Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 18 sur 108 · partie 1/3

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Œuvres (Pléiade), tome II

Lust, la demoiselle de cristal

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

LUST

LA DEMOISELLE DE CRISTAL

Comédie

 

ACTE PREMIER

Le cabinet de travail de Faust.

SCÈNE PREMIÈRE

FAUST, LUST (en train de rire aux éclats

au lever du rideau).

FAUST

Assez, Lust ! Finissez-en ! Ici l’on ne rit pas ! (Elie s’arrête de rire.) Si vous saviez ce que c’est que le rire ! (Elle rit de plus belle.) Assez, vous dis-je… Assez ! C’est insupportable. Ou bien allez rire au jardin…

LUST

Pardon, Maître…

FAUST

Et de quoi riez-vous ?

LUST

Mais… Ce fut une idée.

FAUST

Quelle idée ?

LUST (reprise de fou rire).

U…ne…i…dée… (Elle cesse de rire.) Tenez, vous avez vu ? Une idée… Je ne saurais vous l’exprimer… D’abord, ce n’est pas tout à fait une idée, je crois ; et puis je sens que le rire me reprendrait si je revenais à cette chose de l’esprit qui me chatouille aussitôt toute la bête… Ne croyez pas que j’aime ceci, le rire… Cela fait un mal !…

FAUST

Et moi, cela m’ennuie, et je perds mon temps à attendre que votre charge de puissance naïve s’épuise.

LUST

Pardon, Maître… C’est un peu votre faute. Je sais trop ce que c’est que le rire. Vous avez dicté, l’autre jour, que le rire est un refus de penser, et que l’âme se débarrasse d’une image qui lui semble impossible ou inférieure à la dignité de sa fonction… comme… l’estomac se débarrasse de ce dont il ne veut pas garder la responsabilité, et par le même procédé d’une convulsion grossière.

FAUST

Eh bien, n’est-il pas vrai ? Et n’est-il pas très remarquable que l’âme et l’estomac aient mêmement recours à la force brutale pour… repousser…

LUST

Oui, mais le rire est moins répugnant.

FAUST

Ceci dépend du rieur… Mais votre idée ?

LUST

Pardon, Maître… Il est arrivé que j’ai repensé tout à l’heure, et tout à coup, à votre belle définition… Je ne sais ce que vous avez dit qui m’y a fait repenser ; et voilà que revenant aux mots : convulsion grossière, je ne sais quoi a voulu que je rie, et c’en était fait !… Inutile de résister. D’autant plus que je me disais à chaque pause : convulsion grossière, convulsion grossière… Voilà pour le Maître : il observe une convulsion grossière !… C’est bête, c’est bête ! Et je re-riais !

FAUST

Eh bien, riez, riez ! (Elle rit.) Mais ce n’est pas mal, en tant que convulsion grossière… Vous montrez de bien blanches dents, Mademoiselle, et ce renversement bellement agité et désordonné de votre cou qui se dégage pourrait bien propager un de ces refus de penser qui mènent fort loin… Prenez garde de rire devant le premier venu.

LUST

Mais on dit que le rire désarme…

FAUST

Mais on ne dit pas qu’il est désarmé.

LUST

Pardon, Maître, encore pardon. Je ne le ferai plus.

FAUST

J’en suis certain comme vous-même. Bon. Êtes-vous disposée à m’accorder un peu de travail ? Bien. Nous reprenons ce que je vous ai dicté hier.

LUST

Les Mémoires, ou le Traité ?

FAUST

Je vous ai expliqué, hier encore, que j’en faisais un seul et même ouvrage.

LUST

Je n’avais pas compris. Votre esprit s’emporte parfois si vivement et si haut que…

FAUST

Vous n’êtes pas ici pour comprendre, mon enfant. Vous y êtes pour écrire sous ma dictée, me relire ce que je vous ai dicté, et en outre, en outre, pour n’être pas désagréable à regarder sans réflexion. Vous comprenez ?

LUST

Puisque je ne suis pas ici pour comprendre…

FAUST

Comprenez ce que je vous dis, et ne vous mêlez pas de comprendre ce que je vous dicte. C’est clair ? Ou faut-il vous expliquer ceci : je vous dicte ce que je pense. Pendant que je pense, pendant que j’attends ma pensée… ou quelque mot plus heureux que le plus heureux déjà venu, il convient que mes yeux s’occupent sur un objet particulièrement favorable, auquel ils se prennent, et dont ils s’amusent innocemment, comme la main distraite flatte et caresse, au lointain de l’esprit, quelque chose, un bibelot, un ivoire familier….

LUST

C’est moi qui suis flattée, Maître, de jouer ce rôle honorable et modeste de l’objet particulièrement favorable au discret adoucissement de la machine de vos pensées… Mais, pour la main distraite, ne croyez-vous pas qu’une belle chatte bien douce, bien tiède, serait vraiment plus agréable à caresser qu’un ivoire, qui est chose dure et froide ?

FAUST

Une chatte ? Douce, tiède ! L’idée n’est pas absurde ! N’en abusez pas… Mais travaillons, allons !… Il faut d’abord que je vous redise l’économie de mon projet, pour que vous ne fassiez plus d’erreur sur l’ordre des morceaux. Saisissez bien mon dessein général : je puis écrire mes Mémoires… Je puis, d’autre part, composer maint traité sur maint sujet. Mais c’est là ce que je ne veux pas faire, et qu’il m’ennuierait de faire. Et puis, je trouve que c’est une manière de falsification que de séparer la pensée, même la plus abstraite, de la vie, même la plus…

LUST

Vivante ?

FAUST

Disons la plus vécue… Donc, j’ai résolu d’insérer purement et simplement, comme elles me vinrent, mes observations, mes spéculations, mes thèses, mes idées, dans le récit assez merveilleux de ce qui m’est advenu, et de mes rapports avec les hommes et les choses…

LUST

Rien qu’avec les hommes ?

FAUST

Et les femmes, sans doute.

LUST

Rien que les hommes et les femmes ?

FAUST

Et quelques très hauts personnages, ou de très bas, qui ne sont ni hommes ni femmes.

LUST

Je comprends… J’ai entendu dire que toutes les personnes superlatives n’étaient d’aucun sexe, ou de tous les deux.

FAUST

Allons, relisez donc le commencement.

LUST (elle prend un cahier et lit).

« Traité de l’Ariêtie. L’Aristie est l’art de la supériorité… »

FAUST

Mais non !… L’Aristie ne doit venir qu’au dixième ou onzième chapitre…

LUST (elle prend un autre cahier).

Pardon… Alors ceci ? (Elle lit.) « Érôs énergumène… »

FAUST

Qu’est-ce que vous dites ?… Qu’est-ce que c’est que ce titre ?

LUST

Vous me l’aurez dicté. Je lis ce qu’il y a. J’ai peut-être mal entendu.

