Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 51 sur 108 · partie 1/4

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Œuvres (Pléiade), tome II

Mauvaises Pensées et Autres

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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A

 

N’oublie pas que tout esprit est façonné par les expériences les plus banales. Dire qu’un fait est banal, c’est dire qu’il est de ceux qui ont le plus concouru à la formation de tes idées essentielles. Il entre dans la composition de ta substance mentale plus de 99 % d’images et d’impressions sans valeur. Et ajoute que les vues étranges, les pensées neuves et singulières tirent tout leur prix de ce vulgaire fond qui les fait remarquer.

*

L’origine de la « raison », ou de la notion de raison, est peut-être la transaction. Il faut bien transiger, tantôt avec la « Logique » ; tantôt avec l’impulsion ou l’intuition ; tantôt avec les faits. Essaie donc, toutes les fois que ce mot Raison te vient, ou de toi ou des autres, de le remplacer par ce nom plus précis de « transaction ». Alors, plus de déesse…

*

Il y a en nous des certitudes inexplicables et des doutes sans causes : ce qui fait des mystiques et des philosophes. Puisque rien ne peut expliquer les unes ni justifier les autres, on est conduit à penser que sur un million d’hommes, doutes et certitudes sont distribués comme « au hasard »…

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L’objet propre, unique et perpétuel de la pensée est : ce qui n’existe pas.

Ce qui n’est pas devant moi ; ce qui fut ; ce qui sera ; ce qui est possible ; ce qui est impossible.

Parfois cette pensée tend à réaliser, à monter au vrai ce qui n’est pas ; et parfois à faire faux ce qui est.

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Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser.

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La pensée n’est peut-être qu’une bizarrerie de la nature offerte à une espèce, comme elle fait ces bois de ruminants rares ou disparus que l’on voit dans les muséums : armes ou parures si curieusement étendues, bouclées ou spiralées, ou si rameuses qu’elles sont plus nuisibles encore qu’inutiles à l’animal qu’elles couronnent.

Pourquoi pas ? Pourquoi non ? Notre tête est chargée de questions et d’idées qui se prennent dans l’enchevêtrement de la forêt des faits, et nous retient embarrassés, orgueilleux de l’être, condamnés à bramer des poèmes et des hypothèses, — fiers et désespérés.

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L’aiguillon de chaque vie intellectuelle est la conviction de l’échec, ou de l’avortement, ou de l’insuffisance des vies intellectuelles antérieures.

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J’ai observé que parmi les partisans et les adversaires d’une thèse quelconque (qui s’unissent par là) la très grande majorité se compose de gens qui ne la connaissent vraiment pas.

J’ai remarqué aussi que ce qu’on nomme une « conviction » n’est que l’attitude énergique d’emprunt qu’exige la faible consistance propre d’une opinion. Toute la force que l’on met dans la forme — même intérieure — est l’indice de doutes volontairement réprimés.

Enfin, quand on dit d’une théorie « qu’elle peut se soutenir », n’est-ce pas dire qu’il lui faut que quelqu’un la soutienne ? D’elle-même, elle tombe, et laisse-la tomber.

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Juge les esprits en observant où ils tendent. Certains qui se donnent pour grands ne conduisent leur homme qu’au vide. Si leurs pensées se développaient, elles se mourraient d’inanition.

Il faut comprendre que les idées n’ont de valeur que transitive. Une idée ne vaut que par l’espoir qu’elle excite et par les chances qu’elle apporte d’une plus grande perfection de notre être, qui réagira sur elle, et la portera elle-même à un état supérieur de simplicité, de richesse et d’espérance.

C’est pourquoi il ne faut pas faire de systèmes. Un système est un arrêt. C’est un renoncement. Car un arrêt sur une idée est un arrêt sur un plan incliné, un faux équilibre. Il n’est pas d’idée qui ait sa fin en elle-même et interdise ou absorbe tout développement ou toute réponse ultérieure. Cet arrêt sur un plan incliné est donc dû à quelque résistance passive. Par exemple, la grande satisfaction que l’on a d’avoir trouvé telle solution ou telle formule, et qui séduit à s’y tenir, à la fixer, à la rendre publique, est une résistance de ce genre, aussi bien que le serait la fatigue ou toute autre cause étrangère à la pensée qu’elle suspend.

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Toute philosophie pourrait se réduire à rechercher laborieusement cela même que l’on sait naturellement.

Ou à ceci : Découvrir par méditations et confrontations que celui qui se voit au miroir et celui qu’il y voit ont quelques propriétés communes ou indivises.

Chercher si quelque chose peut avoir une importance plus grande que d’apporter plaisir ou douleur, aise ou gêne ?

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Que tous les systèmes finissent par des mensonges, cela n’est pas douteux. Le contraire serait impossible et non naturel.

Quant à leurs commencements, on peut disputer sur la bonne foi.

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FAUX PHILOSOPHES

Ceux qu’engendre l’enseignement de la philosophie, les programmes. Ils y apprennent des problèmes qu’ils n’eussent pas inventés et qu’ils ne ressentent pas. Et ils les apprennent tous !

Les vrais problèmes de vrais philosophes sont ceux qui tourmentent et gênent la vie. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne soient pas absurdes. Mais au moins naissent-ils en vie — et sont vrais comme des sensations.

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Le premier mouvement des uns est de consulter les livres ;

Le premier mouvement des autres est de regarder les choses.

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QUESTIONS DE L’ENFANT QU’EST LE PHILOSOPHE

La question du philosophe, une fois dépouillée des formes solennelles ou sévères, est toujours enfantine : qui interroge sans nécessité est enfant, perd la majesté du tigre résigné à être magnifiquement ce qu’il est, tel qu’il est, quel qu’il soit, ou la simplicité et impersonnalité du mouton dans son troupeau.

