Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 103 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Regards sur la mer

 

Ciel et Mer sont les objets inséparables du plus vaste regard ; les plus simples, les plus libres en apparence, les plus changeants dans l’entière étendue de leur immense unité ; et toutefois les plus semblables à eux-mêmes, les plus visiblement astreints à reprendre les mêmes états de calme et de tourment, de trouble et de limpidité.

Oisif, au bord de la mer, si l’on tente de déchiffrer ce qui naît en nous devant elle ; quand, le sel sur les lèvres, et l’oreille flattée ou heurtée de la rumeur ou des éclats des eaux, on veut répondre à cette présence toute-puissante, on se trouve des pensées ébauchées, des lambeaux de poèmes, des fantômes d’actions, des espoirs, des menaces ; toute une confusion de velléités excitées et d’images agitées par cette grandeur qui s’offre, qui se défend ; qui appelle par sa surface et effraie par ses profondeurs, l’entreprise.

C’est pourquoi il n’est point de chose insensible qui ait été plus abondamment et plus naturellement personnifiée que la mer. On la dit bonne, mauvaise, perfide, capricieuse, triste, folle, ou furieuse ou clémente ; on lui donne les contradictions, les sursauts, les sommeils d’un être vivant. Il est presque impossible à l’esprit de ne pas animer naïvement ce grand corps liquide sur lequel les actions concurrentes de la terre, de la lune, du soleil et de l’air composent leurs effets. L’idée du caractère fantasque et violemment volontaire que les anciens prêtaient à leurs divinités, et nous-mêmes parfois attribuons aux femmes, s’impose assez à qui voisine avec la mer. Une tempête s’improvise en deux heures. Un banc de brume se condense ou se dissipe par magie.

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Deux autres idées, trop simples, et comme toutes nues, naissent encore de l’onde et de l’esprit.

L’une, de fuir ; fuir pour fuir, idée qu’engendre une étrange impulsion d’horizon, un élan virtuel vers le large, une sorte de passion ou d’instinct aveugle du départ. L’âcre odeur de la mer, le vent salé qui nous donne la sensation de respirer de l’étendue, la confusion colorée et mouvementée des ports communiquent une inquiétude merveilleuse. Les poètes modernes, de Keats à Mallarmé, de Baudelaire à Rimbaud, abondent en vers impatients qui pressent l’être et l’ébranlent, comme la brise fraîche à travers les gréements sollicite les navires au mouillage.

L’autre idée est peut-être cause profonde de la première. On ne peut vouloir fuir que ce qui recommence. La redite infinie, la répétition toute brute et obstinée, le choc monotone et la reprise identique des ondes de la houle qui sonnent sans répit contre les bornes de la mer, inspirent à l’âme fatiguée de prévçir leur invincible rythme, la notion tout absurde de l’Éternel Retour. Mais dans le monde des idées, l’absurdité ne gêne pas la puissance : la puissante et insupportable impression d’un éternel recommencement se change en désir furieux de rompre le cycle toujours futur, irrite une soif d’’écume inconnue, de temps vierge et d’événements infiniment variés…

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Pour moi je me résume tout cet enchantement de la mer en me disant qu’elle ne cesse de montrer le possible à mes yeux. Que d’heures j’ai consumées à la regarder sans la voir, ou à l’observer sans parole intérieure ! Tantôt, je n’en reçois qu’une image universelle ; chaque vague me semble toute une vie. Tantôt, je ne vois plus que ce que l’œil naïvement éprouve, et qui n’a point de nom. Comment se détacher de tels regards ? — Qui peut échapper aux prestiges de la vivante inertie de la masse des eaux ? Elle joue de la transparence et des reflets, du repos et du mouvement, de la paix et de la tourmente ; dispose et développe devant l’homme, en figures fluides, la loi et le hasard, le désordre et la période ; offre la voie ou barre le chemin.

