Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 10 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Pour un portrait de Monsieur Teste

POUR UN PORTRAIT

 

DE MONSIEUR TESTE

 

MESSIEURS,

Le terme aberration est assez souvent pris en mauvaise part. On l’entend d’un écart de la normale qui se dirige vers le pire, et qui est un symptôme d’altération et de désagrégation des facultés mentales qu’il se manifeste par des perversions du goût, des propos délirants, des pratiques étranges, parfois délictuelles. Mais dans certaines branches de la science, ce même mot, tout en conservant une certaine couleur pathologique, peut désigner quelque excès de vitalité, une sorte de débordement d’énergie interne, qui aboutit à une production anormalement développée d’organes ou d’activité physique ou psychique. C’est ainsi que la botanique parle de végétations aberrantes, et que, en un certain sens, la plupart des espèces végétales que l’homme utilise pour ses besoins comme le froment, la vigne, la rose, etc…, sont des produits de procédés de culture immémoriaux qui ont réalisé des variétés qu’on peut dire aberrantes, en dépit de leur utilité ou de leur beauté. Nous avons cru devoir faire précéder par ces remarques préalables l’examen du cas singulier, bien connu dans le monde des psychologues sous le nom de « cas de M. Teste ».

*

M. Teste est né du hasard. Comme tout le monde. Tout l’esprit qu’il a ou qu’il eut lui vient de ce fait.

*

Il n’y a pas d’image certaine de M. Teste.

Tous les portraits diffèrent les uns des autres.

L’homme sans reflet :

Ce fantôme qui est notre moi — ce qu’il se sent être — et qui est vêtu de notre poids.

Songe-t-on le sens de ce mot : Mon poids !

Quel possessif !…

Comment distinguer ce poids de l’énergie qui en fait ce qu’elle est — lourd, léger, etc…

*

M. Teste est le témoin.

Ce qui en nous est producion de tout et donc de rien — la réaction même, le recul en soi.

Supposé l’œil — le voir opposé aux vues — toute vue étant payée par ce qui la détruit pour la conservation de la faculté de voir — et ne pouvant être que par consommation de possible et recharge.

De ceci, supposer un individu qui en soit comme l’allégorie et le héros.

*

Conscious — Teste, Testis.

Supposé un observateur « éternel » dont le rôle se borne à répéter et remontrer le système dont le Moi est cette partie instantanée qui se croit le Tout.

Le Moi ne se pourrait jamais engager s’il ne croyait — être tout.

Tout à coup la suavis mamilla qu’il touche devient chose restreinte à ce qu’elle est.

Le soleil lui-même…

La « bêtise » de tout se fait sentir. Bêtise, c’est-à-dire particularité opposée à la généralité. « Plus petit que » devient le signe terrible de l’esprit. Le Démon des possibles ordonnés.

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Homme observé, guetté, épié par ses « idées », par mémoire.

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Le plus complet des transformateurs psychiques qui, sans doute, fut jamais.

Le contraire d’un fou (amis l’aberration — si importante dans la nature — devenue consciente) car il en revenait toujours plus riche sans doute, portant les dissociations, les substitutions, les similitudes au point extrême, mais avec un retour assuré, une opération inverse infaillible.

Tout lui apparaissait comme cas particulier de son fonctionnement mental, et ce fonctionnement lui-même devenu conscient, identifié à l’idée ou sensation qu’il en avait.

Au bout de l’esprit, le corps. Mais au bout du corps, l’esprit.

La douleur recherchait l’appareil qui eût changé la douleur en connaissance — ce que les mystiques ont entrevu, mal vu. Mais l’inverse était le commencement de cette expérience.

Dieu n’est pas loin. Il est ce qu’il y a de plus près.

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Chez lui le psychisme est au comble de la séparation des échanges internes et des valeurs.

La pensée est également séparée (quand il est LUI) de ses similitudes et confusions avec le Monde et d’autre part, des valeurs affectives. Il la contemple dans son hasard pur.

Ou plutôt il est celui qui est une réaction à un tel spectacle auquel il faut bien Quelqu’un.

La notion de choses extérieures est une restriction des combinaisons.

L’imagination significative est une tricherie affective.

Comment revenir de si loin ?

*

Jaloux de ses meilleures idées, de celles qu’il croit les meilleures — parfois si particulières, si propres à soi que l’expression en langue vulgaire et non intime, n’en donne extérieurement que l’idée la plus faible et la plus fausse — Et qui sait si les plus importantes pour la gouverne d’un esprit ne lui sont pas aussi singulières, aussi strictement personnelles qu’un vêtement ou qu’un objet adapté au corps ? — Qui sait si la vraie « philosophie » de quelqu’un est… communicable ?

— Jaloux donc de ses clartés séparées, — T. pensait : qu’est-ce qu’une idée à laquelle on n’attache pas la valeur d’un secret d’État ou d’un secret de l’art ?… et dont on n’ait aussi la pudeur comme d’un péché ou d’un mal. — Cache ton dieu — Cache ton diable.

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Dans les représentations, on se donne à soi-même une valeur singulière — que l’on soit figurant en personne, ou âme cachée.

Et pourtant — comment élit-on un personnage pour être soi — comment se forme ce centre ?

Pourquoi dans le théâtre mental, êtes-vous : Vous ? — Vous et non moi ?

Donc ce mécanisme n’est pas le plus général possible.

S’il le fût, …..plus de moi absolu.

— Mais n’est-ce point là la recherche de M. Teste : se retirer du moi — du moi ordinaire en s’essayant constamment à diminuer, à combattre, à compenser l’inégalité, l’anisotropie de la conscience ?

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M. Teste — entre et frappe tous les présents par sa « simplicité ».

L’air absolu — le visage et les actes d’une simplicité indéfinissable.

Etc…

— Il est celui qui pense (par dressage accompli et habitude devenue nature) tout le temps et en toute occasion selon des données et définitions étudiées. — Toutes choses rapportées à soi et en soi à la rigueur. Homme de précision — et de distinctions vivantes.

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A cet homme étrange, le souvenir le plus vif et le plus net n’apparaissait que comme une formation actuelle de son esprit, et la sensation même du passé de telle image s’accompagnait de cette notion que passé est un fait du présent — une sorte de … couleur de quelque image — ou bien c’est une promptitude de réponse précise et exacte.

*

Jusqu’à un âge assez mûr, M. Teste ne se doutait pas le moins du monde de la singularité de son esprit. Il croyait que tous étaient comme lui. Mais il se trouvait plus sot et plus faible que la plupart. Cette observation le conduisit à noter ses faiblesses, parfois ses succès. Il remarqua qu’il était assez souvent plus fort que les plus forts et plus faible que les plus faibles ; remarque très grave qui peut conduire à une politique d’abus et de concessions étrangement distribués.

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Souvenirs de M. Teste. — Journal de l’ami de Telle.

Un des dadas de Teste, non le moins chimérique, fut de vouloir conserver l’art — Ars — tout en exterminant les illusions d’artiste et d’auteur. Il ne pouvait souffrir les prétentions bêtes des poètes — ni les grossières des romanciers. Il prétendait que des idées nettes de ce qu’on fait conduisent à des développements bien plus surprenants et universels que les blagues sur l’inspiration, la vie des personnages, etc… Si Bach eût cru que les sphères lui dictassent sa musique, il n’eût pas eu la puissance de limpidité et la souveraineté de combinaisons transparentes qu’il obtient. Le staccato.

Novembre 34.

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