Tous les animaux étant réunis dans l’Homme, et l’Homme, comme construit par souscription de toute la Zoologie, avec quelques contributions de la Botanique et des Minéraux (dur, souple, etc.), il est ménagerie ; et il est de singes et de pies, mêlés de fauves, de moutons, etc…

En tant qu’interrogeant, il est animal curieux : ce qui se voit si charmant dans l’enfant de trois ans. Et il est facile de retrouver cet enfant dans le penseur, chez Pascal, par exemple.

Quant aux questions mêmes et aux « réponses », la table en serait instructive et divertissante à dresser.

La naïveté résulte du fait que l’on pose des questions suscitées par l’analogie, parfois « géniale » (Lune = pomme).

Les sceptiques sont — doivent être — des politiques de la pensée.

Il y a une telle politique de la pensée, mélange de n’y point se fier complètement et toutefois de la mener jusqu’au fond.

Ni glisser, ni s’embourber.

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Nier A, c’est montrer A derrière une grille.

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« Penseurs. » Supposé que des penseurs servent à quelque chose, on pourrait les considérer comme des machines à effectuer le plus grand nombre possible de combinaisons idéales, soit sous forme de « définitions », soit de rapprochements que la pratique ne donne pas.

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« Esprit de finesse », « esprit de géométrie », toutes les sottises qu’ont fait dire ces mots.

Cela a le vice de toutes les expressions auxquelles il faut commencer par donner un sens avant d’en considérer l’application. Mais alors, il est trop tard…

Davantage : pour que la comparaison des deux « esprits » ait elle-même un sens, il faut imaginer qu’ils fonctionnent entre un état initial et un état final supposés identiques. Il faut qu’ils aient un même objet de leur travail ; de mêmes notions sur lesquelles ils s’accordent au départ…

Sinon ce sont comme des animaux d’espèces toutes différentes : l’un vole, l’autre nage : ils ne voient pas les mêmes choses, ne se rencontreront jamais, ne peuvent que s’ignorer, et pas même s’exclure.

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Obscur se fait nécessairement celui qui ressent très profondément les choses et qui se sent en union intime avec ces choses mêmes.

Car la clarté cesse à quelques coudées de la surface.

Ressentir très profondément la présence virtuelle, les connexions infinies, l’ensemble des possibilités du langage transforme la pensée de la pensée, impose à toute pensée qui vient, de tout autres libertés et de tout autres exigences que celles du traitement ordinaire des pensées.

Ainsi du véritable athlète : le moindre acte qu’il fasse, utile ou non, lui est un élément, un aspect, un problème auquel toute sa puissance d’organisation motrice peut s’intéresser et qu’elle peut changer ou réduire en exercice d’elle-même.

Mais il arrive que les tiers s’étonnent, se fâchent ou se rient devant l’apparence que prend l’apparence quand on l’assujettit à servir quelque profondeur.

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La raison, la sagesse, la vérité, etc… sont des divinités populaires — d’utilité publique — les idoles de la conformité I° aux choses ; 2° à l’opinion.

Il y a aussi des déités inférieures : la mode, le sens commun, le goût.

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IL ÉTAIT UNE FOIS…

L’univers était un Tout, et avait un centre. Il n’y a plus ni Tout ni centre.

Mais on parle toujours d’Univers.

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Tremblez, humains, au sujet de n’importe quel sujet. Songez que vous avez des opinions, des convictions, des idées nettes, — mais songez à tout ce à quoi vous n’avez jamais songé dans le domaine des choses mêmes auxquelles vous avez le plus réfléchi.

Craignez ce à quoi vous auriez pu penser, à quoi vous allez peut-être penser, et n’avez jamais pensé, et qui peut illuminer par le travers l’idée dont vous êtes captif, qui vous semble la seule et la bonne, et qui va se trouver naïve dans l’instant même.

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Les conceptions plaisent par leur faux, car elles plaisent par la simplicité, la continuité, la nécessité, la symétrie, la surprise, toutes choses qui, étant trop ajustées à l’homme, trop humaines, l’homme les met où il peut.

Peut-être, faudrait-il connaître le « réel » à l’absence de ces caractères séduisants, à l’impossibilité de les introduire, à la révélation de la vanité ou de la naïveté de leur application ? Comprendre qu’une chose « comprise » est une chose falsifiée. Rien ne le montre mieux que les essais de comprendre effectués sur ce réel tout cru que nous offre la sensibilité pure : par exemple, les « explications » forgées pour la douleur. Et pourquoi six ou sept couleurs distinctes, et non plus ou moins ?

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La plupart ignorent ce qui n’a pas de nom ; et la plupart croient à l’existence de tout ce qui a un nom.

Les choses les plus simples et les plus importantes n’ont pas toutes un nom. Quant à celles qui ne sont pas sensibles, une douzaine de mots vagues, comme idée, pensée, intelligence, nature, mémoire, hasard…, nous servent comme ils peuvent : ils engendrent aussi, ou entretiennent, une autre douzaine de problèmes qui n’en sont pas.

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Conventions. Les unes font que ce qui n’existe pas existe, et les autres que ce qui existe n’existe pas. Mais les secondes plus rares et malaisées que les premières.

Ainsi est-il plus aisé d’accroître le monde extérieur, d’y adjoindre des êtres et des relations, que de le nier. Plus aisé de croire qu’il existe des choses au delà des murs de ma chambre que de nier ma chambre en fermant les yeux.

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En certaines matières, plus un livre sur elles est limpide, et les expose-t-il selon des lignes simples — plus il est trompeur. Car ces qualités ne s’obtiennent qu’aux dépens de quelque chose. La physique théorique dit ce qu’elle sacrifie du réel immédiat. L’histoire ne peut le dire, et ne le sait pas au juste, — et n’en peut rien savoir.

Quant aux systèmes de philosophie, ils admettent, en général, comme données, un tas de notions que l’on voudrait au contraire qu’ils tinssent pour énigmes (du langage), et au moyen desquelles ils mettent en question les autres notions qui ne sont mystérieuses que par travail.

Par exemple, le mot SI, petite et immense conjonction.