FAUST

Érôs énergumène ?… Ce n’est pas possible ! Érôs énergumène ?… Ceci n’est pas de moi. Mais ce n’est pas mal. Érôs énergumène !… Ceci doit être de moi. Si c’est là un produit du hasard, bredouillement de moi, ou distraction de vous, il me plaît ; je le prends ! Érôs énergumène, Érôs en tant que source d’extrême énergie… Je vois ce que j’en puis faire ! Oui. Notez-moi donc ce titre sur un papier rose… Toute une bacchanale d’idées s’agite en moi sous ces deux mots. Il n’en faut pas plus.

Érôs énergumène !… Nous retrouverons quelque jour le trésor dont ils sont la clé… Allons !

LUST

C’est noté… Mais voilà bien le génie…

FAUST

N’est-ce pas ? Vous voyez comme c’est simple. Il s’agit d’être sensible à quelque hasard. Allons, trouvez enfin le commencement des Mémoires.

LUST

Ah, cette fois, j’y suis. Le voici… (Elle lit.) « Les Mémoires de moi, par le professeur-docteur Faustus, membre de l’Académie des sciences mortes, etc… Héros de plusieurs œuvres littéraires estimées… »

FAUST

Le titre est bien… Ajoutez : « littéraires et musicales, très estimées… » Continuez.

LUST (Elle lit.)

« Au lecteur de bonne foi et de mauvaise volonté… »

FAUST

C’est le lecteur idéal… Je mettrai cela en latin… Allez…

LUST (Elle lit.)

« On a tant écrit sur moi que je ne sais plus qui je suis. Certes, je n’ai pas tout lu de ces nombreux ouvrages, et il en est plus d’un, sans doute, dont l’existence même ne m’a pas été signalée. Mais ceux dont j’ai eu connaissance suffisent à me donner à moi-même, de ma propre destinée, une idée singulièrement riche et multiple. C’est ainsi que je puis choisir librement, pour lieu et date de ma naissance, entre plusieurs millésimes, également attestés par des documents et des témoignages irrécusables, produits et discutés par des critiques d’éminence équivalente. Je puis pareillement douter d’un cœur sincère si j’ai été marié ou non, une fois ou plusieurs fois ; si mon épouse tint une conduite conforme à l’usage… » Pardon, Maître, ceci est un peu… ambigu…

FAUST

Tout doit l’être chez moi… Du reste, l’usage est ce qu’on veut, en matière de conduite… Allez.

LUST (Elle lit.)

 « conforme à l’usage ou à la nature ; et il en est de même pour mes mœurs, desquelles on peut et l’on doit tout dire, puisque je suis un homme célèbre… » C’est vrai ?

FAUST

Sans doute… Ce sont les facettes de la gloire… Allez,

LUST (Elle lit.)

« Il résulte de tout ceci que ma vie, telle qu’il m’en souvient, se mêle de toutes ces vies non moins imaginaires, mais non moins authentiques, que l’on m’a attribuées. Mais il importe peu. C’est cela qui est moi… » C’est merveilleux… Dire que vous existez… et c’est tout à fait vous.

FAUST

Qu’en savez-vous ?… Allez.

LUST LUST (Elle lit.)

« Mais il importe peu. C’est cela qui est moi. Le passé n’est qu’une croyance. Une croyance est une abstention des puissances de notre esprit, lequel répugne à se former toutes les hypothèses concevables sur les choses absentes et à leur donner à toutes la même force de vérité. Mais je ne me suis jamais abstenu de façonner ainsi ce qui devait être mon histoire ; et par conséquence, je n’ai point, à proprement parler, de passé. Ce que j’ai fait, ce que j’ai voulu faire, ce que j’aurais pu faire sont à l’état d’idées également vivantes devant moi ; et je me trouve également capable de toutes les aventures que ma mémoire me représente ou que mes biographes me prêtent si généreusement. Toutefois… »

FAUST

Toutefois ?

LUST

C’est tout. On s’est arrêté là… On est venu vous rappeler l’heure du grand dîner de gala, chez le Ministre de l’Esprit. Il a fallu mettre votre beau costume, avec l’épée, les rubans, les plumes et les étoiles… Vous étiez vraiment magnifique, un vrai Prince des Idées !

FAUST

J’en ai fait mes esclaves !… Dites : ne trouvez-vous pas que tout cela est bien abstrait, jeunesse ?

LUST

Faut-il vous dire la vérité ?

FAUST

Je vous laisse le choix du mensonge qui vous paraîtra le plus digne d’être la vérité.

LUST

Hélas, mon Maître, je n’ai pas tant d’esprit que je puisse choisir. Vous voulez bien me demander si ce morceau n’est pas trop abstrait et que puis-je vous répondre ? Je vous avoue que je n’écoute guère ce que je vous relis… Et quand vous me dictez, je pense toujours à autre chose, tout en écrivant.

FAUST

Comment… Alors, je ne puis guère compter sur vous ?

LUST

Au contraire, mon Maître !… Si je pensais à ce que vous dictez, j’écrirais des plus mal… Il m’arriverait de mêler du mien à votre beau style.

FAUST

Cela ferait peut-être assez bien… De petites coulées d’eau fraîche dans mon sable sec… Et que vous vient-il à l’esprit, par exemple ?

LUST

Oh… Des niaiseries. Naturellement. N’importe quoi. Parfois des questions indiscrètes. On ne peut pas être près de vous sans penser à bien des choses…

FAUST

Mais à quoi ? Dites un peu.

LUST

Non.

FAUST

Si. Je veux. Il le faut. Puisque je vous dicte mes Mémoires, c’est donc que je me livre à toutes vos curiosités… A propos ! Je vous préviens… Mon devoir est de vous prévenir que, dans ces Mémoires que j’entreprends d’écrire, il viendra certainement plus d’une page qu’il vous sera peut-être assez gênant d’entendre. Et plus gênant ensuite de me relire. Mais je veux donner la plus forte, la plus poignante impression de sincérité que jamais livre ait pu donner, et ce puissant effet ne s’obtient qu’en se chargeant soi-même de toutes les horreurs, ignominies intimes ou expériences exécrables — vraies ou fausses — dont un homme puisse s’être avisé. Il n’est rien de si vil ou de si sot qui ne donne couleur de vérité à une histoire de soi-même. Par conséquence, si vos chastes oreilles…

LUST

Mes oreilles ?… Comment ? Jusqu’aux oreilles ! Cela, je ne savais pas… Des oreilles peuvent donc ne pas être chastes ? Mes jolies petites oreilles ! Mais quelle invention ! Que diantre peut-on faire à des oreilles qu’un petit trou d’aiguille pour les perles ?…

FAUST

Le fait est qu’elles appellent des perles… Elles sont charmantes, ces petites oreilles… (Il lui prend l’oreille.) Merveilleusement épanouies… Faites pour écouter sans comprendre et pour saisir ce qui ne se dit pas. Je suis sûr que celle-ci entend fort bien ce que je lui conte en ce moment. (Il lâche l’oreille.) La Nature a un faible pour les spires nacrées, dont elle façonne de bizarres joyaux dans la mer, et les ornements de l’ouïe sur les côtés d’une jolie tête… Mais il s’agissait de tout autre chose. Je voulais vous dire que si vous ne vous sentez pas sûre, tout à fait sûre, de n’être jamais gênée, ni choquée, ni trop… intéressée, trop… intéressée par ce qu’il arrivera que je vous dicte, il vaudra mieux pour vous, et pour moi, que vous pensiez, dès à présent, à un emploi moins exposé de vos talents…

LUST

Maître, si je comprends ce que vous dicterez, je puis l’entendre, et si je ne comprends pas…

FAUST

Si vous ne comprenez pas, vous essaierez de comprendre ; et c’est bien là le pire. Qui sait ce que vous inventerez ? Les innocents sont effrayants. Vous me dites vous-même qu’il vous vient déjà à l’esprit des questions indiscrètes, et je ne vous ai encore rien dicté qui ne soit parfaitement pur.