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Une rêverie à demi savante, à demi puérile, brouille, élucide, combine à propos de la mer quantité de souvenirs ou d’épaves spirituelles de divers ordres et de divers âges : lectures de l’enfance, souvenirs de voyages, éléments de navigation, fragments de connaissances exactes…

Nous savons quelquefois que cette immense mer agit comme un frein sur le globe, en ralentit la rotation. Elle est au géologue le gisement d’une roche liquide qui tient en suspension des atomes de tous les corps de la planète. Parfois l’esprit se risque dans la profondeur. Il en ressent la pression croissante ; il en invente l’épaisseur de plus en plus ténébreuse. Il y trouve des flux d’eau plus pure, ou plus tiède, ou plus froide ; des fleuves intestins qui circulent et se ferment sur eux-mêmes dans la masse ; qui se divisent et se renouent, effleurent les continents, transportent le chaud vers le froid, rapportent le froid vers le chaud, fondent les carènes de glace des blocs qui s’arrachent des banquises polaires, — introduisant une sorte d’échanges, analogues à ceux de la vie, dans la plénitude et la substance continue de l’eau inerte.

Ce grand calme, d’ailleurs, est ému assez fréquemment par les vibrations très rapides, plus promptes que le son, qu’y excitent les accidents sous-jacents, les brusques déformations du support de la mer. L’onde sourde se propageant d’une extrémité à l’autre d’un océan, se heurte tout à coup au socle monstrueux des terres émergées, assaille, écrase, dévaste les plates-formes populeuses, ruine les cultures, les demeures et toute vie.

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Où est l’homme qui n’a pas exploré en esprit la nature abyssale ? Comme il est des sites célèbres qu’il faut que tout voyageur ait visités, il est des lieux de fantaisie et des états imaginables qui se forment dans toutes les têtes, et y répondent ingénument à une même et irrésistible curiosité.

Nous sommes tous poètes comme des enfants quand nous songeons au fond de la mer, et nous nous y perdons avec délice. Nous nous créons, à chaque pas imaginaire, l’aventure et le théâtre. Jules Verne est le Virgile qui guide les jeunes dans ces Enfers.

Pentes, plaines, forêts, volcans, fosses désertes, églises de corail aux bras semi-vivants, peuplades lumineuses, buissons tentaculaires, créatures spirales et nuages écaillés, — tous ces paysages impénétrables et probables nous sont des paysages familiers. Nous circulons, scaphandres, dans ces ombres colorées que chargent des cieux liquides où passent par moments, comme les mauvais anges de la mer, les formes lourdes et promptes de squales en croisière.

Sur le roc ou dans la vase, sur un lit de coquilles ou de plantes, parfois vient doucement, mollement se poser, se coucher, au bout d’une lente descente, l’énorme coque d’une navire qui a bu. Là, sous deux mille mètres, un Titanic enferme un recueil très complet du matériel de notre civilisation : les engins, les bijoux, les modes de tel jour…

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Mais il est dans les Océans des merveilles toutes réelles et presque sensibles, dont l’imagination est confondue. Je parlais des forêts sous-marines ; que dire d’une forêt à l’état libre, sans racines, plus dense, plus enchevêtrée à elle-même, plus fourmillante de vie que la plus vierge des forêts terrestres ? Songez à cette région atlantique qu’enferme une boucle du Gulf-Stream, et où flotte la Sargasse, masse immense d’algue, sorte de nébuleuse de cellulose qui ne se nourrit que de l’eau même et s’enrichit de tous les corps que cette eau tient dissous. Nulles attaches ne fixent à des fonds dont l’altitude moyenne est d’une lieue, cette étrange flottaison, assemblée sur un espace aussi vaste que la Russie d’Europe, et fabuleusement peuplée de toutes espèces de poissons et de crustacés. Certains auteurs en évaluent l’énormité, disent qu’elle représente des centaines de millions de kilomètres cubes de matière végétale, dans laquelle des réserves incalculables de soude, de potasse, de chlore, de brome, d’iode, de fucose sont accumulées.