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L’Homme diffère de l’Animal par accès. Et ce sont des accès d’indétermination. Il pense alors : JE PENSE.

L’Animal, mis dans la situation critique, qui est celle où ses automatismes d’aêtion sont en défaut, tend vers la pensée.

S’il hésite entre deux voies, le limier se retourne vers l’Homme. « PENSE »… semble-t-il lui dire, C’EST TON AFFAIRE.

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L’œil parcourt les objets et les mots, plus ou moins chargé d’éveil et d’intelligence ; plus ou moins armé de sensibilité spirituelle ; rendant plus ou moins égales ou inégales les choses devant l’esprit ; plaçant accidentellement ici ou là un arrêt, un point d’interrogation… Et parfois, là même où jamais on n’avait jamais songé qu’il y eût arrêt possible, résistance, difficulté…

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On peut imaginer que toute idée est pourvue d’une idée jointe qui la connote, — une fiche où son âge (d’évolution), sa relation à l’actuel, sa relation au réel, sa valeur d’usage, etc., sont plus ou moins inscrits — mais inscrits en un langage de la sensibilité et de l’acte.

Signes obligatoires, signes exécutoires, signes dilatoires, signes instantanés (comme ceux qui marquent la relation possible de l’idée avec l’état ou les besoins actuels).

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Il y a des cases dans le cerveau, avec inscriptions :

A étudier au jour favorable. — A n’y penser jamais. — Inutile à approfondir. — Contenu non examiné. — Affaire sans issue. — Trésor connu et qui ne pourrait être attaqué que dans une seconde existence. — Urgent. — Dangereux. — Délicat. — Impossible. — Abandonné. — Réservé. — A d’autres ! — Mon fort. — Difficile, etc.

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L’immense plupart de nos perceptions et pensées est sans conséquence. Celles qui comptent sont distinguées et tirées de l’ensemble ou par notre corps, ou par nos semblables. Notre rôle propre est des plus modestes.

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L’absurde et son contraire participent des mêmes forces. La nature verse un quantum qu’il lui est indifférent que nous dépensions (ou qui se dépensât) en sottises ou en miracles d’intelligence.

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Notre esprit est fait d’un désordre, plus un besoin de mettre en ordre.

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DIXIT DOMINUS DOMINO MEO

Mon esprit pense à mon esprit qui est son égal — à son égal qui lui est essence. Son essence est différence du même au même.

Ce qui advient est esprit en tant que reçu par celui qui donne, absorbé par qui le produit, et subi par qui le cause.

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On ne voit pas à quoi pourrait penser un dieu ?

Et si créer lui est peu de chose…

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ESPRIT

Un homme a de l’esprit quand il manifeste une certaine indépendance à l’égard de l’attente commune. Il produit une surprise ; et une surprise qui le fait paraître sur le moment plus libre, plus rapide, plus perspicace que ses semblables. Ils demeurent étonnés et un peu scandalisés, comme le seraient une bande de quadrupèdes d’avoir vu s’envoler d’entre eux, et au-dessus des murs qu’ils croient les enfermer, l’un d’eux, qui était secrètement ailé.

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Dieu sait à quelles opérations se livre « l’esprit » dans sa caverne ?

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Tout se compose, se combine, se substitue, se compense, se mêle et démêle, et c’est l’Esprit.

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La sagesse est la connaissance en tant qu’elle modère toutes choses, et particulièrement elle-même.

Elle appartient à un certain type d’hommes, dont le visage est remarquable par sa symétrie et par ses joues lisses.

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Le Sage me dit enfin, après m’avoir parlé trente heures de suite et instruit de tout ce qu’il faut savoir :

« Je te résume la doctrine. Elle tient en deux préceptes : « Toutes choses différentes sont identiques.

Toutes choses identiques sont différentes. »

Va et viens entre ces deux propositions dans ton esprit, et tu verras, d’abord, qu’elles ne sont pas contradictoires ; ensuite, que la pensée ne peut former que l’une ou l’autre et se mouvoir que de l’une à l’autre. Il y a un temps pour l’une et un temps pour l’autre, et qui pense l’une pensera l’autre. C’est tout. »

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« Esprit fort » et « libre pensée » sont devenus des quolibets.

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Je réfléchis…

Est-ce là chose bien différente de cette pratique qui consistait (et consiste toujours) à consulter les « esprits » ?

Attendre devant une table, un jeu de cartes, une idole, ou une dormante et gémissante pythie, ou bien devant ce qu’on nomme « soi-même »…

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Parfois la sottise, parfois la puissance de l’esprit, s’obstine contre le fait.

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« L’esprit » fait quelque chose de rien, et fait de quelque chose, rien.

Il ajoute et retranche de l’existence. Ce qui lui est le plus difficile est de s’abstenir.

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Continuer, poursuivre quelque chose, c’est lutter contre tout.

L’univers fait tout ce qu’il peut pour empêcher une malheureuse idée d’arriver à son terme.

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Il faut, en quelque manière, honorer, considérer les difficultés qui se présentent.

Une difficulté est une lumière. Une difficulté insurmontable est un soleil.

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Tous les esprits fonctionnent entre démence et imbécillité (valeurs illusoires et valeurs faibles), et chacun, dans les vingt-quatre heures, frôle ces extrêmes.

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Il faut apprendre à ne pas croire notre pensée parce qu’elle est notre pensée.

Il faut, au contraire, la contenir et la traiter avec une défiance majeure, parce qu’elle est notre pensée.

« Notre » — est-ce bien clair ?

Notre, c’est qu’elle nous vient par une voie que l’on éclaire et que l’on garde difficilement, la plus obscure des voies.

Notre, c’est-à-dire liée à quelqu’un qui ose tout, se permet tout avec nous, sous prétexte qu’il est en nous.

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Le persécuté qui explique ses voix par la présence de ses ennemis dans une galerie qu’ils creusent sous ses pas ;

L’assoiffé qui a des hallucinations de boissons ;

Le primitif qui explique l’éclipse par un monstre ennemi du soleil — vont par le plus court. Ainsi le rêveur, et ainsi tout homme dans un premier moment.

