Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 106 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Variations sur la céramique illustrée

VARIATIONS

 

SUR LA CÉRAMIQUE ILLUSTRÉE{104}

 

Tous les Arts dont les ouvrages servent à quelque chose et introduisent dans notre vie un ambigu de l’utile et du beau, trouvent dans les exigences de leur fonction certains thèmes inévitables, nécessairement imposés par la nature des services ou de la matière, et sur lesquels l’invention, le goût, le style, la mode ou quelque caprice, développent, avec plus ou moins de bonheur, les variations de l’apparence.

Dans l’Architecture, par exemple, la nécessité d’ouvertures pour la lumière ou pour les êtres, ou bien celle de passages praticables par degrés d’un niveau à un autre, engendre les thèmes abstraits de la Porte, de la Fenêtre, ou des Escaliers, autant d’idées qui sont autant d’occasions d’ajustements de lignes délicates ou magnifiques, et de modulations de formes assemblées.

Et dans l’Art du Meuble, le Lit, le Siège, le Bureau sont autant de types, assez bien définis par nos attitudes sédentaires, qui proposent à l’artiste de composer les aises d’une personne virtuelle, assise ou couchée, avec le contentement d’un spectateur qu’enchante la façon du bâti qui la supporte. Parmi ces thèmes obligés du mobilier, je ne vais pas omettre celui de la Table sur laquelle on mange.

Quoi de plus important que l’acte du repas ? L’homme du monde le moins observateur ne voit-il pas dans l’installation et le progrès rituel d’un repas, une ordonnance toute liturgique ? Toute la civilisation ne paraît-elle point dans ces apprêts et dans ces soins qui consacrent une conquête de l’esprit sur l’impulsion dévorante directe ?

Sur le plan de la Table, la Nappe se dispose. Elle attend les objets essentiels, les vaisseaux et les vases dans lesquels les substances, dont le meilleur doit se changer enfin en nous-mêmes, seront offertes et distribuées.

Dire que cette nourriture se changera en nous-mêmes, c’est dire que rien n’est plus sérieux (ni ne peut l’être) pour chacun, que l’acte de manger. On le voit bien dans l’œil de l’animal qui mange : il peint l’étrange absence d’un être possédé par la toute-puissance de la volonté de vie.

Mais les humains sont les plus légers des animaux ; leurs regards, leurs pensées s’égarent et s’amusent, jusqu’au milieu des occupations les plus dignes d’absorber toute leur présence.

*

« Cette soupière est ravissante… » dit l’un d’eux négligeant sa soupe. L’autre, au moment des petits pois, s’exclame ; il trouve Bonaparte dans son assiette. Une dame brandit le Temple de l’Être Suprême. Chacun fait sa découverte sur le plat qu’il a devant soi. L’Histoire, les Mœurs, les Monuments et les Inventions, les Métiers et les Jeux, les Plaisirs et les Modes, tous les aspects de la vie passée, disputent le regard, dans le creux des assiettes, aux sauces et aux morceaux qui alimentent le présent.

Depuis les hors-d’œuvre et l’entrée jusqu’aux fromages et aux fruits, il n’est de phase du repas qui n’apporte de figures, de scènes, de rébus, ou d’allégories, et n’introduise un divertissement des yeux dans l’action, — j’allais dire : dans le drame physiologique, — qui, procédant de l’appétit vers la satiété, se joue en chacun entre les regards, les narines, les papilles et les sucs, déployant les profondeurs, les veloutés, les puissances expansives des saveurs et des goûts.

La variété des sujets et des décors peints sous l’émail de la couverte s’appareille à la diversité des propos des convives ; et les paroles échangées ne sont pas toujours d’une naïveté incomparable avec celle des charmants décors de la faïence ou de la porcelaine illustrée.

