Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 48 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Moralités

 

L’homme qui s’est fait mal.

On se heurte, mal et fureur. Au choc succède la douleur et fureur, l’une et l’autre liées, l’une onde, l’autre écume, l’une force de l’autre. On se jette sur la chose innocente pour la détruire. Elle a nui par son inertie ; on lui donne mémoire, volonté, sensibilité (erreur profondément réelle).

Tout un drame se joue, qui se substitue à la réalité, mais qui en sort. Cela s’apaise par reprises décroissantes. Peu à peu, se dégage toute la sottise de ce violent cauchemar ; et la mauvaise humeur. Parfois le rire. On n’y peut repenser sans recommencer sommairement tout le cycle de la crise. A la fin, on a souffert, on a cassé quelque chose, on a perdu son temps, on a perdu ses forces, on s’est rencontré absurde, et on annule profondément tout ce qui s’est passé et qui recommencera à l’occasion.

C’est une lame de fond qui a surgi, agi, ravagé, qui a surpris le calme habitant du rivage. Tout grand déchaînement se fait un rêve, car c’est un rêve que de tendre à mettre le tout et le hasard en accord : rêve d’autant plus complet que le déchaînement est plus grand ; qui suit les fluctuations, se reprend, se dissipe. Il s’alimente de tout : naïveté. Le cerveau excité fait ce qu’il sait faire : personnifier ; se voir étranger ; ne pas se reconnaître.

Cycle. L’âme fait le tour du système nerveux : douleur, sensation, retour sur l’avant-choc, fureur impuissante ; sottise faite, sottise en acte, sottise à l’état de cruelle sensation, sottise de cette fureur et de ce remords, fureur nouvelle : les termes successifs, quoique périodiques, sont puissances croissantes de jugement de l’absurdité : a plus sot que a2 plus que a3, etc…

*

Tout ce que l’on dit de nous est faux ; mais pas plus faux que ce que nous en pensons. Mais d’un autre faux.

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La plupart de nos ennuis sont notre création originale.

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Le moment où le petit enfant prend conscience du pouvoir de ses pleurs n’est pas différent de celui où il en fait un moyen de pression et de gouvernement.

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On est accessible à la flatterie dans la mesure où soi-même on se flatte.

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Les amis, à la longue, finissent par se classer dans l’ordre de la délicatesse de leur tact.

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Je te frappais amicalement de la paume, mais il y avait précisément une plaie qui se cachait à cette place de ton épaule, sous le drap.

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Lumières naturelles.

A la lumière de l’envie. A la lumière du dégoût, à la lumière de l’orgueil. Quelles clartés !

Mais chaque forte passion apporte la sienne, illumine, rend éclatant tout ce qui peut l’inquiéter ou l’accroître, dans l’ensemble des choses présentes.

Une passion est un être qui vit de ses besoins. Elle fait briller à l’extrême tout ce qui est sa proie dans les actes les plus ordinaires d’autrui. Les fautes, les offenses, les inadvertances étincellent. Les égards de convention sont changés en grandes louanges. Le désir éclaire des chemins étrangement détournés. La haine habite l’adversaire, en développe les profondeurs, dissèque les plus délicates racines des desseins qu’il a dans le cœur. Nous le pénétrons mieux que nous-mêmes, et mieux qu’il ne fait soi-même. Il s’oublie et nous ne l’oublions pas. Car nous le percevons au moyen d’une blessure, et il n’est pas de sens plus puissant, qui grandisse et précise plus fortement ce qui le touche, qu’une partie blessée de l’être. Une blessure telle ne peut dormir longtemps. Elle nous éveille au matin par une première gêne informe, une souffrance sans figure, mais qui ne peut presque aussitôt qu’elle ne prenne un visage trop familier, une présence éblouissante… Lumière grise, crue et nette du dégoût, lumière cuivrée de l’envie, rouge lumière de l’orgueil, et toutes les ombres qui en résultent…

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L’orgueil parfois ne peut qu’il ne s’abaisse et ne se plie ; mais c’est à la manière d’un ressort. Il est impossible qu’il perde rien de sa force, et la restitution se fera tout à l’heure, dans l’escalier ou dans la rue.