LUST

Mes questions, Maître ? En vérité, il n’y en avait qu’une…

FAUST

Dites.

LUST

Oh !… Je n’oserai jamais.

FAUST

Si. Je veux. J’ordonne. Il faut aller au bout. Sans quoi…

LUST

Sans quoi, quoi ?

FAUST

Sans quoi le reste réservé de votre pensée vous pèsera sur le cœur, tandis que la sensation de votre réticence se prolongera peut-être dans mon esprit. Dès lors, plus de confiance, et notre travail en pâtira. Mais je voudrais tant, au contraire, avoir une certitude de confiance pleine et claire entre nous, avoir pour secrétaire une demoiselle de cristal…

LUST

Oh ! Le joli titre !… La Demoiselle de Cristal ! Et puis, cela fait un nom, un beau nom : Lust de Cristal… Vicomtesse Lust de Cristal… On peut signer des romans…

FAUST

Enfin, le voulez-vous ce titre ? Le prenez-vous ?… Eh bien, méritez-le ! Devenez transparente. Parlez. Répondez-moi.

LUST

Puisqu’il le faut… Puisque vous l’exigez… Puisque je dois être transparente… Je parle… Je vous demande… Ne m’en veuillez pas… L’esprit souffle où il veut…

FAUST

Erreur commune. L’esprit souffle où il peut, ce qu’il peut. Allons, parlez !

LUST

Alors, Maître, est-il bien vrai que vous ayez eu commerce avec…

FAUST

Le Diable ? (Lust fait signe que oui.) Mais naturellement. Comme tout le monde. Connaissez-vous quelqu’un qui n’ait pas eu des relations particulières avec lui ? C’est impossible. Comment faire pour n’en pas avoir ? Il faudrait ne pas penser, ne pas rêver, ne pas sentir… Tenez, que faites-vous en ce moment, mon enfant ? Vous brûlez, jeune Lust, vous brûlez de savoir…

LUST

Enfin, l’avez-vous vu ?

FAUST

On l’a dit. On l’a écrit. On l’a même chanté, beaucoup chanté. Tellement dit, écrit et chanté que j’ai fini par le croire… Mais à présent… Te commence à ne plus le croire.

LUST

Après trois mille représentations ? Et pourquoi ?

FAUST

C’est qu’il est de mon destin de faire le tour complet des opinions possibles sur tous les points, de connaître successivement tous les goûts et tous les dégoûts, et de faire et de défaire et de refaire tous ces nœuds que sont les événements d’une vie… Je n’ai plus d’âge… Et cette vie ne sera achevée que je n’aie finalement brûlé tout ce que j’ai adoré, et adoré tout ce que j’ai brûlé.

LUST

Pauvres dames qui vous ont aimé ! Vous les aurez mises dans le fourneau du laboratoire.

FAUST

Inutile. La vie suffit. D’ailleurs, la femme brûle mal. Il faut tout le temps surveiller la combustion et entretenir le foyer. Cela est très coûteux et très fatigant.

LUST

Avec votre tour complet des opinions, vous me faites songer au médecin de maman. Il l’a privée de sel, pendant dix ans, sous peine de mort… Puis, il l’a remise au sel ; et je suis sûre qu’il s’apprête à la dessaler encore, dans quelque temps. Mais… ma réponse ? Je n’ai pas ma réponse… L’avez-vous vraiment vu, ce qui s’appelle vu ? Comment est-il ?

FAUST

Mais il est ce qu’on veut. Vous entendez : ce qu’on veut. Tout ce que l’on veut, quoi qu’on veuille, peut toujours être lui.

LUST

Je n’ai pas ma réponse. Maître… Je n’ai que des répliques.

FAUST

Et j’ajoute qu’il se change en bien des choses, sous lesquelles il suffit de bons yeux pour le reconnaître. Tenez, ce joli temps d’hier. Il faisait tiède et tendre, après l’ondée… C’était lui. Le petit banc au soleil, qui invitait à tout ce qu’un banc doucement doré, et sensiblement à l’écart, sous des feuilles qui le caressent, propose de langueur, c’est lui. Un certain goût de fraises ou, plutôt, le souvenir de ce goût, plus puissant encore, c’est encore lui… Et vous-même, pour la perte du passant qui se retourne après vous et flaire votre vol, c’est lui, Lust… Il est vous-même.

(On frappe.)

LUST

Non, mon Maître. Tout cela c’est de la Littérature. Ce n’est pas lui.

FAUST

De la Littérature ? La Littérature, hélas, n’est pas toujours lui. Comme on l’a dit de quelque autre chose, elle n’en a trop souvent ni l’agrément ni la profondeur… (On frappe. Entre le serviteur-type.) Qu’est-ce que c’est ?

LE SERVITEUR-TYPE

Monsieur le Professeur, c’est un Monsieur.

FAUST

Il vous a dit son nom ?

LE SERVITEUR-TYPE

C’est un Monsieur qui a dit qu’il était ami de Monsieur… Il est plutôt grand, plutôt maigre… Je n’ai pas bien saisi son nom… Il parle avec un accent drôle, plutôt étranger.

FAUST (déclamant).

Il parle italien avec un accent russe{3}…

LE SERVITEUR-TYPE

Je ne sais pas, Monsieur.

FAUST

C’est bien. Faites monter. (A Lust.) Mademoiselle, voulez-vous allez m’attendre au laboratoire, où une idée de propreté et un rien d’ordre ne feront pas de mal.

LUST

J’y vais, Maître… (A part.) C’est lui !…

(Exit.)

 

SCÈNE DEUXIÈME

FAUST, MÉPHISTOPHÊLÈS (en lévite de clergyman,

très élégant, oreilles pointues de bouc).

MÉPHISTOPHÊLÈS

Cette petite espèce est bien curieuse du diable. Fallait-il donc venir en cornes et en rouge, avec les ailerons, les griffes et la queue ?

FAUST

Tu es très bien comme cela… Et tu te sers d’une porte pour entrer !… Et tu embaumes, ma foi !

MÉPHISTOPHÊLÈS

N’est-ce pas ? Une infime modification au sulfure classique, et je répands la fleur la plus flatteuse à l’odorat.

(Il s’installe bizarrement sur la table.)

FAUST

Tu sais trop bien que les parfums sont les plus grands traîtres du monde. Ils annoncent, ébauchent et dénoncent les desseins les plus délicieux. Qui se parfume s’offre ! Un grand saint prétendait que les odeurs empêchent la méditation.