L’invention immédiate est un plus court chemin, si compliquée soit-elle ; et elle est un premier temps de l’esprit. Elle ne lui coûte rien.

C’est pourquoi « Au commencement était la Fable », ce qu’il faut entendre ainsi : On appelle Fable tout commencement : origines, cosmogonies, mythologies…

Rien de plus remarquable que la naïveté et le peu de variété dont témoignent les divers systèmes qui nous enseignent ou la formation du « monde » ou la production de la vie. Un tableau des quelques combinaisons imaginatives très anciennes ou récentes qui prétendent nous instruire de ce qui s’est passé avant toutes choses serait à faire : on y verrait le travail ingénu du Pourquoi et du Comment, et la manière dont ces instruments tout humains font sortir de l’esprit des hommes des réponses et des solutions qui ne sont que des compléments à ces manœuvres de l’incomplet, — et rien de plus.

— Et c’est ainsi que TOUT S’EXPLIQUE…

*

Ah ! si tu pouvais distinguer toutes les bêtises qui dans un esprit finissent par faire de très belles choses et toutes les belles choses qui entrent dans la composition de telle bêtise ou de telle autre !

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Cette absurdité que vous dites, ami, est pour vous, sans doute, une évidence lumineuse. Votre esprit librement suit le cours de ces mots qui dispensent de fatigue. Vous avez confiance, je crains, dans la facilité de ces raisons qui parlent si vite et si bien à la place même de votre pensée, et vous prenez de votre bouche ce qu’elle vient de dire et de vous apprendre, pour le répéter avec la force toute fraîche de votre émerveillement de vous-même.

Mon ami, c’est votre fonctionnement qui vous enchante. Il n’y a ni résistances ni frottements dans la machine de vos échanges. C’est peut-être qu’elle travaille à vide… ce que lui permet le langage.

*

SI

Si l’homme pouvait se supprimer aussi aisément et immédiatement qu’il ferme les yeux…

Si les choses se faisaient ce que nous voulons dans l’instant même, bientôt nous aurions peur de vouloir comme d’entrer dans le feu.

*

« Pensée profonde » est une pensée de même puissance qu’un coup de gong dans une salle voûtée. Il fait ressentir des volumes où doivent être des choses qu’on ne voit pas, et qui peut-être ne sont pas ; mais l’importance de la résonance les impose. Si cette salle n’était finie, le coup frappé se perdrait sans retentir : il n’y a donc point de profondeur qui ait rapport avec quelque « infini ».

*

Ce qu’on appelle mystère du monde, mystère de la vie, n’est en soi pas plus profond que l’impuissance des yeux à voir le dos de leur homme.

La nuque est un mystère pour l’œil.

Comment l’homme sans miroir se figurerait-il son visage ? Et comment se figurer l’intérieur de son corps, si l’on ignore l’anatomie ?

Que si on la connaît, l’intimité du travail de ces organes nous échappe dans la mesure où nous manquons de ce qu’il faudrait pour la voir et la concevoir. Ce n’est pas elle qui se dérobe : elle ne recule pas devant nous ; c’est nous qui ne pouvons nous en rapprocher.

Mais par le terme de « mystère », nous introduisons l’idée vague d’un secret qui nous serait refusé, d’une intention, d’une pensée opposée à notre désir de savoir. Je ne crois pas que la Lune se soit amusée et ingéniée à combiner sa rotation et sa révolution de manière que nous ne puissions jamais voir son autre face. Cela est ainsi, mais ce n’est que cela.

Le seul mystère est peut-être celui de notre curiosité qui nous engage dans des problèmes dont l’énoncé implique notre existence et notre esprit, cependant que leur solution aurait cette existence même pour l’une de ses conséquences. Chaque Pourquoi suppose bien des choses qu’il faut bien se garder de placer après lui.

*

FABLE

Maître Cerveau sur son homme perché

Tenait dans ses plis son mystère…

J’ai oublié la suite.

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TENTATION OU LES REPONSES D’ADAM

Et eritis sicut Dei…

— Je n’y tiens pas le moins du monde, cher Serpent.

Bonum malumque scientes…

— J’aimerais mieux savoir autre chose…

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L’oiseau Métaphysique chassé de poste en poste, harcelé sur la tour, fuyant la nature, inquiété dans son aire, guetté dans le langage, allant se nicher dans la mort, dans les tables, dans la musique…

*

Qu’y a-t-il au fond de l’homme ?

Quelques proverbes, qui finissent par répondre à tout, et sont tout niais.

— Déduction : les pensées profondes ne sont pas du fond de l’homme ; mais avant ce fond.

« Profondeur » (si ce mot veut dire quelque chose) c’est la qualité attribuée à une pensée de modifier « profondément » la situation perçue jusqu’à elle, les valeurs, les attributs d’une idée.

 

B

 

Les littératures dites de décadence sont systématiques. Elles sont dues à des hommes plus savants, plus ingénieux, et même plus profonds, parfois, que les écrivains antérieurs dont ils ont relevé tous les effets dénombrables, retenu, classé, concentré le meilleur, — en tant qu’il se peut saisir et isoler.

Alors, dans des périodes de temps très courtes, on voit se produire et même coexister des œuvres d’apparence très différentes, qui sembleraient, par leurs caractères extérieurs, devoir appartenir à des époques très séparées. L’une est formée de naïvetés incomparables, jamais en défaut, plus enfantine que tout gosse réalisable. L’autre est le fait d’un sauvage, ou d’un être tombé de je ne sais quel astre, ou privé ou augmenté de quelque sens. Tel auteur est si complètement métaphorique qu’il est impossible de discerner ce qu’il veut dire de l’expression qu’il en donne. Son idée est une image et il y juxtapose une image de cette image si régulièrement que la symétrie est absolue, le sens indiscernable du signe. On ne sait de quel côté est le sens, duquel, le signe…

Ce développement de moyens tient d’une part à l’expérience acquise ; à l’émoussement des sensations littéraires ; à la grande variété des livres accumulés déjà ; à la conséquence de ce grand nombre, qui est de donner trop de prix à la nouveauté et de faire chercher à se faire entendre.