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L’amour tient du rêve et du mouvement.

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L’Ame et l’Esprit.

Ce sont des hommes transparents, plus subtils, et plus simples. Ces êtres amoindris sont par là un peu plus libres que des hommes.

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Si quelqu’un traite quelqu’un de sophiste, c’est qu’il se sent plus sot. Qui ne peut attaquer le raisonnement, attaque le raisonneur. C’est ici une loi analogue à celle qui fait que l’on se détruit tout entier pour supprimer un mal particulier enchevêtré dans le bien : — Loi de l’expédient.

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Le philosophe n’en sait réellement pas plus que sa cuisinière ; si ce n’est en matière de cuisine, où elle s’entend réellement (en général) mieux que lui.

Mais la cuisinière (en général) ne se pose point de questions universelles. Ce sont donc les questions qui font le philosophe. Quant aux réponses… Par malheur, il y a dans chaque philosophe un mauvais génie qui répond, et répond à tout.

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L’État est un être énorme, terrible, débile. Cyclope d’une puissance et d’une maladresse insignes, enfant monstrueux de la Force et du Droit, qui l’ont engendré de leurs contradictions. Il ne vit que par une foule de petits hommes qui en font mouvoir gauchement les mains et les pieds inertes et son gros œil de verre ne voit que des centimes ou des milliards.

L’État, — ami de tous, ennemi de chacun.

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Les grandes flatteries sont muettes.

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Tibère.

Étant fort jeune, l’idée me vint d’honorer Tibère d’une tragédie : « Tibère ou la Raison couronnée ». Je donnais au César calomnié les dons les plus profonds de l’intelligence, nulle méchanceté, une ferme volonté de bien faire. De ces postulats découlait nécessairement tout un drame impitoyable. Imaginez la Prévision, la Prudence, la Perspicacité, la plus pénétrante Sagesse, en possession du pouvoir absolu, la connaissance froide des hommes assise sur le trône, et la considération pure et fixe de l’intérêt public appuyée sur la hache…

Une idée trop exacte de l’homme, une perception trop nette de son mécanisme, une absence trop radicale de superstitions à l’égard de l’homme, un refus trop absolu de regarder l’homme comme chose en soi et comme une fin, une vue trop statistique des humains, une prévision trop précise de leurs réactions, des changements et retournements certains de leurs sentiments en quelques semaines ou quelques années, un sentiment trop fort de l’ordre et de l’idéal d’État, ne sont peut-être pas à leur place… au plus haut.

Si l’intelligence gouvernait ?…

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L’absurde, le niais, le fantastique, l’arbitraire, le vague et le confus, le trop beau et le trop triste, environnent toute pensée et l’attirent constamment vers leurs gouffres. Elle est entourée et appelée de toutes parts, pendant qu’elle se meut et avance dans sa formation, par mainte puissance de perdition. Et cet oiseau qui traverse le temps de l’âme, doit les composer, les opposer entre elles pour se soutenir.

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Ce n’est rien que d’être profond, d’aller au fond. Tout le monde peut plonger ; mais les uns sont retenus et gardés à mort par leur abîme où ils se prirent dans les herbes ; les autres en sont rejetés comme trouvés trop légers par leur propre et intime profondeur.

Dans l’être ou dans la mer, le plongeur utile et admirable descend vers son objet, peut travailler quelque temps loin de sa vie naturelle, à laquelle il retourne quand il faut, en un instant.

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Profondeur, profonde pensée.

« Profonde pensée » est une pensée qui nous paraît n’avoir pu se former et se laisser prendre qu’à l’écart du temps naturel. Elle nous impose quelque chose de plus que les pensées qu’un simple échange expédie.

