Le royaume de cristal
Chapitre soixante-treize
SOIXANTE-TREIZE
Ensanglanté
J e tâchai d’abord d’éviter de blesser les Högdragens, mais après avoir tué Janus, j’étais prête à abattre tous ceux qui m’attaquaient. J’avais toujours su que rien n’était complètement noir ou blanc en temps de guerre, mais j’avais maintenant compris qu’il existait une zone gris foncé, où le bien et le mal étaient secondaires, où la survie prenait le dessus.
Je voulais me rendre directement au palais pour trouver Ridley, mais les combats me compliquaient la tâche. Je faisais quelques pas en enjambant des cadavres, puis je devais repousser un attaquant. Mes mains et mes vêtements étaient trempés de sang, et je cherchais un moyen plus rapide d’atteindre le palais.
Puis, presque comme un ange gardien, j’entendis Bloom. Je regardai par-dessus mon épaule et je vis l’énorme cheval tralla galoper dans les rues. Sa crinière d’argent flottait derrière lui. Je sifflai pour attirer son attention. Il se dressa sur ses pattes arrière en hennissant bruyamment, et je remarquai que ses fanons étaient cramoisis.
Bloom me vit et fendit la foule en renversant quiconque se trouvait sur son chemin. Quand il arriva près de moi, je rengainai mon épée, puis je m’accrochai à sa crinière. Je tentai de me hisser sur son dos, mais Bloom faisait plus de deux mètres de haut à l’épaule, et j’étais incapable de monter.
C’est alors que je sentis une main pousser sous mon pied. Je pus me hisser suffisamment pour passer une jambe par-dessus le dos de Bloom. Je baissai les yeux pour voir qui m’avait aidée, et Baltsar m’adressa un sourire avant de se jeter sur un Högdragen.
— Hue ! Bloom ! m’écriai-je, mais l’animal n’avait pas besoin de m’entendre.
Il savait très bien qu’il valait mieux ne pas rester immobile dans une zone de guerre.
Il fonça droit devant en se frayant un chemin grâce à sa taille colossale. Soit les gens plongeaient pour l’éviter, soit Bloom les piétinait. J’enfonçai mes doigts dans sa crinière en me penchant en avant pour l’encourager à galoper plus vite.
Après avoir perdu Ember, je savais que je devais retrouver Ridley le plus vite possible. Je n’avais plus de temps à perdre à tuer des Omtes ou à aider les autres. Je ne pouvais pas laisser Ridley mourir parce que je m’étais occupée de quelqu’un d’autre.
Les derniers mots de Delilah pour Ember, son poème, retentissaient dans ma tête comme un glas. Je refusais d’être dépossédée de tout. Pas sans avoir mené une lutte sanglante.
Pendant longtemps, j’avais vu l’amour comme une faiblesse, comme une source de distraction qui me rendait vulnérable. Mais j’avais maintenant compris que c’était l’amour qui avait rendu Ember plus brave qu’elle ne l’avait jamais été. L’amour donnait à Tilda le courage de continuer. L’amour avait poussé mes parents à sacrifier tout ce qu’ils avaient l’un pour l’autre.
Et l’amour me rendait plus forte. Je ferais n’importe quoi pour sauver Ridley. J’étais prête à tout faire pour lui.
La porte du palais était déjà enfoncée, mais après avoir vu comment les hobgobelins avaient ouvert une brèche dans le mur, je n’étais pas surprise. La porte faisait plus de six mètres de haut, et Bloom put entrer facilement dans le palais, jusque dans le grand hall.
C’était une grande pièce en pierre, haute de plusieurs étages, éclairée par des lustres en fer. La lumière naturelle pouvait uniquement entrer dans la pièce par des vitraux qui ornaient les murs. Le soleil traversait le vitrail représentant la guerre du Long Hiver, baignant la pièce de rouge.
À l’exception de quelques cadavres, le grand hall semblait vide. Je savais qu’il ne serait pas simple pour un cheval de la taille de Bloom de manœuvrer dans le reste du palais et je ne voulais pas qu’il soit blessé, alors je descendis de son dos.
— Ça alors, lança Konstantin.
Je le vis arriver d’un corridor à la gauche du grand hall. Il examina Bloom en secouant la tête.
— Quoi ? fis-je en examinant Bloom moi aussi, pour m’assurer que tout allait bien, mais le cheval semblait être en pleine forme.
— Je t’avais dit que tu n’avais pas à arriver sur un grand cheval comme un chevalier en armure étincelante, mais tu devais absolument me prouver que j’avais tort, dit-il en m’adressant un petit sourire en coin.
Je caressai Bloom en lui disant qu’il avait fait du bon travail, puis je lui donnai une claque sur le flanc en lui ordonnant de partir. Il obéit et quitta le palais au galop par la porte. Je me tournai vers Konstantin.
— Tu as trouvé Ridley ou Mina ? lui demandai-je.
Il secoua la tête.
— Pas encore. J’ai fouillé le donjon, mais je n’ai trouvé aucun signe de Ridley ni de Mina. Je me dirigeais vers la salle du trône.
— Tu crois que Mina y sera ?
— Elle est obsédée par la couronne, alors je crois que oui, dit-il. Et si nous la trouvons, je suis certain qu’elle pourra nous dire où trouver Ridley.
— Dans ce cas, je viens avec toi, lui dis-je avec un signe de la tête.
La salle du trône servait rarement, sauf pour les couronnements et quelques cérémonies. Elle se trouvait à l’extrémité sud du palais, au bout d’un long couloir étroit qui menait au grand hall.
Je laissai Konstantin prendre les devants et me précéder au petit trot. Nous ralentîmes le pas quand nous vîmes qu’une personne se tenait devant les portes de la salle du trône pour nous barrer la route.
Vêtu d’une simple veste en cuir pour montrer ses larges biceps couverts de cicatrices et de tatouages, Helge Otäck montait la garde. Ses cheveux graisseux pendant autour de son visage, il sourit à notre vue, dévoilant ses dents en or.
— Tiens, tiens, tiens. Vous croyez pouvoir entrer ici comme dans…
— Je n’ai pas le temps pour ces conneries, marmonnai-je.
Je lançai mon épée comme une lance vers Helge en visant son stupide sourire garni d’or.
La lame s’enfonça dans sa bouche en faisant sauter l’une de ses dents, puis elle traversa son crâne. Ses lèvres se fendirent autour de la lame, lui donnant l’allure d’un clown mutilé. Quand je repris mon épée, la partie supérieure du crâne de Helge tomba par terre.
— Bien joué, me dit Konstantin en bottant le corps de Helge avant d’ouvrir la porte menant à la salle du trône.
La porte donnait sur une petite pièce carrée dont les murs de pierre étaient décorés de draperies de velours blanc, qui tombaient du plafond jusqu’au sol. Deux trônes se trouvaient au fond de la pièce, et Viktor Dålig était assis dans le plus grand des deux, comme si le palais lui appartenait. Mais ce n’était pas sa présence qui retint mon attention.
Une grande cage métallique était suspendue au centre de la pièce. Un gypaète y était perché et poussait des cris en nous regardant. Ridley était étendu au fond de la cage, vêtu de vêtements déchirés. Il avait été battu.
Il souleva la tête quand il entendit la porte s’ouvrir, et je pus voir du sang séché sur ses tempes. Il s’agenouilla au fond de la cage et me lança un regard terrifié en serrant les barreaux de métal.
— Sors d’ici, Bryn, me lança Ridley d’une voix désespérée. C’est un piège !
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