MÉPHISTOPHÊLÈS

C’est toujours autant de gagné. La méditation est un vice solitaire, qui creuse dans l’ennui un trou noir que la sottise vient remplir. Je dois beaucoup à la méditation… Que faut-il faire de cette fille ?

FAUST

Doucement. Il ne s’agit pas du tout d’effeuiller une nouvelle Marguerite.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Tu lui as promis des perles ?

FAUST

Mais non…

MÉPHISTOPHÊLÈS

En voici. (Il ouvre la main ; il en tombe une chaîne de perles.)

FAUST

Mais non, mais non… Tu écoutes tout ce que l’on se dit, mais j’ai remarqué que tu comprends souvent tout de travers. Tu es plein d’idées préconçues.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Avoue que j’ai eu une belle idée, des mieux préconçues, quand j’ai glissé dans le fatras de tes papiers le feuillet de l’Érôs énergumène.

FAUST

Ce titre est à ravir. Tu me le donnes ?

MÉPHISTOPHÊLÈS

Que veux-tu que j’en fasse ? Prends-le… Prends le génie de ton mauvais génie. Mais je ne pense pas que tu tires jamais grand’chose de ces deux mots magiques… Ils ont rendu la demoiselle assez nerveuse. Quant à toi… A toi ! Toi, Érôs énergumène !… ha ha ha ! (Rire.) Convulsion grossière ! toi… ha ha ha !

FAUST

Je te répète qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle affaire Marguerite.

MÉPHISTOPHÊLÈS

J’espère bien que le genre est épuisé. Nous n’en sommes plus, ni toi ni moi, (chacun selon sa nature), à combiner un rajeunissement supplémentaire avec une virginité complémentaire. Quoique… On peut toujours y penser… Je pense toujours à tout. Explique-toi donc, puisque tu m’as invoqué.

FAUST

Moi ?

MÉPHISTOPHÊLÈS

Toi. Tu as pensé trois mille deux cents fois à ton vieux serviteur depuis huit jours, depuis que la demoiselle transparente est chez toi. J’ai senti de fort loin frémir la résonance de l’idée que tu as de moi… Mais je n’ai pu distinguer pourquoi, à quelle fin ? Ta tête docte est si abstruse, si compliquée, si brouillée de connaissances bizarres, si pénétrée d’analyses extrêmes, pétrie de tant de contradictions, à la fois super-délirante et extra-lucide que je m’y perds, que je ne sais jamais à quoi tu vas et ce que tu veux, puisque tu n’en sais rien toi-même, et que je ne puis donc en savoir plus que toi. Mais j’ai bien perçu, cependant, trois mille et deux cents fois, dans ce chaos d’esprit, un certain désir ou besoin de me voir ; désir ou besoin, en liaison confuse avec la Lust en question. Moi aussi, j’ai des oreilles. Oreilles de bouc, s’entend, et point de perles.

FAUST

Tu peux avoir raison. J’ai des projets. L’amour est hors de question. Quant à Lust, mes intentions sont simples et presque pures.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Un rien d’énergumène, une esquisse d’Érôs…

FAUST

Je ne sais si ta bestialité peut me comprendre. Les esprits sont brutaux comme des actes purs qu’ils sont, par essence. Peux-tu concevoir que j’aie besoin d’un aimable dévouement auprès de moi, une présence douce et complaisante, et tout près d’être tendre ? Et même… assez tendre. Oui, la tendresse, tout court.

MÉPHISTOPHÊLÈS

La tendresse toute nue.

FAUST

Mais non… La tendresse assez bien vêtue. Voilà tout. Point de démonstrations excessives. Point d’amour : je sais trop qu’il s’achève en ruine, en dégoût, en désastres : c’est le froid, c’est la haine, ou la mort qui termine ces jeux de la chair ou du cœur, et qui règle leur compte aux délices ! Mais, je te le redis, je ne veux qu’une présence douce auprès de ma pensée, une assistance sensible et effedtive, car il faut qu’elle travaille, Lust…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Sous toi.

FAUST

Garde donc tes sottises. Tu n’es qu’un esprit, te dis-je ! Jamais esprit n’a eu d’esprit. Être n’est pas avoir… En somme, je vois auprès de moi une personne relativement sérieuse dans la gaieté et relativement gaie dans les choses sérieuses ; relativement tendre dans le travail ; relativement laborieuse…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Dans les tendresses… Mets cela dans les annonces !

FAUST

Mais je crois que je la tiens.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Et moi, je crois que ce que tu tiens te tient… Tout ceci ne me dit point ce que j’ai à faire à présent dans ton histoire, déjà si chargée. Que me veux-tu ? Qu’est-ce que je fais ici ? Tu n’es plus une opération pour moi ; nos comptes sont réglés. Quant à la personne relativement gaie, et cætera, elle viendra toute seule où il faut qu’elle aille… Elle y courra. Inutile de s’en occuper. Alors ?

FAUST

Tu peux me servir en quelque chose.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Je le sais bien. On ne pense jamais à moi d’une pensée désintéressée. C’est là le triste sort de toutes les puissances véritables. On nous prend pour des domestiques affectés aux besognes difficiles qui demandent des talents extranaturels… On invoque les saints, on évoque le diable : on n’y regarde pas de si près. Pourvu que les gens se tirent d’affaire, ils ne s’inquiètent pas si le secours leur vient d’en haut ou bien d’en bas.

FAUST

C’est juste. L’homme est à mi-chemin des deux. Mais je n’ai pas fini. Je voudrais me servir de toi ; mais dans une entreprise assez différente de toutes celles où l’on t’emploie en général.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Le mal est bon à tout.

FAUST

Attends ! Je voudrais me servir de toi, mais te rendre peut-être un certain service.

MÉPHISTOPHÊLÈS

A moi ?

FAUST

Ecoute. Je ne puis te cacher que tu ne tiens plus dans le monde la grande situation que tu occupais jadis.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Penses-tu ?…

FAUST

Je t’assure… Oh ! je ne parle pas de ton chiffre d’affaires, ni même des bénéfices nets. Mais le crédit, la considération, les honneurs…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Peut-être, peut-être…

FAUST

Tu ne fais guère peur. L’Enfer n’apparaît plus qu’au dernier acte. Tu ne hantes plus les esprits des hommes de ce temps. Il y a bien quelques petits groupes d’amateurs et des populations arriérées… Mais tes méthodes sont surannées, ta physique ridicule…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Et tu t’es mis en tête de me rajeunir, peut-être ?

FAUST

Pourquoi pas ? Chacun son tour.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Tentateur…

FAUST

Je veux surtout te divertir un peu. C’est le moyen que j’ai trouvé de me distraire un peu moi-même. Nous ferions échange de pouvoirs.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Ceci me passe. Tu oses prétendre que je puisse avoir besoin de toi ?