« Profondeur » ? — le sens vague de ce mot me semble composer les idées de deux grandeurs : la grandeur d’une certaine transformation de l’objet de notre pensée, et la grandeur de l’effort que nous croyons avoir été nécessaire pour effectuer cette transformation, — ou pour lui permettre de se produire.

La transformation dont je parle affecte, sans doute, la portée d’un mot, d’une proposition, ou d’une image, qui nous étaient de purs signes — des éléments de transition, bons ou suffisants pour ce régime d’échanges (ce temps naturel dont je parlais), et qui reçoivent tout à coup je ne sais quelle force ou quelle valeur que nous devons supposer puisées au plus près du point d’existence ineffable où la pensée touche, et peut intéresser à soi, le plus possible des puissances d’une vie.

Mais cette valeur n’est qu’intrinsèque. Rien ne nous assure que la pensée transformée dans cette « profondeur » s’ajuste mieux qu’une autre à l’expérience, et que, pour avoir été soutenue jusqu’à l’extrême de la durée d’une unité de conscience, elle en retire une importance nécessaire dans l’ordre de ce qui n’est point pensée.

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L’objet le plus futile peut donner prétexte et naissance aux réflexions et aux opérations les plus pénibles.

L’objet réputé le plus important peut ne permettre que les développements les plus « superficiels ». La mort, par exemple, ne peut être pensée ou réfléchie qu’illusoirement, quand on l’oppose à la vie, des conditions de laquelle elle est une conséquence. C’est pourquoi quand j’y songe ou que je lis quelque auteur qui s’y attarde et s’approfondit sur elle, j’ai bientôt l’impression que nous pensons à autre chose…

*

Sur la Place Publique.

Sur la Place publique, un Homme bien assis donnait du grain ou du pain aux pigeons. Tout un peuple bleuâtre et mouvant à ses pieds, sur ses pieds, sur ses mains, sur ses épaules, le couvrait, l’éventait, le picotait, le becquetait jusque dans la barbe.

Un Homme, appuyé sur un bâton, regardait fixement cette scène. Il ne pouvait s’en détacher.

Un Homme lui dit : « Voici longtemps que vous êtes là. C’est toujours la même chose. Un coup d’œil, et l’on s’en va !… »

L’Homme au bâton lui répondit sans un mouvement : « Taisez-vous. Je me moque des pigeons. Je m’observe qui observe. J’écoute ce que me dit, ou ce que se dit, ce que je vois. »

« Le grain attire les pigeons. Les pigeons attirent le regard. Ce regard picote, becquète, prélève. Ce regard murmure, dessine, exprime, — vaguement et confusément. »

« Et ceci fait un second spectacle, qui se fait un second spectateur. Il m’engendre un témoin du second degré ; et celui-ci est le suprême. Il n’y a pas de troisième degré, et je ne suis pas capable de former quelque Quelqu’un qui voie en deçà, qui voie ce que fait et ce que voit celui qui voit celui qui voit les pigeons. »

« Je suis donc à l’extrémité de quelque puissance ; et il n’y a plus de place dans mon esprit pour un peu plus d’esprit. »

L’Homme qui n’avait pas de bâton haussa les épaules, et il partit vivement avec ses haussements d’épaules.

Il emportait je ne sais quel embarras dans sa tête, causé par ce qu’il venait d’entendre : quelque chose qu’il ne pouvait arriver ni à penser, ni à oublier.

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Il en est qui sont véridiques pour n’avoir point de quoi mentir.

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On n’est jamais assez content de soi pour se livrer à fond.

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Pamphlétaires, orateurs, violents, forcenés qui vociférez, dites, ne sentez-vous jamais que tout homme qui crie est sur le point de faire semblant de crier ?

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L’attitude de l’indignation habituelle, signe d’une grande pauvreté de l’esprit.

La « politique » y contraint ses suppôts. On voit leur esprit s’appauvrir de jour en jour, de juste colère en juste colère.

Chaque parti a son programme d’indignation, ses réflexes conventionnels.

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Tout parti prophétise. Toute la politique serait changée si le seul fait de promettre et de prédire était par tout le monde considéré comme insupportable et inconvenant.