*

Il arrive que la Littérature elle-même se manifeste sur la vaisselle, et qu’une sentence, une épigramme, une devise, un vœu politique, bachique, et quelquefois érotique, donne UNE VOIX à quelque objet ustensile qui figure sur la table. La place est mesurée ; il faut ici que les auteurs visent au laconisme. Si les Histoires Littéraires n’étaient point ce qu’elles sont, des œuvres de fantaisie, où rien ne se trouve qui nous renseigne sur le véritable travail des esprits, quel chapitre y trouverait-on sur le genre bref ?… Quel chapitre serait à écrire sur l’importante et immense production de maximes, de devises, d’épitaphes et d’inscriptions, de proverbes et d’apophtegmes, dans lesquels les hommes à toute époque, se sont efforcés d’enfermer quelque essence !… Il existe plus d’un chef-d’œuvre du génie compendieux. Je dois avouer qu’on n’en inscrit guère sur les ouvrages du potier. Quoique j’aie dit tout à l’heure à quel point un repas est chose sérieuse, je concède que la coutume n’est point d’associer la contemplation d’une belle pensée avec les actes et les sensations de l’homme qui mange. Pascal et La Rochefoucauld sont ignorés de la Céramique. Mais supposé qu’il existât un « service » où Forain eût écrit une douzaine de ses « mots », serait-il pas d’un excitant usage ? Une certaine Poésie pourrait aussi se vouer à se faire lire au fond des plats. Il me souvient d’assiettes dont chacune parlait en petits vers, adressant au convive un quatrain sans grande malice : A une demoiselle un peu mûre, son assiette disait :

Je suis ronde, frêle et claire,

Avec peut-être une ride

Si fine que je sais plaire

Encore à quelqu’un d’avide.

A une autre, cette méchante énigme :

Je suis le lac où repose

Comme une voile paresse

L’aile de dinde que laisse

Percer ta métamorphose.

Laissons ce poète badin, et voyons plus profondément nos faïences.

*

Cagliostro, dit-on, au travers d’une carafe d’eau claire, montrait l’avenir à qui s’en souciait. Mais à Sèvres, la Céramique exposée nous ranime tout un passé. Ceux qui firent et décorèrent ces faïences et ces porcelaines y fixaient l’image des choses qui amusaient ou émerveillaient leur temps. Le souci de plaire et de vendre les faisait, sans effort et sans intention, des historiens scrupuleux des sentiments de leur époque. Ce qu’achète le public le définit exactement. C’est ici un enseignement qui peut servir en toute époque. En voici un autre de caractère universel ; je n’ose dire : philosophique…

J’écrivais tout à l’heure que cette montre de Céramique nous ranimait tout un passé. Davantage : elle nous manifeste avec précision la nature même de tout passé. Le passé n’est point ce qu’on croit. Le passé n’est point ce qui fut ; il n’est que ce qui subsiste de ce qui fut. Vestiges et souvenirs. Le reste n’a nulle existence.

Regardez bien tous ces objets dans le Musée, et songez à présent aux étonnantes quantités de pareils objets qui furent nécessairement en usage ; songez aux millions d’assiettes, de plats et de tasses qui durent être faits et utilisés pendant la période ici représentée ; songez alors à l’action, sur ce nombre immense de pièces, de toutes les causes imaginables de destruCtion, aux tonnes de tessons, aux montagnes de débris qui sont le complément de ce qui subsiste ; songez à la mortalité des choses fragiles, à la durée probable d’une soucoupe ou d’un saladier…

Je n’en tirerai pas une réflexion facile, et d’ailleurs insipide et vaine, quant à la vie des hommes ; je vous invite seulement à une remarque particulière.

Rien ne ressemble plus à notre capital actuel de connaissances, à notre Avoir en matière d’histoire, que cette collection d’objets accidentellement préservés. Tout notre savoir est, comme elle, un résidu. Nos documents sont des épaves qu’une époque abandonne à une autre, au hasard et en désordre.

Mais de savantes et de pieuses mains recueillent çà et là ce qui peut rester de ces restes, les ordonnent de leurs mieux, construisent de leur mieux un ensemble qui donne à penser et prend quelque figure. Quand nous disons : Epoque de la Révolution ou bien style Louis XV, nous ne désignons en réalité, qu’une de ces dispositions de reliques et de redites, avec l’arbitraire qu’il y faut…

Que de lacunes, sans doute !… Mais pensez un peu plus, et vous trouverez aussitôt que si nous avions le tout, nous n’en pourrions absolument rien faire. Notre esprit n’aurait point d’emploi.

Il faut donc nous réjouir d’avoir seulement quelque chose, et de trouver ici, en bel ordre, en bonne lumière, tant de charmantes créations de la vie et de la fantaisie conjuguées, auxquelles l’heureux assemblage qu’on vient d’en faire, donne un sens, dont il permet de grouper la diversité et de soumettre, en somme, aux catégories de la Raison, ce qui fut jadis inventé pour les agréments de la Table.

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