FAUST

Je sais ce que je dis. Tu es dans l’Éternité, mon Diable, et tu n’es qu’un esprit. Tu n’as donc point de pensée. Tu ne sais ni douter ni chercher. Au fond, tu es infiniment simple. Simple comme un tigre, qui est tout puissance de proie, et se réduit à un instinct de ravisseur. II doit tout aux moutons et aux chèvres : ses muscles et ses crocs, ses ruses et sa formidable patience. Il n’y a rien de plus en toi, Mangeur d’âmes qui ne sais pas les déguster ! Tu ne te doutes même pas qu’il y a bien autre chose dans le monde que du Bien et du Mal. Je ne te l’explique pas. Tu serais incapable de me comprendre. Je te dis seulement que tu peux avoir besoin de quelqu’un qui pense et réfléchisse pour toi. L’esprit pur, même impur, en est tout à fait incapable.

MÉPHISTOPHÊLÈS

On ne m’a jamais parlé sur ce ton-là. Du moins, depuis… fort longtemps. Tu dis que je suis incapable de pensée, moi qui pénètre toutes les vôtres…

FAUST

Non. Tu te meus comme la foudre sur les plus courts chemins de la nature humaine. Ce sont les voies du Mal.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Tout ceci est à voir… Tu es un si étrange personnage ! J’en ai connu bien peu qui aient su, pu, voulu comme toi se mettre hors du jeu. Il m’est passé des milliards d’âmes par les ongles, et qu’ils s’en soient tirés, qu’ils y soient demeurés, j’ai observé quel petit nombre sur cet énorme nombre était celui des êtres sans pareils. J’ai vu des dix mille Césars, aussi brillants que Jules, des Sophocles, des Archimèdes, des Platons, des Confucius, des Praxitèles à foison. Et je ne parle pas des beautés qui se crurent sans rivales, des virtuoses de première grandeur, des anachorètes excessifs, de tous les faiseurs de choses sublimes… Si tu savais comme il est divertissant et comique de considérer une masse de gens uniques, agglutinés ensemble comme des abeilles. C’est un des jolis coups d’œil de chez moi. Chacun s’est cru le seul de sa valeur, et il a fait, sans doute, tout ce qu’il fallait pour n’avoir point de semblable par les talents, la grâce, la violence ou a profondeur. Il me suffit, là-bas, de mettre le génie avec le génie de même espèce, pour jeter et maintenir dans le désespoir éternel tous les orgueilleux de grand style… Il en est d’eux comme du diamant, dont tout l’éclat pour vous serait celui du verre, si ce charbon recuit pavait les plages, ou si vous connaissiez, comme moi-même, les entrailles des vieux volcans. Si l’on savait la surabondance de ce qu’il y a de plus rare, et la quantité des hommes de premier ordre par millier de siècles, le diamant de l’orgueil tomberait à zéro… Mais toi, tu m’intéresses. Ton cas — peut-être — est-il tout à fait particulier.

FAUST

Je respire.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Oui. Ni le Ciel ni l’Enfer n’ont pu te retenir. On dirait que tu as vomi indistinctement le miel de leurs promesses comme le fiel de leurs menaces. C’est par quoi il est possible que tu m’étonnes, chose très étonnante.

FAUST

Eh bien, faisons accord…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Mais tu ne m’as rien dit.

FAUST

Écoute : Je veux faire une grande œuvre, un livre…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Toi ? Il ne te suffit pas d’être toi-même un livre ?…

FAUST

J’ai mes raisons. Il serait un mélange intime de mes vrais et de mes faux souvenirs, de mes idées, de mes prévisions, d’hypothèses et de déductions bien conduites, d’expériences imaginaires : toutes mes voix diverses ! On pourra le prendre en tout point, le laisser en tout autre…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Ceci n’est pas trop neuf. Chaque lecteur s’en charge.

FAUST

Personne, peut-être, ne le lira ; mais celui qui l’aura lu n’en pourra plus lire d’autre.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Il sera mort d’ennui…

FAUST

Tais-toi… Je veux que cet ouvrage soit écrit dans un style de mon invention, qui permette de passer et de repasser merveilleusement du bizarre au commun, de l’absolu de la fantaisie à la rigueur extrême, de la prose aux vers, de la plus plate vérité aux idéaux les plus… les plus fragiles…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Je n’en connais pas d’autre.

FAUST

Un style, enfin, qui épouse toutes les modulations de l’âme et toutes les sautes de l’esprit ; et qui, comme l’esprit même, parfois se reprenne à ce qu’il exprime pour se sentir ce qui exprime, et se fasse reconnaître comme volonté d’expression, corps vivant de celui qui parle, réveil de la pensée qui tout à coup s’étonne d’avoir pu quelque temps se confondre à quelque objet, quoique cette confusion soit précisément son essence et son rôle…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Ho ho… Il se voit que tu m’as fréquenté. Ce style-là me paraît tout méphistophélique, Monsieur l’Auteur !… En somme, le style… c’est le diable !

FAUST

Les plus grands m’ont donné l’exemple des emprunts.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Par ma fourche, j’approuve. S’il arrive que quelque belle dérobe les bijoux d’une opulente laide, je n’y vois que la réparation d’un désordre, et le juste rétablissement de l’harmonie ; et je seconde cette justice de mon mieux. Il est juste et digne que la belle soit le plus belle possible, et que la laide n’insulte pas au décret qui l’a faite un pitoyable objet d’où le regard s’enfuit.

FAUST

J’ai donc ce grand ouvrage en tête, qui doit finalement me débarrasser tout à fait de moi-même, duquel je suis déjà si détaché… Je veux finir léger, délié à jamais de tout ce qui ressemble à quelque chose… Et m’en aller vers toi… ou vers tes anciens camarades, l’esprit et les mains libres, comme un voyageur qui a fait abandon de son bagage et marche à l’aventure, sans souci de ce qu’il laisse après soi.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Alors, tu veux finir en homme de lettres, comme un simple conquérant ! Il est donc bien difficile de tenir sa plume… Est-ce que j’écris, moi ?

FAUST

Mais c’est là justement de quoi mon grand ouvrage me doit une bonne fois délivrer.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Et moi, tu me prends pour un cul-de-lampe ?

FAUST

Tiens !… quelle heureuse idée ! Mais non. J’ai besoin de Lust et de toi-même. Je vous conduis tous deux (mais tes pouvoirs aidant) en divers lieux du monde où je voudrais bien voir le classique Démon que tu es. Je ne puis te cacher que tu parais assez démodé. Tu ne sembles pas concevoir l’effrayante nouveauté de cet âge de l’homme.

MÉPHISTOPHÊLÈS

L’homme est toujours le même, et moi aussi. Je persévère.