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Toute doctrine se présente nécessairement comme une affaire plus avantageuse que les autres. Elle dépend donc des autres.

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Des belles femmes, les unes sont des enseignes de volupté ; les autres sont des symboles d’idées. Cette blanche et brune figure, la Vérité. Ce camée si délicat me représente la Connaissance distincte.

Les sculpteurs du Gouvernement ont compris ceci.

Dans cet omnibus, assise sereine, est la Sagesse.

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Parmi les femmes, deux types, deux espèces entre autres sont remarquables.

Les unes sont femelles par essence de l’animal humain. Elles ont la majesté, la massive tendresse, la chaleur animale, la fécondité et la force des compagnes primitives.

Les autres sont femmes à d’autres fins. Ce sont des créatures sexuées que les fondations de leur sexe ne doivent pas gêner pour la danse, pour l’esprit, pour accomplir leur devoir de jouets, de joyaux, et leur destinée d’ornements et d’événements de la vie des hommes. Elles sont pour animer un peu les parvis de l’austère temple organique et phylogénétique dont les premières sont les colonnes, les autels et les sanctuaires.

Des désordres et des difficultés doivent naître quand il y a erreur ou confusion au sujet de ces espèces très différentes, et que l’on ne distingue pas entre elles ; quand on épouse la danseuse-née, ou que l’on se risque à séduire la matrone essentielle.

Cette erreur assez fréquente a valu de mauvais compliments aux femmes, lesquelles ne sont point responsables de nos méprises, ni de toute la littérature qui en est issue. L’erreur sur la personne est un des plus grands principes de tragédie ; mais à mon sens, comme je viens de l’écrire, on peut ou l’on doit l’élever à la dignité d’une erreur sur l’espèce.

Une autre idée me vient sur ce sujet. Elle n’est pas moins fragile que la précédente.

Supposé que cette division des femmes en espèces incomparables soit fondée, il y aurait donc à chaque époque, sur mille femmes, un certain nombre des unes et un certain nombre des autres. Le rapport de ces nombres est peut-être lié au nombre des naissances. Trop de femmes voluptuaires pour mille, et voici qu’une nation se sent décroître, un peuple s’éclaircit dangereusement de jour en jour.

On voit, dans bien des cantons de l’extrême Provence, l’olive et le froment peu à peu chassés par la rose.

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Il est assez rare que la société des femmes ne nous contraigne aimablement à la comédie ; et c’est pourquoi nous préférons parler avec des hommes, à moins que nous ne préférions la comédie.

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Sept péchés font un juste.

Les sept péchés capitaux sont les sept couleurs pures du spectre de l’âme du Juste.

L’âme du Juste est la blanche lumière en quoi se composent les sept énergies de nos instincts élémentaires.

A soi seule, l’Avarice, qui est l’instinct de la propriété et de l’accumulation en soi, tient en échec dans le Juste la Luxure et la Gourmandise, lesquelles consument beaucoup d’argent ; et la Paresse, qui répugne à se dépenser pour acquérir. Cette paresse n’est pas moins ennemie de la Colère, car rien n’est plus fatigant que de se fâcher, de haïr, de s’agiter pour nuire.

Restent le Vert et le Rouge, qui sont nécessairement l’Envie et l’Orgueil, chlore et pourpre.

Ces couleurs se font équilibre. Il n’est pas besoin d’expliquer que la grande idée que nous avons de nous-mêmes est transpercée de temps en temps par un rayon trop pénétrant qui vient d’autrui, et nous le fait voir si heureux ou si beau que nous en perdons le goût même de vivre.

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DE PVDENDIS

Chacun cache ce qu’il est le plus probable qu’il est, qu’il ressent, qu’il fait ou qu’il pense. Tout le monde unanimement cache le certain. L’ordure, la nécessité, les désirs et les envies sont certaines en tous. C’est un même geste qui les cache, un accord tacite et universel de s’en cacher, que tout l’art du comique est de mettre en défaut. — Ah ! Polissons d’humains, on vous voit !