Cette prodigieuse production de la vie, cet amas de substance organique aide quelques esprits à comprendre la formation des gisements de pétrole. L’algue émergée par le soulèvement d’un fond de mer, peu à peu recouverte et traitée par les pluies, se décomposerait et se réduirait en hydrocarbures…

La Mer est mystérieusement liée à la vie. Si la vie est d’origine marine, comme tant de personnes aiment à le songer, on conçoit que dans son milieu premier, elle se montre infiniment plus puissante, plus diverse, plus abondante, plus prolifique qu’elle ne l’est sur terre. Certains lieux de la mer, zones intermédiaires entre la surface et les grandes profondeurs, certains chemins variables à travers l’eau informe, sont occupés ou parcourus par des quantités incroyables d’êtres, parfois plus pressés les uns contre les autres qu’on ne l’est dans une foule ou dans un carrefour de capitale. Rien ne donne plus à penser sur la vraie et naïve nature de la vie qu’un banc de poissons. Peut-être, pour exprimer mon sentiment, devrais-je écrire ce mot au singulier, — faisant de ces animaux une matière, matière composée, sans doute, d’unités individuelles organisées ; mais dont l’ensemble se comporte comme une substance soumise à des conditions et à des lois extérieures très simples.

Je me demande si tout le prix que nous attachons à l’existence, la valeur, la signification que nous lui attribuons, la passion métaphysique que nous mettons à vouloir qu’un individu soit un événement isolable, incomparable, produit une fois et pour toujours, n’est pas une sorte de conséquence de la rareté et de la fécondité médiocre des mammifères que nous sommes ? On voit dans la mer que la multiplication extravagante des bêtes qui y pullulent est heureusement compensée par la destruction qu’elles font les unes des autres. Il y existe une hiérarchie de dévorants ; et un équilibre statistique s’y rétablit sans cesse entre espèces mangeantes et espèces mangées.

La mort paraît alors une condition essentielle de la vie, et non plus un accident qui chaque fois nous est une affreuse merveille ; elle est pour la vie, et non plus contre elle. La vie doit pour vivre appeler à soi, aspirer tant d’êtres par jour, en expirer tant d’autres ; et une proportion assez constante doit exister entre ces nombres. La vie n’aime donc pas la survivance.

D’ailleurs, au degré de concentration d’individus qui s’observe dans les régions limitées où la vie est le plus intense, elle fait songer à quelque propriété de la couche liquide superficielle du globe, teneur de vivants indistincts en équilibre avec l’état, la composition, la température, les mouvements de telle zone favorable.

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La plus heureuse gent de ce monde, je crois bien la trouver dans une petite troupe de marsouins. On les voit du haut du navire, et l’on croit voir des demi-dieux. Tantôt mêlés à l’écume, effleurant le monde de l’air, jouant avec le feu du soleil nu ; tantôt sur l’étrave même, luttant avec elle qui fend et divise la plénitude de l’eau, harcelant et coiffant la route, tout comme font les chiens devant le cheval, ils donnent l’idée de la fantaisie dans la puissance. Ils sont forts, ils sont vifs, ils ont peu de sujets de crainte ; ils se meuvent merveilleusement à même tout le volume de leur espace, déliés de la pesanteur, affranchis de tout support solide : c’esl-à-dire qu’ils vivent dans un état que nous ne connaissons que par les rêves, et que nous essayons de rejoindre éveillés par le détour de poisons ou par l’usage de machines. La libre mobilité paraît à l’homme une condition suprême du « bonheur » ; il la poursuit de toute son industrie, il la simule par la danse et par la musique ; il l’attribue aux corps glorieux des élus. Ces marsouins bondissants et plongeants la lui offrent à voir et lui inspirent de l’envie. C’est pourquoi regarde-t-il aussi les navires, même les plus pesants et les plus laids, avec tout l’intérêt qui est dans son cœur pour les moyens du mouvement.

