Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 100 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Berthe Morisot

 

Au sujet de Berthe Morisot — Tante Berthe, comme je l’entends si souvent nommer autour de moi — je ne me risquerai dans la critique d’art dont je n’ai nulle expérience, ni ne redirai sur elle ce qui est déjà si connu de tous ceux qui le doivent connaître. Ils sont instruits, séduits aux grâces de son œuvre, et ils n’ignorent point les attributs discrets de son existence, qui furent d’être simple, — pure, — intimement, passionnément laborieuse — plutôt retirée, mais retirée dans l’élégance. Ils savent bien qu’elle eut pour ancêtres de son goût et de sa vision les peintres lumineux qui expirent devant David ; pour amis et pour assidus, Mallarmé, Degas, Renoir, Claude Monet, et fort peu d’autres ; qu’elle poursuivit sans relâche les nobles fins de l’art le plus fier et le plus exquis, celui qui se consume à rejoindre au moyen d’essais dont le nombre ne compte pas, que l’on produit et que l’on abîme sans pitié, l’apparence de merveille d’une création sur le néant et tout heureuse du premier coup.

Quant à sa personne même, il est assez répandu qu’elle fut des plus rares et réservées ; distincte par essence ; aisément, dangereusement silencieuse ; et qu’elle imposait sans le savoir à tous les autres qui l’approchaient, quand ils n’étaient point les premiers artistes de son temps, une distance inexplicable.

Je tenterai par quelques idées de m’éclairer un peu la nature profonde de ce peintre singulièrement peintre, qui naguère a vécu sous figure d’une dame toujours délicatement mise, aux traits remarquablement nets, au visage clair et volontaire, d’expression quasi tragique, où se formait parfois des lèvres seules tel sourire qui était la part des indifférents et leur offrait ce qu’ils devaient craindre.

Tout respirait le choix dans son habitude et dans ses regards…

C’est à quoi j’en voulais venir, à ses yeux. Ils étaient presque trop vastes, et si puissamment obscurs que Manet dans plusieurs portraits qu’il fit d’elle, pour en fixer toute la force ténébreuse et magnétique, les a peints noirs au lieu de verdâtres qu’ils étaient. Ces pupilles s’effaçaient devant les rétines.

Est-il absurde de penser que si l’on devait quelque jour s’y prendre à une analyse très exacte des conditions de la peinture, sans doute faudrait-il d’assez près étudier la vision et les yeux des peintres ? Ce ne serait que commencer par le commencement.

L’homme vit et se meut dans ce qu’il voit ; mais il ne voit que ce qu’il songe. Au milieu d’une campagne, essayez divers personnages. Un philosophe vaguement n’apercevra que phénomènes ; un géologue, des époques cristallisées, mêlées, ruinées, pulvérisées ; un homme de guerre, des occasions et des obstacles ; et ce ne seront pour un paysan que des heôares, des sueurs et des profits… Mais tous, ils auront de commun de ne rien voir qui soit purement vue. Ils ne reçoivent de leurs sensations que l’ébranlement qu’il faut pour passer à tout autres choses, à ce qui les hante. Tous, ils subissent un certain système de couleurs ; mais chacun d’eux sur-le-champ les transforme en signes, qui leur parlent à l’esprit comme feraient les teintes conventionnelles d’une carte. Ces jaunes, ces bleus, ces gris assemblés si bizarrement s’évanouissent dans l’instant même ; le souvenir chasse le présent ; l’utile chasse le réel ; la signification des corps chasse leur forme. Nous ne voyons aussitôt que des espoirs ou des regrets, des propriétés et des vertus potentielles, des promesses de vendange, des symptômes de maturité, des catégories minérales ; nous ne voyons que du futur ou du passé, mais point les taches de l’instant pur. Quoi que ce soit de non-coloré se substitue sans retour à la présence chromatique, comme si la substance du non-artiste absorbait la sensation et ne la rendait jamais plus, l’ayant fuie vers ses conséquences.

A l’opposite de cette abstraction est l’abstraction de l’artiste. La couleur lui parle couleur, et il répond à la couleur par la couleur. Il vit dans son objet, au milieu même de ce qu’il cherche à saisir, et dans une tentation, un défi, des exemples, des problèmes, une analyse, une ivresse perpétuels. Il ne peut qu’il ne voie ce à quoi il songe, et songe ce qu’il voit.

Ses moyens mêmes font partie de l’espace de son art. Point de chose plus vivante aux regards qu’une boîte de couleurs ou une palette chargée. Même un clavier excite moins les vagues désirs de « produire », car il n’est que silence et attente, tandis que l’état délicieux des laques, des terres, des oxydes et des alumines chante déjà de tous ses tons les préludes du possible et me ravit. Je ne trouve à lui comparer que la chaos fourmillant de sons purs et lumineux qui s’élève de l’orchestre quand il s’apprête, et semble rêver avant le commencement ; chacun cherchant son la, esquissant sa partie pour soi seul dans la forêt de tous les autres timbres, dans un désordre plein de promesses et plus général que toute musique, qui irrite avec délices toute l’âme sensitive, toutes les racines du plaisir.