L’impression générale est d’une cacophonie, d’un désordre qui fait pressentir la fin de toute littérature, un jugement dernier de toute rhétorique. La chronologie, l’évolution sont en déroute. Les procédés devenus conscients et réduits en opérations permettent de former immédiatement et dans un ordre quelconque, une graine, une feuille, une fleur.

— Ces auteurs si divers son infiniment voisins. Ils ont lu les mêmes livres, les mêmes journaux, — suivi les mêmes lycées, et généralement eu les mêmes femmes…

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Voir à la fois les grands ouvrages et la poussière des petits dans le ciel intellectuel. Voir coexister la constellation Égypte — et celle Hellas et la Renaissance, comme nous le faisons, comme le permet une bibliothèque, un musée — une tête érudite — et les vagues lueurs des choses disparues, soupçonnées…

Comme on voit à la fois au plafond des apparences célestes, des corps et des groupes, d’âges énormément différents… La rétine fait toutes choses contemporaines.

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Pour un certain genre d’amateurs, la lecture de poésies n’est jamais qu’un exercice de malveillance.

Ils sont sûrs avec délice, de trouver la bêtise, l’impropriété, la platitude que les difficultés de l’art disposent dans tout poème. Ils sentent combien la réussite continuelle est improbable. Tout poème est nécessairement ou exagéré, ou obscur, ou ridicule, ou indifférent par quelque endroit. C’est pourquoi les longs poèmes sont si vulnérables ; comme tout ce qui est long, sans doute, mais avec plus de chances de dommage que tout autre genre de production.

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En France, on n’a jamais pris les poètes au sérieux. Il n’y a donc pas en France de poète national. Voltaire a failli l’être.

Mais le poète est le personnage le plus vulnérable de la création. En effet, il marche sur les mains.

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Il est impossible de penser — sérieusement — avec des mots comme Classicisme, Romantisme, Humanisme, Réalisme…

On ne s’enivre ni ne se désaltère avec des étiquettes de bouteilles.

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Une littérature dont on aperçoit le système est perdue. On s’intéresse au système, et l’œuvre n’a plus le prix que d’un exemple de grammaire. Elle ne sert qu’à comprendre le système.

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La lecture des histoires et romans sert à tuer le temps de deuxième ou troisième qualité.

Le temps de première qualité n’a pas besoin qu’on le tue. C’est lui qui tue tous les livres. Il en engendre quelques-uns.

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Le naturalisme n’est une doctrine déterminée et n’a de sens que si l’on se fait fort de réduire à zéro la personnalité de l’écrivain. Je n’y verrais que des avantages, car je ne vois pas ce que vient faire dans l’art, — c’est-à-dire dans mon plaisir ou dans mon émotion, — ce qui me fait songer à quelqu’un ? Son devoir, qui est son métier, est de disparaître, lui, son visage, ses amours et ses affaires. Nous ignorons tout des auteurs de très grandes œuvres. Shakespeare n’a jamais existé, et je regrette qu’il y ait un nom sur ses pièces. Le Livre de Job n’est de personne. Rien ne fausse plus l’idée la plus utile et la plus profonde que nous puissions nous faire de la production humaine que le mélange d’un état civil, d’histoires de femmes ou autres avec la considération intrinsèque d’un ouvrage. Ce qui fait un ouvrage n’est pas celui qui y met son nom. Ce qui fait un ouvrage n’a pas de nom.

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Si un parfumeur eût adopté l’esthétique « naturaliste », quelles odeurs eût-il embouteillées ?

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Le roman voit les choses et les hommes exactement comme le regard ordinaire les voit. Il les grossit, les simplifie, etc… Il ne les transperce ni ne les transcende.

La « psychologie » des romanciers ne dépasse pas ce que peut vérifier l’observation particulière accidentelle.

Le roman exclut miscrocope et télescope, prisme et polarimètre.

Quand donc il prétend au « réalisme », il prétend s’en tenir à l’observation naïve et à ce que permet d’enregistrer de cette observation le langage ordinaire.

Mais si le lecteur devient difficile, le langage ordinaire ne suffit plus à l’émouvoir. Le réaliste cherche alors à obtenir le trompe-l’œil par l’excessif du « style ». Goncourt, Huysmans paraissent… Un langage extraordinaire est appelé à suggérer des objets ordinaires. Il les métamorphose. Un chapeau devient un monstre, que le Héros réaliste armé d’épithètes invincibles chevauche, et fait bondir du réel dans l’épopée de l’aventure stylistique.

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Faut-il être naïf pour apercevoir une différence entre un roman réaliste et un conte bleu !

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On dit aujourd’hui : Napoléon ET Stendhal.

Qui eût dit à Napoléon que l’on dirait Napoléon ET Stendhal ?

Qui eût dit à Zola, à Daudet, que ce très petit homme si aimable et si bien parlant, Stéphane Mallarmé, aurait, par ses rares petits poèmes bizarres et obscurs, plus profonde et durable influence que leurs livres, leurs observations de la vie, le « vécu », le « rendu » de leurs romans ? Un diamant dure plus qu’une capitale et qu’une civilisation. La volonté de perfection vise à se rendre indépendante des temps, etc…

*

Le souci naïf de la postérité avait ce grand effet de faire faire ce qu’on n’eût pas fait pour des hommes présents et trop connus et jugés ou jaugés. Il y a des efforts et des œuvres de patience dont on ne se sent pas capable pour des contemporains et leur durée. Il fallait l’illusion d’une perspective indéfinie, mirage qui engendrait les très grands hommes. Bien des choses autour d’eux, que ce regard accommodé à la fin des siècles rendait misérablement périssables, n’avaient point accès dans leurs combinaisons supérieures ni influence sur leurs ouvrages.