FAUST

Tu persévères dans l’erreur historique. Jusqu’ici les moyens de l’esprit de l’homme étaient si faibles qu’il ne faisait qu’effleurer la surface des choses, et attenter à peine à la substance de la vie. Le plus grand monarque ne pouvait que tuer et construire. Tout ce que l’on imaginait qui passât ce pouvoir si borné était supposé appartenir à un ordre surnaturel. La magie vivait de cette croyance. Tu en sais quelque chose. Illustre Méphistophélès… Tu le devrais savoir d’autant mieux que toi-même, tu n’es qu’un produit de tradition…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Tu me prends pour un mythe… après un cul-de-lampe…

FAUST

Mais je te prends pour ce que tu deviens.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Et dans le même temps que tu me demandes un service, ô Homme que tu es ! Tous les mêmes, sinon toujours les mêmes…

FAUST

Je te dis que je veux te servir, et d’abord te faire comprendre combien ta propre situation est gravement intéressée par le changement inouï dont je te parle… Va, l’homme de jour en jour dépouille le fameux « même homme » que tu travailles depuis le misérable Adam. Tu es voué à essayer de tromper et de perdre, de génération en génération, ce vieux type de créature, et tu pratiques ton métier…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Pardon, mon art…

FAUST

Ton art, selon une routine assez heureuse… jusqu’ici. Tu appliques une science du cœur tout élémentaire, d’une simplicité tout angélique, illustrée, plutôt que secourue, par quelques tours de physique amusante, toujours un peu les mêmes… Attends ! Laisse-moi te parler ! Pendant que tu te reposais ainsi dans la paresse de ton éternité, sur tes procédés de l’An I, l’esprit de l’homme, déniaisé par toi-même !… a fini par s’attaquer aux dessous de la Création… Figure-toi qu’ils ont retrouvé dans l’intime des corps, et comme en deçà de leur réalité, le vieux CHAOS…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Le CHAOS… Celui que j’ai connu ? Ce n’est pas possible…

FAUST

On pourra te montrer ceci…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Le CHAOS.

FAUST

Oui. Le Chaos, le vieux Chaos, ce désordre premier dans les contradictions ineffables duquel espace, temps, lumière, possibilités, virtualités étaient à l’état futur…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Ils ont retrouvé le CHAOS… J’étais Archange !

FAUST

Et ils commencent à tâtons à toucher même aux principes de la vie. Écoute : ils savent désormais ne plus s’égarer dans leurs pensées. Ils ont compris que l’intelledt à lui seul ne peut conduire qu’à l’erreur et qu’il faut donc s’instruire à le soumettre entièrement à l’expérience. Toute leur science se réduit à des pouvoirs d’agir bien démontrés. Le discours n’est plus qu’accessoire… Écoute encore : rien de ce qu’ils découvrent de la sorte ne ressemble à ce que l’on imaginait autrefois. Il ne demeure rien ni des vérités ni même des fables, qui leur venaient des premiers temps.

MÉPHISTOPHÊLÈS

C’est terrible…

FAUST

Je vois que tu commences à t’émouvoir. C’est une sensation qui m’importe, car mon idée est de te faire voir tout ceci de fort près.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Avec la demoiselle…

FAUST

Oui, je veux observer, et je veux qu’elle note pour mon grand ouvrage, les réactions du diable à toutes les irritations que la visite du temps neuf ne pourra manquer d’exciter dans l’esprit infernal… Songe, songe, Satan, que ce changement extraordinaire peut t’atteindre toi-même, dans ta redoutable Personne… C’est le sort même du Mal qui est en jeu… Sais-tu que c’est peut-être la fin de l’âme ? Cette âme qui s’imposait à chacun comme le sentiment tout-puissant d’une valeur incomparable et indestructible, désir inépuisable et pouvoir de jouir, de souffrir, d’être soi, que rien ne pouvait altérer, elle est une valeur dépréciée. L’individu se meurt. Il se noie dans le nombre. Les différences s’évanouissent devant l’accumulation des êtres. Le vice et la vertu ne sont plus que des distinctions imperceptibles, qui se fondent dans la masse de ce qu’ils appellent « le matériel humain ». La mort n’est plus qu’une des propriétés statistiques de cette affreuse matière vivante. Elle y perd sa dignité et sa signification… classique. Mais l’immortalité des âmes suit nécessairement le sort même de la mort, qui la définissait et lui donnait son sens et son prix infini…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Tu dis des horreurs !

FAUST

Je dis ce qui se fait. Rien de moi ne paraît dans tout ceci. Mais il fallait bien t’éclairer ce qui est pour achever de te séduire.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Achève… Et prends mes cornes, après un tel affront… D’ailleurs, tu recevras bientôt les tiennes propres, mon Professeur…

FAUST

Il n’est plus temps de plaisanter. J’achève. Es-tu bien sûr, mon Diable, que ta place suréminente te soit éternellement conservée, que l’on ne trouve pas Là-Haut que tu es un agent dont le zèle tiédit, qui ne renouvelle pas ses méthodes, qui rend peu ?… Ton emploi est le plus important qui soit dans l’administration de la Justice Suprême. Mais tu n’inspires peut-être plus la même confiance. Il n’est pas écrit que l’on ne trouvera jamais quelqu’un de pire…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Mon cher, on ne remplace pas le Premier Archange… Je suis tombé, mais du plus haut. (Il paraît illuminé un instant d’une lueur violette.)

FAUST

Sans doute… Mais, quand tu auras mieux connu les mortels d’aujourd’hui, tu comprendras. Tout le système dont tu étais l’une des pièces essentielles n’est plus que ruine et dissolution. Tu dois avouer toi-même que tu te sens égaré, et comme dessaisi, parmi tous ces gens nouveaux qui pèchent sans le savoir, sans y attacher d’importance, qui n’ont aucune idée de l’Éternité, qui risquent leurs vies dix fois par jour, pour jouir de leurs neuves machines, qui font mille prestiges que ta magie n’a jamais rêvé d’accomplir, et qui sont mis à la portée des enfants, des idiots… Et qui font produire à ces miracles un mouvement d’affaires inconcevable…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Font-ils de l’or ?

FAUST

Bientôt. Du reste, l’or lui-même se meurt, et ils obtiennent des métaux plus de cent mille fois plus précieux.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Quoi, le veau d’or…

FAUST

Vaudra demain moins cher que le veau naturel.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Est-ce qu’ils ressuscitent les morts ?

FAUST

Ils n’en ont pas la moindre envie.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Pourquoi ? C’était le grand jeu.

FAUST

Parce qu’ils trouvent que c’est chacun son tour et que les entrants prendraient leurs places.

MÉPHISTOPHLÉÈS

Ah !… Ils sont forts aujourd’hui… J’ai peur qu’ils aient compris. C’est grave. Oh ! je voyais bien, dans mon rayon spécial, que tout allait… à la diable. Les gens se convertissent, se pervertissent, retournent à confesse pour se marier, pour écrire un livre. Ils traversent les religions comme les cerceaux de papier. Ils se font baptiser dans l’Inde, pour avoir des culottes, à Paris pour entrer à l’Académie. Et ils se marient, se démarient, se remarient, tant que l’Église perd la tête entre les annulations, les unions mixtes ; les vraies et les fausses mariées. Elle ne sait plus où sont les concubines, les épouses, les consommées et les non-consommées. Ah ! ils ont du mal, à Rome ! Et moi, en ce qui me concerne, je suis bien obligé de refaire mon droit canon… Avec les Américaines, surtout, qui ont de grands moyens, c’est affolant…

FAUST

Pauvre diable !