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Dire : Je vous aime, à quelqu’un, jamais on ne l’eût inventé ; ce n’est là que réciter une leçon, jouer un rôle, commencer à débiter, à sentir et à faire sentir tout ce qu’il y a d’appris dans l’amour.

Cette parole, dont la mémoire fait les frais, transforme sur-le-champ la situation des esprits, ouvre une perspective de prodiges et de vicissitudes où la conscience se perd. L’instant se fait énorme, la sensation d’un seuil redoutable franchi s’impose. On croit avoir prononcé devant l’Univers des mots magiques, et ils le sont en vérité, précisément parce qu’ils sont appris comme une formule dont les livres et le théâtre nous ont instruits. A ces mots s’illuminent les fresques traditionnelles de l’amour. On fait son entrée sur je ne sais quelle scène mentale de l’Opéra où l’on se voit puissant et tendre, ne disant rien que de chantant. On est anxieux, magnifique, puéril et ridicule. Dans les ombres du beau décor se distinguent vaguement toutes les richesses de la circonstance, les mystères de la génération, les enfers de la jalousie, tous les malheurs classiques des amants, et une foule de monstres sociaux, juridiques, pécuniaires, religieux, gynécologiques, terriblement conséquents avec eux-mêmes, et d’ailleurs fort bien liés entre eux.

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Chacun de nous laisse en soi-même à l’état vierge et spontané ce qui ne l’intéresse pas. Il se fait ainsi une étonnante inégalité de nos vertus. L’une est un enfant de trois ans ; l’autre, une personne accomplie. Tel raisonne à merveille sur les choses, qui n’a plus de rigueur ni de subtilité quand il pense aux vivants. Tel se joue des mots, qui s’embarrasse dans les nombres qui ne sont que des mots plus simples et plus aisés à ordonner et à combiner. L’identité profonde des actes est offusquée par la diversité des apparences, et ce sont les apparences qui excitent l’intérêt et le désir.

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Nous faisons quelquefois des choses qui « ne nous ressemblent pas du tout ».

Ce sont des choses bonnes à faire de propos délibéré, pour rompre un peu l’allure, alarmer nos esprits, nous rendre moins clairs et moins aisés à prévoir pour nous-mêmes et pour les autres.

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Chez l’homme de l’esprit peut se produire une sorte de démoralisation à l’égard des choses de l’esprit, une absence de piété, une brusquerie et une légèreté à leur égard.

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Le plaisir qu’il y a à comprendre certains raisonnements délicats dispose l’esprit en faveur de leurs conclusions.

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Les idées justes sont toujours inattendues. Toute idée inattendue a quelques instants de juste.

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A celui qui n’observe pas le relatif, il arrive ce qui arrive à un homme qui comptant ses convives oublie de se compter soi-même, et ne se prend pas pour un homme, car homme est chose qu’il voit, et il ne se voit pas.

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Le droit est l’intermède des forces.

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Au commencement était la Blague. Et en effet, toutes les histoires s’approfondissent en fables.

Tout commence invariablement par des contes. La Genèse, l’exposition du Système du Monde : naissances dans un chou.

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De la Blague.

Ceux qui redoutent la Blague n’ont pas grande confiance dans leur force. Ce sont des Hercules qui craignent les chatouilles.

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Ceux qui parlent « d’ironie dissolvante » doivent se sentir singulièrement solubles. Roches de sucre.

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La chose qui ne résiste pas à un rapprochement juste et inattendu, à une présence actuelle, à un éclairage net, à une expression d’elle-même insolite et familière, n’a pas bonne conscience. Les spirites ne travaillent pas au soleil.

La liberté de l’esprit et de la langue jouant le rôle de justicier, de conscience.

Nous serions peu de chose, et nos esprits bien inoccupés, si tous ces mythes, ces fables, ces religions, ces allégories, ces calembours sanctifiés, ces hypothèses, ces figures de langage et ces pseudo-problèmes de métaphysique n’existaient point.