Il n’est de site délectable — d’Alpe ni de forêt, de lieu monumental, de jardins enchantés — qui vaille à mon regard ce que l’on voit d’une terrasse bien exposée au-dessus d’un port. L’œil possède la mer, la ville, leur contraste, et tout ce qu’enferme, admet, émet, à toute heure du jour, l’anneau brisé des jetées et des môles. Je respire fumée, vapeur, senteurs et brise avec délices. J’aime jusqu’à la poussière de paille et de charbon qui s’élève des quais ; jusqu’aux odeurs extraordinaires des docks et des hangars où les fruits, le pétrole, le bétail, les peaux vertes, les planches de sapin, les soufres, les cafés composent leurs valeurs olfactives. Je laisserais passer les jours à regarder ce que Joseph Vernet appelait « les différents travaux d’un port de mer ». De l’horizon jusqu’à la ligne nette du rivage construit, et depuis les monts transparents de la côte éloignée jusqu’aux candides tours des sémaphores et des phares, l’œil embrasse à la fois l’humain et l’inhumain. N’est-ce point ici la frontière même où se rencontrent l’état éternellement sauvage, la nature physique brute, la présence toujours primitive et la réalité toute vierge, avec l’œuvre des mains de l’homme, avec la terre modifiée, les symétries imposées, les solides rangés et dressés, l’énergie déplacée et contrariée, et tout l’appareil d’un effort dont la loi évidente est finalité, économie, appropriation, prévision, espérance ?

Heureux les paresseux au soleil accoudés sur les parapets de cette pierre d’un blanc si pur dont les « Ponts et Chaussées » bâtissent leurs digues et brise-lames ! D’autres sont couchés à plat ventre sur les blocs avancés que le flot peu à peu ronge, fissure et désagrège. D’autres pèchent ; se piquent les doigts sous l’eau aux ambulacres des oursins, attaquent du couteau les coquilles collées aux roches. Il y a, tout autour des ports, une faune de tels oisifs, mi-philosophes, mi-mollusques. Point de compagnons plus agréables pour un poète. Ils sont les véritables amateurs du Théâtre Marin : rien de la vie du port qui leur échappe. Pour eux, comme pour moi, une entrée, une sortie sont des phénomènes toujours neufs. On discute sur les silhouettes découvertes au loin. Quelque singularité dans les formes ou dans le gréement engendre des hypothèses. On juge du caractère des capitaines à la manière dont le pilote qui se propose est accueilli… Mais je n’écoute plus ; ce que je vois m’éloigne de ce qu’ils disent. Un grand navire s’approche ; une voile de pêcheur se gonfle et se détache vers la mer. L’énormité fumante croise la petitesse ailée dans la passe, pousse un étrange hurlement, et mouille ; l’écubier vomissant tout à coup sa coulée de maillons, avec les bruits argentins, les tonnerres et les cris très aigus d’une chaîne de fonte violemment tirée de son puits. Parfois, comme le riche avec le pauvre se frôlent dans la rue, le Yacht très pur, très net, tout ordre et luxe, glisse le long d’ignobles caboteurs, barques et bricks sans âge chargés de briques ou de futailles, encombrés de choses rouillées, de pompes malades, dont les voiles sont des haillons ; les peintures, des accidents horribles ; les passagers, des poules et un chien de race incertaine. Mais il arrive que la vénérable coque qui porte toutes ces misères soit d’une ligne encore belle. Presque toutes les véritables beautés d’un navire sont sous l’eau ; le reste est œuvre morte. Allez sur les cales ou dans les bassins de radoub, considérez les grâces et les forces des carènes, leurs volumes, les modulations très délicates et minutieusement calculées de leurs formes qui doivent satisfaire à tant de conditions simultanées. L’art intervient ici ; il n’est point d’architecture plus sensible que celle qui fonde sur le mobile un édifice mouvant et moteur.

1930.

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