Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 105 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Préambule

PRÉAMBULE{103}

 

Voici, dans un moment critique de toutes les choses humaines, cependant que les peuples s’arment et que le souci universel paralyse la vie et trouble ses échanges, qu’un trésor des plus rares beautés que l’art du peintre et celui du sculpteur aient jamais créées s’assemble, et nous propose un instant de pure jouissance alcyonienne et de contemplation délicieuse.

Plus de quatre cents ouvrages du premier ordre, la fleur du travail accompli au cours de cinq siècles par une nation prodigieusement douée, paraissent ici. La France l’a souhaité : la bonne grâce italienne a accueilli son désir ; la puissante volonté qui gouverne au delà des monts l’a comblé.

N’est-ce point une manière de défi à l’étrange bestialité de ce temps, un témoignage de dédain pour la niaiserie de ses plaisirs, et de blâme pour la futilité anxieuse qui règne, que cette solennelle concentration de chefs-d’œuvre ?

C’est donc avec les yeux de l’esprit qu’il faut d’abord considérer cet ensemble, et le premier objet à admirer dans ce Palais de la Ville de Paris n’est point une quantité de merveilles qui l’emplissent, tant que l’événement de valeur idéale que composent la noble requête de la France et la réponse véritablement magnifique de l’Italie.

Comme un fragment de divine figure se découvre tout à coup parmi les décombres ou dans l’amas de la terre informe, ainsi se dégage aujourd’hui cet acte d’amour du Beau.

Mais une pensée plus particulière naît à présent de ce premier regard. Les jours que nous vivons ne sont pas moins difficiles, les circonstances moins inquiétantes, l’avenir moins incertain, dans l’ordre des créations supérieures de l’esprit, qu’ils ne le sont dans le domaine politique et dans celui des nécessités matérielles. Pouvons-nous, devant cette assemblée éblouissante de peintures et de sculptures incomparables, ne pas songer assez amèrement à l’état actuel de nos arts ?

Toute la grâce, tout le style, toute la science, tout le sentiment qui se trouvent ici nous accablent. Nous avons beau nous dire que notre impression est injuste, que l’ensemble exposé exprime un choix des plus exquis, qu’il représente cinq cents ans d’une immense production, que nous ne voyons pas les milliers d’œuvres sur lesquelles il s’est exercé de siècle en siècle, et qu’il ne faut donc point l’opposer au travail de ces quelques dernières années : nous n’en ressentons pas moins une certaine morsure. « Heureux, pensons-nous, ces artistes que rien n’empêchait de se consumer à devenir grands. »

Mais nous, nous observons autour de nous, dans les hommes et dans les œuvres, comme nous les éprouvons en nous-mêmes, les effets de confusion et de dissipation que nous inflige le mouvement désordonné du monde moderne. Les arts ne s’accommodent pas de la hâte. Nos idéaux durent dix ans ! L’absurde superstition du nouveau — qui a fâcheusement remplacé l’antique et excellente croyance au jugement de la postérité — assigne aux efforts le but le plus illusoire et les applique à créer ce qu’il y a de plus périssable, ce qui est périssable par essence : la sensation du neuf. Toutes les valeurs sont viciées par les artifices de la publicité, qui les soumettent à des fluctuations presque aussi vives que celles que la Bourse enregistre chaque jour. L’estimation des œuvres appartenait jadis à quelques centaines de personnes difficiles et passionnées, habitants de cités qui n’étaient point des villes énormes : Athènes, Florence ou Amsterdam. Ces milieux restreints et raisonneurs offraient à l’Art ce dont l’Art ne peut guère se passer : le plus vif intérêt, des engouements réels, des disputes sincères, et le sentiment immédiat de son importance. Les grands moments de l’art ne s’observent que dans ces microcosmes où la température du désir de belles choses pouvait prodigieusement s’élever. Le goût, l’enthousiasme, le sens critique s’y trouvaient en excitation perpétuelle. Je crois bien que les hommes doués pour concevoir, et nés pour créer ne manquent jamais ; mais il leur manque souvent, — il leur manque singulièrement aujourd’hui, — ces conditions vivantes, ces amateurs et connaisseurs incorruptibles, chez lesquels ni l’espoir de faire une bonne affaire, ni les prestiges de la plume, ni l’ambition de précéder ou de suivre la mode, ne troublaient la poursuite de leur volupté personnelle et l’exercice de leur intelligence originale.