C’est le faux qui colore et fait vivre le vrai.

Ce sont les enfants, les peuples-enfants qui content aux hommes et aux peuples vieillis les choses qui enchantent et qui animent.

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La pensée est brutale — pas de ménagements… Quoi de plus brutal qu’une pensée ?

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L’homme lance dans l’avenir une flèche qui entraîne un filin. Elle se fiche dans une image, et lui se haie vers cet objet.

Depuis x… mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent, … ils sont toujours tout étonnés de penser — tout étonnés, tout embarrassés — bien fâchés, en somme, — de penser.

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Équilibre.

Cependant que l’acrobate est en proie à l’équilibre le plus instable, nous faisons un vœu.

Et ce vœu est étrangement double, et nul.

Nous souhaitons qu’il tombe, et nous souhaitons qu’il tienne.

Et ce vœu est nécessaire ; nous ne pouvons pas ne pas le former, en toute contradiction et sincérité.

C’est qu’il peint naïvement notre âme dans l’instant même.

Elle sent que l’homme tombera, doit tomber, va tomber ; et en soi, elle consomme sa chute, et se défend de son émotion en désirant ce qu’elle prévoit.

Il est déjà tombé pour elle. Elle ne croit pas ses yeux, son regard ne le suivrait pas sur la corde, ne le pousserait plus en bas, à chaque instant, s’il n’était pas déjà tombé…

Mais elle voit qu’il tient encore, et elle doit consentir qu’il y a donc des raisons qui font qu’il tienne, et invoque ces raisons, les suppliant de durer.

Parfois l’existence de toutes choses et de nous-mêmes nous apparaît sous cette espèce.

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L’imbécile est celui qui ne sait se servir, qui n’a pas l’idée de se servir, de ce qu’il possède. Tout le monde en est là.

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Regarde dans l’œil de l’homme passer quelquefois l’intelligence, avec son cortège d’absurdités et de bêtes familières. Rarement elle est seule. Jamais longtemps. Vois comme elle est belle et pure quand elle marche vers la source. Le singe et le pourceau l’attendent sur la route du retour.

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Toute parole a plusieurs sens dont le plus remarquable est assurément la cause même qui a fait dire cette parole.

Ainsi : Quia nominor Leo ne signifie point : Car Lion je me nomme, mais bien : Je suis un exemple de grammaire.

Dire : Le silence éternel, etc., c’est énoncer clairement : Je veux vous épouvanter de ma profondeur et vous émerveiller de mon style.

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Contre-épreuve, négatif, d’une phrase illustre :

Le vacarme intermittent des petits coins où nous vivons nous rassure.

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L’Ange ne diffère du Démon que par une certaine réflexion qui ne s’est point encore présentée à lui.

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Chutes.

a) Il y a eu deux grandes et mystérieuses chutes. Chute des Anges, chute de l’homme : catastrophes homothétiques, dirait un géomètre.

Tout ce qu’IL fit devait donc tomber ;

b) Toute religion fondée sur l’idée d’une chute initiale se trouve en proie aux douleurs de la discontinuité.

c) Mais une Création est une première rupture. A l’origine du monde, deux actes, l’un du créateur, l’autre de la créature. L’un fonde la foi, et l’autre… la liberté.

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Péroraison d’un sermon ad Philosophos.

Poursuivons sans relâche, mes Frères, poursuivons sans répit, sans espoir et sans désespoir, poursuivons ce grand essai éternel et absurde de voir ce qui voit et d’exprimer ce qui exprime.

*

L’existence matérielle de l’homme de l’esprit, quand elle ne lui est pas assurée par des biens indépendants, elle n’est que subterfuges sociaux, stratagèmes, situations peu nettes, réticences avec le métier nécessaire, professions à demi exercées, malaisément supportées.

*

La véritable tradition dans les grandes choses n’est point de refaire ce que les autres ont fait, mais de retrouver l’esprit qui a fait ces grandes choses et qui en ferait de tout autres en d’autres temps.

