Œuvres (Pléiade), tome II
Fontaines de mémoire
FONTAINES DE MÉMOIRE{105}
La Poésie n’a pas besoin d’être annoncée. Elle est un fait, qui est ou n’est pas. Elle doit se produire sans promesses, et s’introduire telle quelle, par soi seule, dans le monde d’un esprit, comme le son pur tout à coup devient. Le son pur tout à coup s’impose et se dilate, il abolit le bizarre babil des paroles humaines, il chasse devant soi le désordre aérien des bruits d’une salle vivante, les grincements de portes et de chaises et la rumeur de tous les remuements accidentels de personnes et de choses par quoi se cherche, comme à tâtons, le silence.
Placer, marmonner un peu de prose à l’entrée d’un livre de vers me semble donc, en général, une faute. J’ai commis cette faute, et plus d’une fois ; mais toujours à regret. Rien ne trouble et n’ennuie la conscience comme le sentiment de commettre un péché que l’on n’aime pas.
Mais il peut arriver qu’une circonstance singulière, sinon tout exceptionnelle, dont il convienne d’avertir le lecteur afin de le disposer à une attention spéciale, se produise, qui justifie assez un avertissement de quelques mots avant les poèmes, à effacer à peine lu.
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Il ne manque point de poètes, ni même de poètes de grand style parmi les femmes. Cependant qu’il est remarquable, très mystérieux, mais très certain, que rien d’essentiel ne fut jusqu’ici accompli par la femme dans l’ordre de la composition musicale, on connaît, au contraire, dans la Poésie, nombre d’excellentes œuvres féminines, dont quelques-unes d’éclatantes.
Mais il y a poète et poète, et plus d’un type de poésie. Si, au lieu de considérer la production poétique dans son ensemble, on distingue entre les poètes ceux dont les ouvrages se développent comme d’eux-mêmes, à l’appel d’une émotion sans retour, de ceux qui réservent leur premier élan d’expression, ne veulent pas confondre la force avec la forme, et songent qu’il ne suffit pas de sentir pour faire sentir, ni de faire sentir une fois, et comme par surprise, pour faire indéfiniment sentir, et toujours plus entièrement, alors il apparaît assez que presque toutes les femmes dont le talent s’est imposé appartiennent à la première espèce. Celles-ci répugnent à opposer des résistances à leur génie, à se reprendre, à s’exercer contre leur spontanéité, à se soumettre à des contraintes impersonnelles dont la vertu profonde leur est voilée. Elles ne consentent pas que la durée et l’efficace des œuvres dépendent du travail au moins autant que de quelques instants merveilleux. Elles ne conçoivent pas que « l’inspiration » ne doit être qu’une « matière ».
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J’ai pu observer chez quelqu’une d’entre elles, et des plus généreusement douées, une étonnante difficulté à revenir sur telle pièce dont les imperfections lui étant très manifestes et très sensibles, toutefois les beautés qui s’y trouvaient ne voulaient point qu’elle l’abandonnât. Elle ne savait pas où appliquer ses efforts, ni traiter la figure verbale qui lui était premièrement venue à l’esprit, toute belle de fraîcheur et de facilité, avec l’espèce de sang-froid et de liberté qu’il faut pour ne pas demeurer l’esclave d’un détail. Une expression dont la spontanéité vous a ravi n’est jamais qu’un présage ou une promesse : le but est le tout du poème. Mais la personne dont je parle ne voulait pas entendre que le métier de poète ne consiste pas à recevoir des présents du dieu inconnu tant qu’à s’efforcer d’en faire soi-même, d’aussi divins qu’on le puisse, à des hommes tout inconnus. On doit faire ce qu’il faut pour communiquer à ceux-ci la sensation d’une certaine nécessité poétique, qui ne peut résider que dans la forme, laquelle exige la continuité du bonheur de l’expression.
Mais c’est ici que la volonté réfléchie et le désir d’aller plus avant dans la durée d’un enchantement que n’y pénètre l’éclair ou l’instant même du « génie », interviennent ; et ils doivent intervenir jusqu’au point d’effacer enfin toutes les traces de leur effort.
Voilà ce qui est rare dans les œuvres féminines de poésie ; et que je reconnais, avec une heureuse surprise, dans celle de Mme Yvonne Weyher.
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Son livre s’ouvre, et l’œil d’abord y considère les HUIT POÈMES EN FORME DE CHANT ROYAL .
L’aspect carré, l’ordonnance en strophes massives, et comme solides, de ces poèmes l’arrête.
Ceci ne s’est pas fait tout seul…
Je confesse qu’avant de lire, j’ai examiné quelque temps ce « contenant », et que je me suis intéressé pour mon plaisir particulier à la structure de ces éléments d’une plénitude singulière, dont les caractères formels feraient songer, si on les figurait, par une sorte de diagramme, à certaines pages d’algèbre ou de musique savamment et sévèrement construite.
Cinq strophes de Onze vers, complétées par une dernière strophe de Cinq vers, en manière d’envoi ; et ces Soixante vers assujettis à ne rimer que par Cinq syllabes, dont les sons se suivent ou se croisent selon une formule stricte, telle est la dure loi des odes de ce type. (Dans chaque strophe, quatre des cinq rimes sont employées par deux, la cinquième revenant trois fois. Ces rimes sont croisées pour former un premier quatrain ; plates dans le second, dont le dernier vers constitue, avec les trois qui le suivent, un nouveau quatrain à rimes croisées.)
Je ne vois pas de règle plus rigoureuse. Auprès du Chant Royal, le sonnet est un jeu d’enfant.
