Le royaume de cristal
Chapitre soixante-douze
SOIXANTE-DOUZE
Allt är mitt
J e bondis sur Janus sans me soucier du fait qu’il était un Högdragen ni qu’il croyait son geste justifié. Pendant un instant, ma colère m’empêcha de penser rationnellement, et je me mis en mouvement sans réfléchir.
Janus leva son épée pour parer mes coups, mais je bougeai de plus en plus vite. Chaque fois qu’il bloquait, je revenais à la charge, plus vite, jusqu’à ce que je trouve enfin une ouverture. Je plongeai mon arme dans sa gorge et, le poussant contre le mur, je l’épinglai comme un insecte dans un boîtier de verre. Du sang s’écoula de sa gorge, tachant le tissu de son uniforme.
Je le laissai ainsi et me retournai pour évaluer la scène. Astrid se tenait dos au mur, visiblement terrifiée. Linus se tenait debout près d’Ember, larmes aux yeux, et Delilah était assise à côté d’Ember. Elle la tenait dans ses bras pendant qu’elle saignait à mort.
Je m’approchai d’eux et je me jetai à genoux.
— Pourquoi as-tu fait ça ? fit Delilah à travers ses larmes tout en retirant les cheveux qui tombaient sur le visage d’Ember. Tu n’aurais pas dû faire ça.
— Bien sûr que si, dit doucement Ember en regardant Delilah dans les yeux. Tu es vivante et en sécurité. Je t’aime. Je n’aurais rien pu faire de plus grand que de mourir en sauvant mon véritable amour.
— Ember, je t’aime, sanglota Delilah. Que ferai-je sans toi ?
— Tu combattras, répondit Ember en fermant les yeux, sa poitrine soulevée par de courtes respirations. Et tu vivras. Mon amour restera pour toujours avec toi, tant que tu vivras.
— Allt är mitt, och allt skall tagas från mig, dit Delilah en récitant un superbe poème lyrique de Pär Lagerkvist en suédois. Inom kort skall allting tagas från mig.
Même si je ne maîtrisais pas le suédois aussi bien que j’aurais dû, je crus comprendre que le poème disait : « Tout est mien et tout me sera enlevé. En quelques instants, tout me sera enlevé. »
Ember poussa son dernier soupir. Delilah se pencha sur elle pour l’embrasser doucement sur la bouche, puis elle posa sa tête sur la poitrine d’Ember en poussant un gémissement, comme si on venait de lui arracher le cœur.
Une de mes meilleures amies venait de mourir, et j’aurais voulu m’effondrer comme Delilah, mais je savais que ce n’était pas le moment. Plus tard, je pourrais pleurer la mort d’Ember comme elle le méritait, mais pour l’instant, je devais terminer ce que j’avais commencé, pour qu’elle ne soit pas morte en vain. Je devais emmener Delilah en sécurité.
Je me levai en tirant doucement sur son bras.
— Delilah. Tu dois laisser Linus te conduire dans un endroit sûr, dis-je en me tournant vers lui. Vous savez comment faire sortir les réfugiés d’ici ?
Linus hocha la tête en essuyant ses larmes.
— Oui. Ember m’a montré. Je sais ce que je dois faire.
— Bien. Vous devez faire sortir Delilah d’ici et veiller sur elle.
Je me tournai de nouveau vers Delilah, qui était toujours par terre, et je l’aidai à se relever. Je posai mes mains sur son visage pour la forcer à me regarder.
— Écoute-moi, Delilah. Je sais que c’est dur, mais Ember est morte pour que tu puisses vivre. Tu dois vivre. Tu dois te ressaisir et suivre Linus. Tu comprends ?
Delilah ravala ses larmes en hochant la tête.
— Oui, répondit-elle.
— Bien, dis-je en prenant l’épée d’Ember pour la remettre à Delilah, puisque Linus avait déjà une arme. Faites vite et soyez prudents, ajoutai-je en les regardant à tour de rôle.
— Promis, me dit Linus. Je terminerai ce que j’avais commencé avec Ember.
Il se redressa, plus assuré que jamais. J’espérais avoir pris la bonne décision en laissant entre ses mains ce qui comptait le plus aux yeux d’Ember. Mais j’étais persuadée qu’Ember avait bien formé Linus et qu’il serait en mesure de réussir.
Linus prit Delilah par la main, et ils sortirent par la porte avant en cherchant le chemin le plus court vers la porte principale de la ville, où Finn pourrait les accompagner. Ce qui signifiait que j’étais maintenant seule avec Astrid.
Je me tournai vers elle, et elle sursauta. Elle n’avait pas bougé et se tenait toujours dos contre le mur.
— Je suis désolée, Bryn. Je ne voulais pas que les choses se passent ainsi. Je ne l’ai jamais voulu, dit-elle d’un souffle, comme en un seul mot.
J’agrippai l’épée enfoncée dans la gorge de Janus, et il s’écroula par terre. Astrid grimaça. Je m’approchai d’elle lentement, et elle se mit à geindre.
— Je t’en prie, Bryn. Je suis désolée. Je ne voulais pas…
Astrid continua de parler jusqu’à ce que j’appuie la lame de mon épée encore tachée du sang chaud de Janus sur sa gorge. Elle écarquilla les yeux et ferma la bouche. Je n’entaillai pas sa peau, mais j’appuyai assez fort sur la lame pour qu’elle puisse sentir à quel point elle était acérée.
— Je pourrais te tuer, dis-je d’un ton menaçant. Et je devrais te tuer. Mais je ne le ferai pas.
Je fis un pas en arrière en retirant la lame.
— Merci, Bryn. Merci. Je ne sais pas…
— Mais je ne te sauverai pas, dis-je en lui coupant la parole.
— Que veux-tu dire ? demanda-t-elle en se frottant la gorge à l’endroit où j’avais appuyé la lame.
— Une guerre fait rage à Doldastam, et je viens de tuer ton unique protecteur, lui répondis-je en pointant mon épée en direction de la fenêtre, où les combats s’intensifiaient en approchant de la maison.
J’agrippai Astrid par le poignet pour la traîner dehors. Elle m’implorait d’arrêter, mais je n’écoutais pas. Au moment où nous sortions dans la rue, un cheval tralla passa au galop en frappant les pavés enneigés de ses lourds sabots. La clôture entourant l’écurie devait avoir été détruite durant les combats, et les chevaux avaient été libérés.
Mais ce détail était le dernier de mes soucis. Je traînai Astrid vers deux hobgobelins qui achevaient un ogre omte en périphérie de la mêlée. Astrid, qui n’avait jamais vu de hobgobelins, se mit à crier dès qu’elle les aperçut, effrayée par leur apparence.
— Bryn, je t’en prie, lâche-moi ! implora-t-elle.
— Hé, messieurs ! m’écriai-je pour attirer l’attention des hobgobelins. Cette femme vient de faire exécuter un soldat qui nous aidait, et elle entretient des liens étroits avec la reine des Kanins, expliquai-je en leur montrant Astrid.
— La reine Mina aura votre tête si vous me touchez ! hurla Astrid d’une voix de plus en plus stridente.
Je savais qu’elle venait de creuser sa propre tombe et je la lâchai pour m’éloigner. Les deux hobgobelins sourirent avant de lui sauter dessus. J’entendis Astrid crier, mais je ne regardai pas derrière moi. Je n’avais pas besoin de voir.
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