Mais la précipitation est entrée dans le monde. Elle a tué la postérité. Avec celle-ci, un certain « style ». Combien d’œuvres modernes racolent, font le trottoir.

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Le besoin de nouveau est signe de fatigue ou de faiblesse de l’esprit, qui demande ce qui lui manque.

Car il n’est rien qui ne soit nouveau.

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Beau Titre pour un grand artiste : Exécuteur de Hautes Œuvres.

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Condition contrariée de l’état artiste.

Il doit observer comme s’il ignorait tout et il doit exécuter comme s’il savait tout.

Aucune connaissance dans la sensation, mais aucune ignorance dans la transformation.

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Les Optimistes écrivent mal.

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X est une force de la nature.

— Ce qui caractérise les forces de la nature, c’est la déperdition.

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Z s’est établi dans le génie — tel qu’on se figure le génie dans les esprits vulgaires.

Il interpelle, foudroie, extermine. Se promène à grands pas dans la petite chambre de son esprit. Il ne voit que ses pas, mais non la petitesse de la chambre.

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Écrivains sonores — violents.

Un homme tout seul dans sa chambre jouant du trombone.

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Un écrit forcené, chargé d’invectives, comme ivre de violence et riche d’épithètes et d’images foudroyantes me donne une envie invincible de sourire.

C’est que je ne puis m’empêcher de voir l’écrivain se rasseoir à telle heure à sa table et reprendre le fil de sa fureur.

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HUMANISME

« L’Himalaya m’assomme. La Tempête me fatigue. L’Infini m’endort. Dieu est Trop… »

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Hugo est un milliardaire. — Ce n’est pas un prince.

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« C’était une Ville de rêve… »

Il ne s’agit donc pas d’architecture.

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LITTÉRATURE

On y voit des sauvages qui se font imprimer, des loups-garous qui corrigent leurs épreuves, des dragons crachant la flamme qui font un « service de presse » : tout ceci aussi naturel que leurs fondions les plus naturelles.

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Aujourd’hui ce qui est parfait retarde.

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L’âge fait que l’on finit par pouvoir écrire des choses assommantes.

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Je remarque dans tous les arts, et particulièrement dans celui d’écrire, que l’intention de causer quelque plaisir le cède insensiblement à celle d’imposer une certaine idée de l’auteur. Si une loi de l’État obligeait à l’anonymat et que rien ne pût paraître sous un nom, la littérature en serait toute changée, — en supposant qu’elle y survécût…

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APOLOGÉTIQUE

Voici à quoi sont consacrés les écrits les plus importants :

« Tu n’aimes pas ce que tu aimes ;

« Tu aimes ce que tu n’aimes pas ;

« Tu n’es pas ce que tu es, et réciproquement. »

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HOMO SCRIPTOR

Je regarde la mer en furie, et le Dictionnaire caché, tapi dans l’être de lettres, veut, à chaque plus beau coup joué par les lames ou les nues et gagné par les yeux, lâcher un vol de mots dans la région sensible où passe dans la lumière spirituelle ce qui se fait articuler et écrire…

A chaque instant, un événement verbal veut répondre à l’événement physique et visuel, et faire passer quelque chose du temps quelconque dans le temps organisé — celui des actes.

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Une idée juste que l’on a depuis longtemps fatigue. Sa justesse la fait revenir, et ce retour la rend vieille et radotage. Elle devient insipide et par là, excite la formation d’une idée moins juste, et même fausse, sur le même objet ; et même très fausse, mais fraîche et vive.

L’époux d’une très belle femme, après des années qu’il la goûte, il arrive qu’une laide l’inspire. C’est aussi l’histoire simple de toutes les révolutions dans l’art, et, sans doute, dans la politique.

 

C

 

L’homme se cramponne à ce qu’il croit valoir.

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LE PARVENU

Celui-ci se caressait du bout de la langue une dent gâtée, et il se disait, encore étonné de son nouveau rang, qu’elle aussi était à l’honneur. Il hésitait entre sa récente fortune, et son état d’hier, et son être le même — Il disait : ceci aussi est ministre ou pape. Ce chicot est d’un personnage. Il n’a pas changé, et pourtant, tout a changé pour moi ! Qui, MOI ? disait-il à sa langue et à sa dent…

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SNAP-SHOT

L’être anxieux, en sueur, en tension, entre le gaster gonflé, le cœur peinant et accéléré, et les yeux fixes sur un point de l’horizon ; luttant, divisé contre soi ; l’esprit aux prises avec le souffle et la pesante présence viscérale ; le nez froncé, battant ; le pied ballant en l’air pour faire du temps ; tantôt, respirant avec force comme pour réprimer la puissance intestine qui l’oppresse par un appel, plus ou moins conscient, aux vertus de l’air neuf ; tantôt accablé, anhélant, masse de vie en peine.

Et dans ce système de forces antagonistes en fluctuation, les idées ou les signaux de toute nature mentale, leurs réactions et développements divers…

Et c’était un homme important…

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Noblesse est marquée par le sans-gêne absolu, combiné avec des observances rigoureuses et toutes conventionnelles.

Liberté égotiste, accusée plus que limitée, sur certains points choisis insignifiants, par des obligations strictes et indevinables (lesquelles marquent la transmission).

Tout ce qui signifie Inégalité — et hiérarchie — mais le plus naturellement du monde.

Les faux nobles se marquent par l’effort.

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« La mouche à mains, sans ailes, qui porte le n° 10.757 d’entrée sur le catalogue de la série 19 des créations terrestres… se vante… proteste… invoque la postérité ».

Voilà comment l’Archange dans son rapport au Seigneur résume les plaintes de quelque humain.

 

D

 

L’homme porte sur ses jambes toutes douleurs possibles et la suprême volupté — porte sur ses jambes sa mort comme un secret, un trésor caché, un gage certain de la fin de toutes choses — un rien, résumant le tout.