MÉPHISTOPHÊLÈS

Oui… Mais, pauvres gens ! Le Mal était si beau, jadis… J’en étais l’intelligence et le Principe. La douleur, le plaisir m’étaient les deux cordes d’un certain luth que je touchais comme un Orphée.

FAUST

Le Beau n’est plus. Le Mal s’est avili. Alors… tu m’appartiens. Tu vois ce qui t’attend si tu demeures le vieux diable des vieilles trappes ? LA-HAUT, ILS te jugeront insuffisant, et tu ne seras plus bon qu’à charger les grilles au fin fond des enfers. Ici, tu ne laisserais de mémoire qu’au théâtre Guignol, sous le bâton…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Après tout… Il se peut que je ne serve à rien. Je repose, peut-être, sur une idée fausse…

FAUST

Laquelle ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Que les gens ne sont pas assez… malins pour se perdre tout seuls, par leurs propres moyens.

FAUST

Ma foi, je ne vois rien qui ne te donne raison… Mais te décides-tu ?

MÉPHISTOPHÊLÈS

Allons… Soit !… Je signe. (Il découvre son bras très velu.)

FAUST

Pas de bêtises. Pas de prise de sang. Ce n’est plus qu’une formalité thérapeutique. C’est fini, les papiers et les signatures. Les écrits aujourd’hui volent plus vite que les paroles, lesquelles volent sur la lumière. Personne n’en veut plus. Donc, nous sommes d’accord. J’appelle la demoiselle…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Inutile. C’est fait. Elle arrive haletante ! J’ai encore quelques petits tours dans mon sac !… Tu l’entends ?…

(On entend Lust crier.)

 

SCÈNE TROISIÈME

LES MÊMES, LUST

LUST

Maître… Maître… Au secours… (Elle entre.) Venez vite… Maître… Appelez tous vos gens…

FAUST

Qu’est-ce qu’il y a ?

LUST

Le feu… Tout à coup il a envahi le laboratoire… Venez vite… Tout flambe…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Inutile, c’est fini.

LUST ET FAUST (ensemble)

Ah… ah…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Oui.

LUST

Ah… Je comprends… C’est vous… le Diantre… (Elle fait la révérence.) C’est drôle, vous ne me faites pas peur du tout.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Je l’espère bien, belle enfant. Si je faisais peur, je ne serais pas le Diable. Seulement… je puis faire peur.

LUST

Oh ! je pense bien que vous pouvez vous changer en quelqu’un d’effrayant, en bête horrible, en monstre, en pieuvre, en singe !…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Je ne suis pas tous les jours en grand costume. C’est précisément quand je parais en cet état hideux qu’il faut le moins s’épouvanter.

LUST

Mais alors, je n’ai pas la sensation d’avoir vraiment vu le Diable ; et je n’aurai rien à raconter. Vous êtes assez gentil comme cela, mais vous ressemblez à tout le monde.

MÉPHISTOPHÊLÈS

Prenez garde… Rien n’est plus dangereux que tout le monde. Écoutez donc un peu ce que tout le monde dit de tout le monde…

LUST

Oh, je sais… C’est plein de vipères, bien sûr.

MÉPHISTOPHÊLÈS (à demi-voix).

Et si vous saviez ce que tout le monde dit de vous…

LUST

De moi ?… Qu’est-ce qu’on dit ? On ne peut rien dire… Qu’est-ce qu’on dit ?

FAUST

Esprit du Mal, n’allez pas me lui monter la tête…

MÉPHISTOPHÉLÈS

Inutile. Je ne veux que lui donner du Diable quelque idée. Une simple impression. Belle enfant, est-ce que vous tenez toujours à avoir peur ?

LUST

Je ne sais plus, Monsieur…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Venez un peu à moi. Approchez… Approchez. Tenez, vous approchez maintenant toute seule… Regardez-moi dans les yeux. Bien fixement… Plus fixement…

(Lust pousse un cri et se voile la face.)

FAUST

Allons, ne la tourmente pas… Qu’est-ce donc que tu lui as montré dans tes prunelles ?

MÉPHISTOPHÊLÈS

Un rien. Le fond du fond de sa pensée.

LUST

Ah ! mon Dieu !… (Elle tombe sur une chaise.)

FAUST

Chut !… (Il lui ferme la bouche.)

LUST (tremblante).

Je crois bien que je viens de voir quelque chose de l’Enfer…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Mais non… Mais non… Venez encore un peu à moi, Demoiselle de Cristal ! Je veux vous voir en transparence… A ma façon. Venez, venez… (Elie vient comme attirée.) Là… là… Tournez-vous… Tournez-moi le dos… Là. là. Maintenant, n’ayez pas peur… Pas peur ? Pas encore peur ? Là… Maintenant je vous prends la nuque. Là. Je ne vous fais pas de mal ? Je ne fais jamais de mal. Là ! Doucement. Très doucement… Là… (Elle tremble de tous ses membres.) Je vous fais mal ? Non… (Très lentement, un temps entre chaque syllabe, et d’une voix profonde.) Cet…te nuit, cet…te nuit…, vous vous êtes cou…chée à deux heures. (Un temps.) Il fai…sait chaud… très chaud, trop chaud… Vous vous ê…tes en…dor…mie… en… dor…mie… sur… le… dos, sur… le dos… largement… lar…ge…ment, … et vous a…vez… rêvé, vous … avez rê…vé… rêvé que… (Il lui parle à l’oreille : elle se tord voluptueusement sous la main de Méphistophélès.) Bon… Puis… vous vous ê…tes réveillé…e, vous vous êtes ré…veillé…e, et ré…veillé…e, vous vous… (Il lui dit quelques mots à l’oreille et retire sa main. Lust tombe à genoux, puis sur les mains ; se relève en larmes qu’elle étouffe et s’enfuit en se cachant le visage, tout rouge.)

FAUST

C’est ignoble. Tu me dégoûtes ! Tu l’écrases… Et nous devons travailler ensemble…

MÉPHISTOPHÊLÈS

Bah ! Ce n’est rien… Une convulsion grossière ! (Il hausse les épaules.)

RIDEAU

ACTE DEUXIÈME

Dans le jardin devant la maison de Faust.

SCÈNE PREMIÈRE

FAUST, PUIS UN DISCIPLE (très jeune homme).

FAUST (seul, froissant et défroissant une lettre).

Non. Certainement, non. Je ne puis me résoudre à vendre ce peu de terre et cette médiocre maison… J’y tiens… Voilà pourtant l’argument décisif. J’y tiens, donc il faut s’en défaire. J’y tiens, donc, elle me tient. Mais si mon principe l’emporte sur la douceur du lieu, je tiens donc à mon principe ; mon principe me tient. Mais si je vends, je devrai acheter autre chose… Quel dérangement ! L’habitude, une fois formée, enchaîne et délivre. (Il s’assied.) J’aime toutes ces choses, chacune de ces plantes, que je vois quand je veux, et que j’ignore quand il me plaît… Si l’on savait que je vais saluer mon beau platane tous les matins, et l’embrasser de tout mon cœur… Ce gredin de notaire… Croit-il que je ne sache pas lire un papier d’affaires ?… O gens de loi !

