait, expliqua-t-il en soupirant. Ce n’est pas ça, l’amour ? Enfin, je crois.
— Je ne suis pas certaine de pouvoir te répondre. Je n’ai jamais été particulièrement bonne en amour.
Il se redressa sur un bras pour s’approcher de moi. Sa main était près de ma cuisse.
— Je sais que je ne pourrai pas obtenir d’absolution. Je ne la mérite pas. Mais, crois-tu que je pourrai un jour réparer mes erreurs ?
— Je ne sais pas, avouai-je en croisant son regard, même si je sentais ma gorge se serrer. Mais je te pardonne.
— Tu n’as pas à me pardonner, dit-il doucement.
— Je sais, mais j’en ai envie.
Il baissa les yeux, et je me levai brusquement. L’air était trop lourd, et j’étais devenue soudainement consciente de sa présence intense, de sa proximité. Je lui tournai le dos pour m’approcher de la fenêtre et respirer l’air frais. Puis avec des sentiments partagés, je me demandai combien de temps Konstantin et moi resterions enfermés dans cette pièce.
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