Il y eut de fort bonne heure de tels hommes en Italie. Pétrarque écrit ceci dans son testament :

« Je laisse à mon seigneur, le Seigneur de Padoue, (n’ayant autre chose à lui laisser qui soit digne de lui), mon tableau de l’Histoire de la Bienheureuse Vierge Marie, qui est de la main de l’excellent peintre Giotto, et qui me fut envoyé de Florence par mon ami Michel Vanni, à titre de cadeau. De la beauté de cet ouvrage, les ignorants n’ont aucune sensation, mais les maîtres de l’art en sont émerveillés jusqu’à la stupeur. »

Bien d’autres causes de malaise et d’impuissance agissent sur l’artiste contemporain. Je ne saurais les énumérer et les mettre en quelque ordre, car l’image d’un désordre est un désordre. Peut-être les discernerait-on assez aisément par l’examen des conditions les plus évidentes de la production d’un ouvrage destiné à séduire indéfiniment l’âme des gens ? Le loisir, par exemple, c’est-à-dire la liberté du temps et le pouvoir de dépenser ce temps sans compter. Mais nous vivons et peinons, au contraire, sous pression de l’heure, disputant à la hâte absurde du monde la délicatesse et la profondeur de nos travaux. Les besoins de l’existence et le système de la vie trop organisée extérieurement ne permettent plus les recherches infinies ni les études multipliées, et troublent la formation de ces lentes et capricieuses organisations intérieures d’où se dégagent les très belles œuvres. Peut-on concevoir à notre époque un Léonard (Liomrdo, che tanto pensate) se perdre en apparence loin de son art, développer ses curiosités illimitées, pour revenir tout à coup de son temps universel de méditation et d’analytiques rêveries, à la Peinture bien-aimée ?

La simplicité du but n’est pas moins nécessaire que le temps libre à l’heureuse élaboration des plus belles choses. C’est que tous les arts doivent satisfaire à des exigences simultanées et indépendantes, et que dans la tragédie de l’exécution, l’unité d’action est « physiologiquement » essentielle. La poésie compose de son mieux le son et le sens de la parole. La peinture joue d’un subtil accord entre la ressemblance des choses, le plaisir ou l’émotion propre de la vue et ses résonances mentales. Mais, comme dans une stratégie, même la plus savante, rien n’est plus important que de savoir avant toute chose ce que l’on veut et de se l’exprimer en peu de mots, une fois pour toutes, — de manière à poursuivre un seul objet nettement défini et à lui ordonner la diversité des moyens, — ainsi en est-il dans chaque ouvrage, et dans cet ouvrage des ouvrages, qui est la carrière et l’entier développement de l’artiste. Or, c’est bien là ce qui existait et qui n’existe guère plus. L’esprit de la plupart des artistes modernes est divisé contre lui-même. Ils se font des systèmes qui ne se soutiennent un peu de temps que par l’assistance de quelque littérature appropriée. Mais Titien, ni Véronèse, ni Robusti le Tintoret n’avaient besoin qu’on les « présentât ». Il leur suffisait de s’imposer. On leur dédiait des sonnets ; on ne les expliquait pas. Ils n’offraient point des intentions, mais des miracles, et ils ne s’embarrassaient point d’autre système que de faire ce qui leur donnait la plus vive sensation de leur pouvoir, qu’ils défiaient et développaient sans cesse.

Quoi de plus simple dans son but et de plus certain dans son effet qu’un portrait du pur Raphaël ?

Cependant, nous errons de théories en théories. Le triomphe, la prompte ruine des thèses les plus opposées qui se répondent comme des effets complémentaires les unes des autres, composent à la fin l’indifférence des esprits. L’opinion, de décade en décade, se balance entre des choses qui ne savent pas mourir et des choses qui ne peuvent pas vivre ; et les extrêmes la rassurent…

Enfin, comment ne pas observer autour de nous que la recherche de la perfection de l’exécution et de la précision dans les moyens, le soin exquis des préparations, la certitude et le délié dans les actes, le souci de ne rien laisser au hasard et à l’abandon, — toutes ces attentions qui distinguent l’artiste d’un homme qui s’amuse avec des pinceaux, — sont non seulement négligées, mais regardées par plus d’un comme au-dessous de leur génie ? Et quel paradoxe qu’une époque dont la vie même est soumise à la détermination exacte de bien des nombres, dont la science et l’industrie exigent l’emploi d’appareils des plus délicats, l’observance de précautions minutieuses, souffre, dans la « technique » des arts, de tels relâchements, et semble se complaire aux jeux de l’insuffisance et aux hardiesses de la facilité !

Ce que l’on exige aujourd’hui d’un coureur, d’un joueur de tennis, d’un athlète qui veut se distinguer, — exercices raisonnés, discipline sévère, liberté acquise par longue contrainte, — contraste curieusement avec le peu qu’il faut pour faire figure d’artiste.

Tel est le dur langage, et telles les plaintes, qui pourraient s’élever dans la conscience d’un moderne, en présence, et comme sous le choc de cet insigne recueil de chefs-d’œuvre de l’ancienne Italie. Si nous manquons à entendre cette voix en nous-mêmes, le beau zèle et le grand travail qui se sont dépensés à rassembler tout ceci, n’auront eu pour leur récompense que le divertissement de beaucoup, l’enchantement de quelques-uns ; mais point les effets profonds que l’on devrait espérer.