(Entre le Disciple.)

LE DISCIPLE.

Maître… Mon Maître… (Révérence.) Est-il possible ! Je vous salue respectueusement… Je m’excuse… Je suis si ému…

FAUST

Soyez le bienvenu, Monsieur. Ne soyez jamais ému devant un homme.

LE DISCIPLE

Vous n’êtes pas un homme, Maître… Est-il possible qu’un homme ait fait ce que vous avez fait, toutes ces découvertes, et ces livres que j’ai tant lus, et relus au bout du monde, d’où je viens ? Si vous saviez ce que vous êtes pour moi et pour tant d’autres ! Pardonnez-moi de vous dire si mal ce que je sens si fort. Je n’ai pu résister au désir de vous voir, de m’assurer de votre existence, Maître…

FAUST

Vous venez du bout du monde ? C’est loin. Asseyez-vous, je vous prie.

Le Disciple Non, Maître, pardon… Pas devant vous…

FAUST

Où est ce bout du monde ? Je voudrais bien faire un voyage qui m’assurât, moi aussi, de mon existence… J’en ai fait quelques autres, qui m’ont finalement ramené sur ce banc, et qui m’ont appris… diverses choses. Mais rien sur moi-même que je n’eusse trouvé d’abord dans ma chambre ou dans ce jardin.

LE DISCIPLE

Il est joli, ce jardin… Mais vous devez connaître d’immenses joies dans ce petit espace calme…

FAUST

J’y connais chaque jour quelques petits ennuis… Les escargots, les petites bêtes, tout ce merveilleux petit monde qui fait de l’opposition…

LE DISCIPLE

Cependant, Maître, vous êtes ici entre votre grand génie qui crée, et toute votre gloire qui vous revient du large ae l’univers pensant…

FAUST

Oui. Oui… Je crois bien que mon génie n’est que mon habitude de faire ce que je puis. Supposé que ce soit là précisément ce que les gens appellent « génie », j’admire que ce génie ait pris la forme régulière, la routine des habitudes, et vienne « créer » (comme vous dites) en moi, — ou par moi, — de telle heure à telle heure, presque tous les jours… J’en ai conclu ou bien que je n’ai point de génie ; ou bien, que ce génie dont parlent les gens n’est point du tout ce qu’ils croient qu’il est… D’ailleurs, c’est un étrange rôle que de distribuer les cadeaux du hasard à une foule d’inconnus !

LE DISCIPLE

Oh ! Maître, que dites-vous ! Il n’y a point de doute que vous ne soyez le flambeau même de ce temps. Toute la jeunesse le crie !

FAUST

De ce temps ?… Alors, il est possible, car ce temps ne vaut rien, et son flambeau est celui qu’il mérite… Quant à la jeunesse, — excusez-moi, — toutes les chances de se tromper sont nécessairement avec elle.

LE DISCIPLE

Vraiment, je suis confondu par votre modestie et votre simplicité, Maître. Je suis encore plus ému qu’en sonnant à votre porte.

FAUST

Mon ami, je ne crois pas être modeste, et j’espère n’être pas simple… Mais je suis fatigué de tout ce qui empêche de l’être. Il est gênant et fatigant de faire figure de grand homme : ceux qui s’y plaisent font pitié.

LE DISCIPLE

Mais enfin, Maître, vous aviez conscience de l’œuvre admirable que vous avez donnée aux hommes. Elle existe… Elle est immortelle. Le « De Subtilitate » à lui seul… Et ce Traité extraordinaire du « Corps de l’Esprit » qui ne me quitte pas, et pourtant, je le sais par cœur… Tenez ! (Il tire un livre de sa poche.)

FAUST

C’est une loque. J’avoue que si j’aimais mes livres, c’est dans ce noble état de fatigue et de saleté qu’il me plairait de les revoir.

LE DISCIPLE

Vous ne les aimez pas ?

FAUST

Mais comment voulez-vous que j’aime ce qui ne peut plus que m’attrister ? Vous ne comprenez pas ? Voyons : si j’entr’ouvre un de mes ouvrages, et si je le goûte, si je m’admire ,c’est là me sentir inférieur à celui qui l’écrivit. Je me dis : Tu n’en ferais pas autant aujourd’hui, tu es ta propre diminution. C’est un sentiment très pénible. Que si, au contraire, le texte me semble absurde ou d’un style que je ne puis plus supporter, j’ai honte d’avoir été le malheureux qui l’a pu écrire… On n’y échappe point. Il faut pleurer dans les deux cas, ou celui que l’on est, ou celui que l’on fut, et le moment présent a toujours les deux visages d’un Janus, tous deux fort tristes.

LE DISCIPLE

Vous me désespérez… Qui m’eût dit que je trouverais dans l’illustre Faust cette profondeur d’amertume. Vous éclairez tout ce qu’on aime d’une lumière étrange et froide.

FAUST

En vérité, mon ami, je n’aime ni ne hais le passé, ni mes livres qui en sont des fragments et des fruits… Ils ne sont plus de moi. Je ne me trouve point dans le passé… Un MOI a-t-il un passé ?… Mais ce mot de passé n’a plus de sens pour ce moi… J’ai vécu et puis… j’ai plus que vécu ! Comment vous expliquer ceci ? Je ne sais vous donner de mon destin rigoureusement singulier qu’une figure… Supposez que vivre se représente par une sorte de mouvement, qui aille d’un lieu et d’un jour où l’on naît, au lieu et au jour où l’on meurt. Le soleil d’une vie se lève en un point de l’horizon, se dégage des brumes et des formes tendres de l’enfance. Le grand jour des sensations, des désirs, de la connaissance, des affeéïions et des pensées se lève… La lumière se précise et durcit. L’astre des forces et des certitudes atteint le plus haut de sa course, puis décline et disparaît… L’homme est donc une sorte d’éphémère qui ne revit jamais ce jour unique, qui est toute sa vie. Le soleil de sa présence ne luit jamais deux fois, et n’éclaire jamais que des spectacles sans pareils, entre la nouveauté de sa naissance et la nouveauté de sa mort… Mais moi, mon jeune ami, j’ai vu, par l’intervention de puissances mystérieuses, j’ai vu le jour de ma vie se poursuivre sous l’horizon fatal. L’autre face de la nature et les antipodes de la création m’ont été révélés. J’ai fait le véritable tour du véritable monde… Puis, toujours entraîné par ma fatalité, je revins dans le temps… Je vins revivre. Je revis. Je vis, je vois, je connais, si c’est vivre, voir et connaître que de revivre, de revoir et de reconnaître. Vous parliez de génie… Je vous ai dit qu’il ne peut plus pour moi avoir d’autre signification ni d’autre valeur que celles d’une habitude. L’idée la plus rare et la plus hardie qui me vienne ne me donne jamais plus l’impression d’une nouveauté. Il me semble, aussitôt surgie, l’avoir déjà pensée et repensée… Et puis, que peut me faire la gloire, quand je sais qu’elle n’est que le produit de ces êtres qui ne vivent que leur seul jour ?

Continuer : partie 2 sur 3