Le royaume de cristal
Chapitre trente-huit
TRENTE-HUIT
Rassemblement
U ne nuit inconfortable dans la maison de plus en plus exiguë de Finn et Mia n’aida en rien à apaiser la tension qui montait entre Ridley et moi. Je voulais lui parler pour découvrir ce qui se passait, mais c’était impossible d’être seule avec lui. Il y avait toujours quelqu’un pour nous gêner, généralement Liam.
Je dormais par terre dans la chambre d’Hanna pour laisser le lit à Tilda, tandis qu’Ulla était retournée dans la chambre de Liam. Ridley dormait sur le canapé. Bizarrement, Konstantin avait décidé de dormir dans l’écurie en affirmant qu’il pouvait dormir n’importe où.
Au matin, je me réveillai avec un torticolis. Les bandages sur mon flanc étaient un peu plus ensanglantés que d’habitude, probablement parce que j’avais dormi par terre, mais rien que je ne pouvais surmonter.
Immédiatement après le petit déjeuner, j’accompagnai Ridley jusqu’au palais pour notre audience avec la reine Wendy. Nous parlâmes très peu en chemin, et je me limitai à émettre des commentaires sur la température ou à parler du fait que le gravier me blessait la plante des pieds. Même si nous étions ensemble pour la première fois depuis une éternité, la distance qui nous séparait grandissait de plus en plus.
On nous conduisit dans le palais avant de nous laisser attendre à l’extérieur du bureau de la reine. Je supposai qu’elle devait régler quelques affaires avant de nous faire entrer. Comme il n’y avait pas de salle d’attente, nous restâmes debout près de la porte de son bureau.
Ridley était adossé contre le mur et regardait dans le corridor d’un air las et agacé. Les premiers boutons de sa chemise étaient défaits, comme toujours, mais je remarquai l’absence de son amulette représentant un lapin. Il l’avait reçue en cadeau du royaume quand il était devenu le rekteur, trois années auparavant, et je ne l’avais jamais vu l’enlever.
Je voulus lui demander où était l’amulette et pourquoi il ne la portait pas, mais je doutais de pouvoir m’attendre à une réponse de sa part. Depuis son arrivée, il s’était contenté de me répondre en quelques mots ou par un grognement. On aurait cru qu’il n’arrivait pas à m’adresser la parole.
Je fis de mon mieux pour garder la tête droite et une expression neutre, comme s’il ne m’avait pas encore une fois brisé le cœur.
— Une chose est certaine, dit enfin Ridley. Nous ne pouvons pas rester plus longtemps chez Finn.
— J’ai l’intention de partir bientôt, dis-je franchement.
Il me regarda brusquement.
— Pourquoi ? Où vas-tu ?
— À Doldastam.
Son regard s’assombrit.
— Tu ne peux pas retourner à Doldastam. Mina te fera exécuter.
— Je ne savais pas que tu te souciais de moi, répliquai-je d’un ton las.
— De quoi parles-tu ? Bien sûr que je me soucie de toi, chuchota Ridley d’un ton furieux.
Je l’étudiai. Il se tenait debout devant moi, ses mains serraient la cimaise au mur derrière lui, et son expression s’était adoucie. Pour la première fois depuis son arrivée à Förening, je pouvais enfin voir l’homme dont j’étais tombée amoureuse.
— Vraiment ? fis-je.
Il s’approcha pour s’arrêter à quelques centimètres devant moi et me fixer de son regard qui faisait battre mon cœur de façon erratique. Il avait ce talent merveilleux et grisant de faire disparaître le monde entier pendant un instant. Il ne restait que lui et moi ; toutes mes peurs et mes inquiétudes s’étaient envolées.
Ridley ouvrit la bouche pour parler, mais je ne sus jamais ce qu’il était sur le point de me dire, puisque la porte du bureau de la reine s’ouvrit en nous interrompant. Ridley fit un rapide pas en arrière pour s’éloigner de moi.
Le chancelier Bain se pencha dans le couloir en se tenant au cadre de la porte et nous adressa un sourire d’excuse.
— Désolé de vous faire attendre, dit-il. La reine est maintenant prête à vous recevoir.
— Merci, dit Ridley en m’adressant un regard en coin et en ajustant sa chemise, avant de suivre Bain dans le bureau.
Il me fallut un moment pour me ressaisir. C’était un peu plus difficile pour moi de me reprendre après un tel moment avec Ridley, en partie à cause de ma peau plus pâle, dont les rougeurs se remarquaient plus facilement.
Le bureau de la reine était plus petit que ce à quoi je m’attendais. Le mur extérieur était entièrement fait de fenêtres qui montaient du plancher au plafond, ce qui lui donnait l’air d’être plus grand qu’il ne l’était en réalité. Deux des trois murs intérieurs étaient garnis d’étagères remplies à craquer de livres.
Un grand bureau en chêne se dressait au milieu de la salle. Ses côtés étaient ornés de vignes sculptées, un thème récurrent dans le reste de la pièce, avec des vignes gravées sur les moulures et les châssis des fenêtres.
Au mur devant le bureau se trouvaient deux grands portraits. L’un représentait la reine précédente, Elora, la mère de Wendy, et l’autre représentait Wendy, en compagnie de son mari et d’un adorable petit garçon âgé d’environ trois ans, que je devinai être leur fils, le prince Oliver.
Quand j’entrai dans la pièce, Bain était assis, jambes croisées, dans l’un des fauteuils en cuir devant le bureau, tandis que Ridley était resté debout, laissant l’autre fauteuil libre. Wendy était elle aussi debout, mains appuyées sur son bureau, penchée en avant pour examiner les papiers qui y étaient éparpillés.
— Pouvez-vous fermer la porte derrière vous ? me demanda la reine d’un air distrait, sans lever les yeux des papiers devant elle.
J’obéis, et quand je m’approchai de Ridley, je pus voir ce qui attirait tant l’attention de la reine : un rouleau de parchemin maintenu en place par deux presse-papiers en quartz. Une portion du rouleau s’était enroulée suffisamment pour que je puisse voir le sceau de cire qui y était apposé : un lapin dans un cercle de cire blanche. Le symbole du royaume kanin.
Les coutumes des trolls n’étaient pas complètement préhistoriques. Nous utilisions le téléphone, les courriels et même les textos. C’était beaucoup plus rapide que la poste aérienne, mais je devinais que le rouleau de parchemin avait été envoyé durant la nuit dans un bureau de Fedex de la ville humaine la plus proche, où un messager trylle était passé le prendre. Les trolls utilisaient toujours les parchemins pour les messages officiels, comme les invitations, les remerciements, les proclamations et les déclarations de guerre.
J’attendis en retenant mon souffle, impatiente de découvrir de quoi il s’agissait exactement. Mais comme le message parvenait de Mina, je craignais déjà de connaître la réponse.
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