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Depuis Marot, je ne sais combien peu de poètes se sont rompu l’esprit à observer les lois du Chant Royal. Il suffit de rappeler celles-ci pour exciter toutes les répugnances des modernes à l’égard de l’arbitraire voulu et réfléchi auquel ils opposent l’arbitraire irréfléchi…
On n’ignore pas quel prix j’attache à la discipline dans l’art quand l’artiste se l’impose non par imitation, et non par croyance à la vertu de formes éprouvées ; mais pour avoir soi-même, dans une méditation assez avancée de son grand désir, retrouvé, comme s’il l’eût inventée en quelques instants, l’idée de struétures conventionnelles analogues à celles que nous tenons de très anciennes expériences. S’il y pense encore un peu plus, il peut juger inutile d’en créer de nouvelles. Je me suis étonné quelquefois (en ignorant que je suis de la musique) que l’on n’ait, depuis Bach, cherché d’autre formule que la fugue ; mais on me dit qu’elle suffit à proposer ce qu’il faut de difficulté systématique pour instruire la liberté naïve à poursuivre une liberté d’ordre supérieur.
Quant à cet arbitraire irréfléchi dont je parlais, et dont je n’ignore pas que tout commence par lui, et qu’il emporte avec soi d’inestimables beautés, je constate qu’il ne les offre qu’à titre d’accidents heureux, et qu’on ne peut se flatter qu’il nous livre tout un poème, — de ceux dont on ne peut détacher un fragment qui abolit tout le reste, et qui ne se laissent pas réduire à quelques vers éblouissants.
Mais pour moi, la grande affaire dans la poésie, à présent que tant d’expériences et d’excitantes nouveautés ont enrichi presque à l’excès le trésor des expressions et des formes de vers possibles, serait de rechercher enfin de plus savantes compositions. Rien de plus rare dans notre art. Rien de plus difficile, si l’on entend par « composition » en poésie tout autre chose que ce qu’on désigne par ce mot, s’agissant d’œuvres en prose.
Ni la chronologie d’un récit, ni la pure succession de situations, ni le développement « logique » des « idées », ni même celui d’un « sentiment », ne suffisent à donner à un poème l’unité… substantielle, la continuité, l’indivisibilité qui en feraient le « corps glorieux et incorruptible » que l’on peut concevoir. Cette conception raffinée exclut la recherche trop sensible du « beau vers », grand ennemi du poème qu’il incite le lecteur à détruire pour en dérober les diamants.
Il existe cependant un moyen de résoudre sans des peines infinies ce problème de la composition, si subtil et si difficile à énoncer que nombre de grands poètes semblent ne pas en avoir eu conscience : l’emploi de strophes, mais de strophes qui s’enchaînent et puissent donner l’impression d’une suite de magiques transformations de la même substance émotive.
Ce parti pris s’oppose nettement au développement libre dans lequel on se permet de tout introduire, et qui procure l’illusion de la richesse par l’abondance illimitée de ce qui ne coûte rien. Le joueur poétique peut choisir son jeu : les uns préfèrent la roulette, et les autres, l’échiquier.
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Mme Yvonne Weyher n’a pas moins de mérite à avoir conçu et voulu ce qu’elle a fait, qu’à l’avoir exécuté. Mais c’est à l’exécution même qu’il faut regarder à présent.
Qu’on se représente nettement la difficulté de satisfaire aux règles rigoureuses, presque inhumaines, du Chant Royal, combinée avec le dessein d’émouvoir aussi délicatement et profondément l’âme des hommes que le tentent les poètes qui se donnent le plus de libertés. Chanter le plus sensible d’une vie sans laisser paraître le moins du monde que l’on est chargé de chaînes ; construire, en observant des lois tout abstraites, des formes qui imposent la Tendresse, la Tristesse, la noble amertume du Regret, la profondeur du Souvenir ; ne rien perdre des nuances de la rêverie cependant que l’on veille à l’exactitude de l’ordonnance et que l’on s’astreint à ne pas errer hors d’un programme des plus sévères, voilà l’extraordinaire accomplissement sur lequel j’ai voulu que l’attention du lecteur fût sollicitée de s’arrêter.
Ce n’est pas qu’il n’y ait dans le recueil de Mme Weyher d’autres pièces que celles en « Chant Royal » ; qu’on n’y trouve d’excellents poèmes de forme diverse ; mais leur grâce n’exige pas un avertissement particulier. Si j’ai cru devoir écrire celui-ci c’est, il faut l’avouer, pour exprimer mon contentement de voir vérifier par une expérience des plus heureusement réussies une thèse qui m’est chère et familière. Je me suis souvent demandé pourquoi l’acceptation de conventions nettement énoncées serait plus choquante en Littérature qu’elle ne l’est en Musique ou en Architecture ? Il ne faut pas opposer ce qu’on nomme la « Vie » à cette volonté. La Vie ne procède que dans un réseau de conditions terriblement étroites, et ce ne sont que ses manifestations les plus superficielles qui semblent libres et capricieuses. Mais telle fleur est formée de tel nombre de pétales. Mais ma main porte cinq doigts, ce que je puis considérer comme une détermination arbitraire : c’est à moi de retrouver quelque liberté en exerçant cette main aux cinq doigts, et les actes les plus adroits ou les plus agiles que j’en obtiendrai, ne seront dus qu’à la conscience de cette limitation et aux efforts que je ferai pour suppléer par l’art et l’exercice au petit groupe de moyens donné. Songez à présent au langage…
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