*

Ce qui n’est pas fixé n’est rien. Ce qui est fixé est mort.

*

Ce jour-là, il y eut tant de colères et d’éclats dans la maison que l’on se tourna vers le temps et la première chaleur de l’année pour expliquer ce trop, les hommes tout seuls n’allant pas à un certain point.

Supposé que les révolutions et les grandes guerres soient liées aux choses électriques des cieux, que ceci fût établi, que l’on ne trouve point de remède…

*

LA VIEILLE FEMME

I

Très âgée, je vis dans le monde intermédiaire, déjà presque en équilibre avec chaque moment du temps ou circonstance, comme l’est un corps sans vie.

Je vous touche et je suis bien loin de vous. Ce même instant a des significations bien différentes pour vous et pour moi. Ma mémoire est une maison tout achevée. Cette maison magique peut s’envoler d’un coup ; il en est ainsi dès qu’on ne peut plus rien y ajouter. Tous les projets possibles sont accomplis ou abandonnés. Je n’ai plus qu’un seul acte nouveau à faire. Tout est fait, et refait, moins le mourir.

Je me fais difficile à l’égard de la lumière, des bruits, des goûts, de la nourriture. Tout ce qui advient maintenant m’était déjà connu ou m’est inconnaissable.

*

II

Sur la figure aux yeux troubles de la vieille, la musique carrée, la mesure, esquisse un intérêt enfantin, un réveil niais, un sourire de bébé comme si ce mouvement, cette danse partielle, virtuelle, raccrochait dans l’écheveau emmêlé, dans le dédale de 80 ans, à travers les choses usées, quelques brins non suivis, — oubliés dès l’enfance, de quoi s’intéresser, apprendre, commencer, suivre encore la marche du monde.

Le nouveau comporte un certain rajeunissement.

*

Au Musée.

Je vois la Vénus accroupie tout à coup se lever lentement… (Mais n’est-ce pas précisément ce miracle que le statuaire a dû suggérer ?…) Voir la forte déesse dans ce mouvement de cuisse en rotation sur la rotule, de jambe en rotation sur le pied, l’exhaussement de la masse du corps par l’ouverture de l’angle interne du genou, et de l’angle du ventre avec les cuisses.

*

Deux personnes se rencontrent. Sourires comme excités l’un par l’autre et gardés quelque temps. Ces sourires ensuite se reposent pour laisser passer une ou deux phrases plus sérieuses. Ils reprennent, se quittent ; et séparés l’un de l’autre, se dénaturent, se dissolvent. Les visages divisés se remettent au zéro.

*

Il y a une sorte d’amour distincte à la fois de la passion et du divertissement ; qui les compose ; et qui, de l’énergie de l’une et de la liberté de l’autre, peut, à force d’esprit, de tendresse et de tact, faire une manière d’œuvre, et même de chef-d’œuvre… entre deux miroirs.

*

Le Prudent.

… Allonger une patte, une branche, un tentacule, pédoncule, hasarder un œil, puis tout le regard. Oser un mot, une allusion, puis le tout.

Se mouvoir de sorte que le mouvement soit longtemps niable.

*

… Celui-ci me parlait, me parlait…

Et moi, je ne voyais, comme sens et fruit de tous ces discours, qu’une forme d’homme vaguement tambourinant sur des vitres, tandis que la pluie les bat de l’autre côté.

Ce langage avait pour sens, son absence de sens ; et de plus ma réaction-ennui. Et la résultante était image d’ennui.

*

Le regard étrange sur les choses, ce regard d’un homme qui ne reconnaît pas, qui est hors de ce monde, œil qui se sent frontière entre l’être et le non être, appartient au penseur. Et c’est aussi un regard d’agonisant, d’homme qui perd la reconnaissance. En quoi le penseur est un agonisant, ou un Lazare facultatif. Pas si facultatif.

*

Et puis… dit la fée en s’en allant. Je suis bien tranquille : l’homme ne peut rien souhaiter que de bête.

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