Il ne s’agit du tout d’exciter à l’imitation de ces maîtres. Leurs manières de voir et de faire ne furent, peut-être, que trop reprises et reproduites. Mais ce sont les vertus que suppose et qu’exigea leur maîtrise qui doivent faire envie et donner à penser. Il n’en est aucun ici dont on ne sente qu’il dût être ou se faire homme complet. Pas un d’eux n’a songé que la possession complète du métier de son art pût refroidir sa passion ; l’étude et la méditation précise l’empêcher de devenir soi-même : ceci arrive aux faibles, lesquels n’importent pas. Aucun d’eux n’a pu croire que chaque artiste se dût créer une « esthétique » propre et se faire de la nature une déformation qui lui appartînt exclusivement. Ils ne s’étudiaient point à se faire remarquer, mais à se faire longuement regarder, — ce qui est fort différent. Étonner dure peu ; choquer n’est pas un but à longue portée. Mais se faire redemander par la mémoire, instituer un grand désir d’être revu, c’est là viser, non l’instant de l’homme qui passe, mais la profondeur même de son être. Une œuvre qui rappelle les gens à elle est plus puissante que l’autre qui n’a fait que les provoquer. Ceci est vrai en tout : quant à moi, je classe les livres selon le besoin de les relire qu’ils m’ont plus ou moins inspiré.

Or, tout ce que l’on voit ici a été goûté, a séduit, a ravi, pendant des siècles, et toute cette gloire nous dit avec sérénité : JE NE SUIS RIEN DE NEUF. Le Temps peut bien gâter la matière que j’ai empruntée ; mais tant qu’il ne m’a point détruite, je ne puis l’être par l’indifférence ou le dédain de quelque homme digne de ce nom.

Et ce n’est point tout son discours.

Elle ajoute que si les tableaux et les objets qui forment ce trésor sont chacun l’œuvre de son artiste, toutefois leur ensemble doit se concevoir comme l’œuvre de tout un peuple chez lequel le sentiment des arts a toujours été familièrement uni à la vie. L’art ne lui fut point un superflu, un élément exceptionnel de l’existence, mais une condition naturelle et presque nécessaire, dont l’absence lui serait une privation sensible, — ce qui ne se rencontre pas en tous pays. L’artiste ne fut pas en Italie considéré en être assez inutile, dont on admet qu’il vive, mais, par une sorte de convention qu’il ne faut pas trop examiner. On y voit, au contraire, dès le moyen âge, de grands égards réservés à ceux qui font profession de créer le Beau. Dans le même temps, les noms de nos admirables architectes et sculpteurs de cathédrales demeurent fort obscurs : il n’y a point de gloire pour eux, et leur réputation n’est, sans doute, que celle de spécialistes distingués.

Dans cette Italie, de Cimabué à Tiepolo, s’élabore toute là tradition de l’art plastique européen. Il y a de grands artistes en d’autres lieux ; mais c’est en Italie que s’opère le grand œuvre : la jonction avec l’antique, et cette extraordinaire alliance de la culture la plus étendue avec l’art et sa pratique, que réalisent quelques hommes incomparables. Ceci demandait un milieu et des circonstances inouïes. Il y eut en Italie, au moment qu’il fallut, une fermentation de vie et d’idées, dans laquelle se mêlaient la toute-puissance avec l’anarchie, la richesse et la dévotion, le goût de l’éternel et la sensualité, le raffinement et la violence, la plus grande simplicité et l’ambition intellectuelle la plus audacieuse, — enfin, presque tous les extrêmes de l’énergie vitale et mentale réunis… Rivaliser avec les anciens ; organiser la combinaison de mysticisme, de philosophisme et de science expérimentale naissante ; donner place dans une seule vie à toutes les curiosités et à toutes les formes de l’action, voilà ce qui fut accompli en quelques générations, par quelques centaines d’hommes, dans une trentaine de cités, au milieu des discordes, avec l’aide, et selon les exigences, de papes, de prieurs, de banquiers, de podestats, de seigneurs ou de marchands ; mais avec le soutien de l’instinct populaire et de l’intérêt passionné de ces amateurs et connaisseurs dont j’ai dit tout le prix de leur zèle et de leur critique.

On voit, par le dialogue de Michel-Ange avec Francisco da Olanda, à quel point le sentiment de la supériorité de l’Italie dans les arts était fort dans ces hommes. Il ruine, avec une étrange sévérité, la peinture des Flamands. Mais les raisons qu’il donne de son rude jugement sont bien remarquables. Il reproche aux Flamands de peindre « pour tromper la vue extérieure ». Il trouve qu’ils veulent « rendre avec perfection trop de choses, dont une seule suffirait par son importance », et il ajoute : « La bonne peinture est une musique, une mélodie, et il n’y a qu’une intelligence très vive qui puisse en sentir la grande difficulté. »

« Une intelligence très vive… » L’Italie avait compris que ni l’imitation du réel, ni l’affirmation d’une sensibilité ne contentent tout l’être, et que ces deux conditions de l’art plastique, qui sont indépendantes l’une de l’autre, puisque l’on peut y satisfaire séparément, ne l’unissent dans une œuvre que moyennant toute cette subtilité et toute cette rigueur savante qui en ordonnent le travail selon la hiérarchie même de l’esprit.Dante n’a pas conçu autrement l’art du poète.

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