Berthe Morisot vivait dans ses grands yeux dont l’attention extraordinaire à leur fonction, à leur acte continuel lui donnait cet air étranger, séparé, qui séparait d’elle. Étranger, c’est-à-dire étrange ; mais singulièrement étranger, — étranger, éloigné par présence excessive. Rien ne donne cet air absent et distinct du monde comme de voir le présent tout pur. Rien, peut-être, de plus abstrait que ce qui est.

Digression. — C’est une opinion commune et hors d’âge qu’il existe une « vie intérieure » de laquelle les choses sensibles sont exclues, à laquelle elles sont nuisibles, pour laquelle les parfums, les couleurs, les images, et peut-être les idées, sont des gênes et des troubles de sa perfection ; et l’on veut par conséquence que les êtres qui s’y consument dans le désir, la jouissance, ou le commerce secret de leurs perceptions incommunicables les ressentent d’autant plus vives et en retirent des fruits plus réels qu’ils sont plus avancés dans leur profondeur et dans leur dédain, plus détachés du dehors, ou de ce que l’on croit être le dehors.

A la vie qui use des sens définis et qui se contente de leurs phantasmes, on oppose aisément une certaine « vie du cœur », ou de l’âme, ou bien une vie de l’intellect pur ; l’une et l’autre soustraites à cette agitation superficielle qui compose ce qui se touche et ce qui se voit. On trouve dans bien des sages l’avis formel de tenir les sens pour complices de l’Adversaire, et de traiter des organes essentiels en proxénètes. « Odoratus impedit cogitationem », dit saint Bernard entre autres choses. Je ne suis pas si sûr que la méditation scellée et l’écart intérieur soient toujours innocents, ni que l’isolé en soi-même s’approfondisse toujours en pureté. Si quelque appétit par mégarde se trouve enfermé avec l’âme dans les retraites mentales, il arrive qu’il s’y développe comme en serre chaude, dans un luxe et une rage incomparables.

Mais pour être généralement reçue, et appuyée sur de très grands hommes, cette doctrine hostile aux sens n’est pas toutefois si solide que l’on ne puisse par moments se complaire et s’entretenir dans une tout opposée. Pourquoi veut-on que le fond, le prétendu fond de nous-mêmes, l’apparence de fond que nous trouvons en nous, par d’étranges accidents, ou par une attente indéfinie, soit plus important à observer — si d’ailleurs nous ne le créons en le cherchant — que la figure de ce monde ? Ce que nous percevons si seuls, si incertains, avec tant de peines et comme par chance ou par fraude, serait-il nécessairement plus précieux à connaître, plus élevé en dignité, plus proche de notre secret essentiel que ce que nous voyons distinctement ? Cet abîme où s’aventure le plus inconstant, le plus crédule de nos sens, ne serait-il pas au contraire le lieu et le produit de nos impressions les plus vaines, les plus brutes, les plus grossières, étant celles dont les appareils sont confus et le plus éloignés de la précision et de la coordination qui se trouvent dans les autres, desquels ce que nous appelons le Monde Extérieur est le chef-d’œuvre ? Nous dédaignons ce monde sensible pour être comblés de ses perfections. Il est le domaine des coïncidences, des distinctions, des références et des recoupements, en quoi la diversité de nos sens et la multitude de nos éléments de durée se composent et s’unifient. Faisons, pour le mieux concevoir, une supposition assez facile. Imaginons que la vision des choses qui nous entourent ne nous soit pas habituelle, qu’elle ne nous soit concédée que par exception, que nous n’obtenions que comme d’un miracle la connaissance du jour, celle des êtres, des cieux, du soleil, des visages. Que dirions-nous de ces révélations, et en quels termes parlerions-nous de cet infini de données merveilleusement ajustées ? Que dirions-nous du monde net, complet et solide, si ce monde ne venait que par instants exceptionnels traverser, éblouir, écraser le monde instable et incohérent de l’âme seule ?

Le mysticisme consiste peut-être à retrouver une sensation élémentaire, et en quelque sorte, primitive, la sensation de vivre, par une voie incertaine, qui se fait et se fraye à travers la vie déjà faite et comme arrivée.

Je me suis fort éloigné de mon sujet — si le domaine d’un sujet n’est pas l’infinité des pensées qui le déterminent. — Je voulais faire concevoir qu’une vie vouée aux couleurs et aux formes n’est pas à priori moins profonde, ni moins admirable qu’une vie passée dans les ombres « intérieures », et dont la matière mystérieuse n’est peut-être que l’obscure conscience des vicissitudes de la vie végétative, la résonance des incidents de l’existence viscérale.

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