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L’ESPOIR FONCTIONNEL, NORMAL

L’homme inconsciemment parie presque tout le temps de sa vie qu’il ne sera pas foudroyé dans les dix minutes ou dix secondes suivantes. Il se sent (sans y penser) certain de vivre, incapable de mourir dans ce temps si proche et si court. Il a le sentiment de sa propre continuité, et ceci nécessairement. Ce sentiment est aussi vrai ou véridique que celui d’un corps chaud qui penserait qu’il ne peut point, par aucun moyen, être refroidi dans l’instant.

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L’AME SOLLICITANTE

L’homme — sur un lieu haut et à pic — doit nécessairement songer à se précipiter, comme il songe invinciblement à boire une coupe pleine d’un beau liquide placée devant lui. Et ainsi est-il, à chaque instant, tenté de rejoindre l’âme naïve de cet instant, qui veut ce qu’elle voit et accomplit aussitôt ce que les objets présents demandent.

C’est l’âme sollicitante. Autorité des états naissants.

L’armoire close demande la femme de Barbe Bleue ; la pomme, Ève, —. Il y a en nous nombre d’attentes indépendantes.

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LA CONSIDÉRATION MATINALE

L’être, au réveil, tout au percé du jour, est encore très peu ce qu’il va être par son nom et le reflux de sa mémoire. Il est à peine soi ; mais son MOI naturel, universel, assez simple encore pour ressentir, pour traiter également, et même équitablement, toutes choses. Il est encore avant son inégalité particulière acquise et apprise ; il est encore en dehors du monde, non engagé, non partie, mais juge pur. Alors la sotie politique, la misère du temps et des esprits, ses propres opinions et sa propre faculté de souffrir, d’être quelqu’un et non quelque autre, lui apparaissent en tiers avec ce MOI et ce petit jour, choses présentes et encore à demi cachées dans la pénombre.

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PETIT PSAUME DU MATIN

Mon esprit pense à mon esprit.

Mon histoire m’est étrangère.

Mon nom m’étonne et mon corps est idée.

Ce que je fus est avec tous les autres.

Et je ne suis même pas ce que je vais être.

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L’homme qui se réveille du sommeil artificiel, se reprend où il en était. La première idée est la dernière laissée.

Si les morts se réveillaient, ils se réveilleraient mourants.

Continuez à mourir.

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SOMMEIL

L’obscurité réveille le sommeil.

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MARE NOSTRUM

Se faire une psyché d’holothurie réduite au constat des échanges et qui a l’horaire des marées pour Code, Bible, discours de la Méthode.

— Que si une anémone de mer pensait, et si elle nommait la mer du nom de Dieu (in quo sumus, vivimus et movemur) les pensées qu’elle formerait, seraient édifiantes et dignes des meilleures mystiques.

— Tout ceci n’est point paradoxe. Je songe à notre vrai milieu, c’est-à-dire à celui dans lequel et aux dépens duquel vivent nos sentiments et nos pensées : il est ce milieu intérieur qui est constitué de notre sang et de nos humeurs, et dont la transformation périodique en lui-même, comme ses fluctuations de composition, sont les dominantes de notre vie. Dans cet Océan aux orages chimiques, à la salure constante, et de qui la marée pour astre a notre cœur, baignent tous ces éléments nerveux qui sont ce que nous sommes… en tant que nous nous ignorons.

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HEURES

Celui-ci est assombri par la chute du jour,

Un autre par l’aurore.

Il y a aussi une tristesse du plein Midi…

Et moi, vers trois heures, le plus beau jour cruellement me perce l’âme. La maturité de sa puissance le condamne. Toute existence se contemple en lui.

… C’est une chose étrange que le Jour. Étrange, c’est dire étrangère. Étrangère à la pensée, qui semble raisonner, créer, spécifier, vivre à sa guise son désordre et son ordre de pensée, sans égard à cette énorme horloge de lumière qui mesure ce qu’elle manifeste et manifeste ce qu’elle mesure…

Mais la marche du Jour, si elle est insensible dans l’exercice de l’esprit, toutefois secrètement lui impose une variation de ses forces, — c’est-à-dire une coloration, un relief, une énergie, une évaluation diurnes de ses idées.

Le Jour et le Corps, deux grandes puissances…

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Mêlé aux choses par les désirs ; d’elles séparé par les dégoûts ; on porte en soi, absentes toutes proches, le groupe des occasions et actions qui pourraient se présenter ; d’actes réalisables, d’actes irréalisables, ou plutôt de modifications spontanées naissantes, dont les unes sont, à la réflexion, réalisables, les autres, non ; et dans les premières, celles qui à cet instant semblent désirables ou indifférentes, et celles qui répugnent…

Ce qu’on ne fait pas ; ce qu’on ne ferait jamais — cela vous dessine votre figure. C’est mon contour, contour en moi, et qui me fait, comme :

« Je ne mangerais pas cette ordure. — Plutôt mourir !

— Jamais je n’aurais eu de moi-même telle idée !

— Comment peut-on dormir sur le dos ? Croire ceci ? Lire ce livre ? »

Nous sommes faits de quantité d’impossibilités, dont beaucoup ne sont pas éternelles, et l’on finit un jour par dormir sur le dos…

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L’homme en sait trop peu sur soi-même et n’en peut savoir que trop peu — pour que ses confessions, sa « sincérité » puissent nous apprendre quelque chose de vraiment important et que nous ne puissions imaginer facilement.

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Être soi-même !… Mais soi-même en vaut-il la peine ?

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Le difficile est de repousser ce qui vous empêche d’être vous-même — sans repousser en même temps ce qui vous contraint à l’être.

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On ne se reconnaît pas dans ses émotions. Rien plus étranger — hostile même.

On ne se reconnaît pas non plus dans ses meilleurs instants.

« Trop bien pour être de moi. » (Premier mouvement.)

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On se reconnaît dans ses habitudes et dans ses manies comme dans une photographie (qui daterait de quelques années).

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LE REVENANT

Je rentre, — et il me semble que — je reviens.

C’est là, me dis-je, que je mettais mon chapeau et ma canne ; c’est là que je venais m’asseoir. Ah ! voici mes papiers, mon cahier — et voici sur le blanc du feuillet, voici même ma main — tenant ma plume…

Tout m’est étrange, tout familier — Vieux vêtement retrouvé — Portrait d’il y a quarante ans ?

Mais où est, et quelle était la pensée que j’écrivais ?

— L’âme, peut-être, pourrait s’interpréter comme étonnement, production de l’étonnement d’être ce que l’on est. Ce que l’on est est toujours un peu ce que l’on fut, et un peu ce que l’on ne fut…

Le lendemain rentre dans la veille comme un revenant. Ce n’est pas le passé qui revient. C’est le présent qui rentre dans son même, et par là, le rend même.

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L’âme recherche la douleur qui vient de disparaître à l’emplacement même où elle s’élevait.

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Comme la main ne peut lâcher l’objet brûlant sur quoi sa peau fond et se colle, ainsi l’image, l’idée qui nous rend fous de douleur ne peut s’arracher de l’âme, et tous les efforts et écarts de l’esprit pour s’en défaire l’entraînent avec eux.

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Une douleur si prompte à agir et à s’évanouir que le sentiment de sa durée ne se puisse produire, n’est rien.

La substance de la souffrance est la souffrance prévue.

Si tu souffres, c’est que tu retardes sur les choses. Tu es où elles ne sont plus.

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Souffrir est vivre sans pouvoir vivre ; c’est même… être vécu par…

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C’est parfois une épine cachée et insupportable que nous avons dans la chair qui nous rend difficiles et durs avec tout le monde.

Personne ne la voit, et tout le monde doit en souffrir, puisque nous la cachons et en souffrons.

Otée, nous serons « bons ».

Un événement qui émeut, ce n’est pas en tant que je le pense qu’il m’émeut.

C’est, au contraire, pour ne pas pouvoir le penser dans ma ou sa plénitude.

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La conscience règne et ne gouverne pas.

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Parfois enchaîné par son rêve

et délivré par l’éveil ;

et parfois enchaîné par la veille

et soulagé, délivré par un rêve.

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La joie est un accès d’excitation générale de l’être qui change le plus de choses qu’il se peut en sources ou causes de plaisir.

Elle est comme une énergie qui rayonne d’un être, une lumière d’or qui lui dore tout ce qu’il voit.

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Un homme contemplait entre ciel et Soi une figure mystérieuse dont il ne voyait qu’une face, et on lui disait que c’était la figure de sa vie à demi figée, à demi informe.

Se rétrécissant, s’assombrissant — le géant de fumée se réduit à tenir dans un petit vase, la tombe.

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Si l’âme avait tout pouvoir dans l’instant même, nous péririons dans l’instant suivant.

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On ne pense réellement à soi et que l’on est soi que quand on ne pense à rien.

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Qui regarde sa main, se voit être ou agir là où il n’est pas.

Qui pense, — s’observe dans ce qu’il n’est pas.

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O Moi, ce n’est pas toi qui trouves ton idée ; mais au contraire, c’est une idée qui te trouve et t’adopte.

Ce que tu appelles Moi, ton Moi, n’est pas du tout dans la profondeur de ton système vivant. Il n’y a pas de Moi dans la substance de ton cerveau ; mais elle produit du Moi comme elle produit des idées. A la lueur subite d’une idée, le Moi en retour est excité et se déclare.

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Il y a quelqu’un en nous au regard duquel toutes les circonstances de sa génération et toutes les particularités de son individu sont au hasard. Naissance, lieu, parents, sexe, nation, époque… Et blond ou brun, faible ou fort, brave ou non, esprit ou non, tels désirs, telles répugnances, etc…

Ce sont, d’ailleurs, toutes choses (ou presque toutes) qu’on apprend par confrontations et comparaisons.

A quoi s’ajoutent les rencontres qui jouent un si grand rôle dans le développement de la vie, les incidents et incidences. Ces interventions se combinent, d’une part, à la mécanique générale des êtres ; d’autre part, aux singularités ci-dessus indiquées.

Il n’est pas trop étonnant que de cette quantité énorme des constituants et modificateurs de la personnalité, les événements (et c’est ce qui les définit comme tels) tirent des réactions psychiques ou autres, qui sont ressenties par le sujet comme des surprises, des puissances ou des faiblesses, d’origine étrangère — par quoi le MOI tantôt chérit, tantôt déteste la personnalité — c’est-à-dire ce qui est inséparable de lui et qui peut cependant se concevoir tout différent de ce qu’il est — avoir pu être ou pouvant devenir tout différent de ce qu’il est.

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Sur une heure de temps d’horloge, peut-être pourrait-on défalquer cinquante minutes pendant lesquelles nous n’existons pas (à peu près comme le volume occupé par un kilogramme du métal le plus dense se réduirait à moins d’un dix millième de millimètre cube si l’on supprimait les vides intermoléculaires).

La vie serait intolérable sans doute si cette interruption d’existence, c’est-à-dire de notre sensibilité totale, — comparable à celle du courant alternatif — ne se produisait pas. Et il se peut que la douleur soit l’effet d’une ininterruption d’existence.

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Il y a une douleur seconde que cause la douleur et qui est celle de l’inutilité de cette dissipation.

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Tout homme enferme quelque chose de terriblement sombre, de prodigieusement amer, de maudissant, de détestant la vie, le sentiment d’être tombé dans une trappe, d’avoir cru et d’avoir été joué, d’être voué à la rage impuissante, à la démission totale, livré â une puissance barbare et inflexible qui donne et qui retient, qui engage et qui abandonne, qui promet et trahit, et qui nous inflige par surcroît la honte de nous plaindre, de la traiter en intelligence, en être sensible, et que l’on peut toucher…

Tout ce fiel est prêt en chacun à se sécréter en abondance, à envahir l’organisme, à noircir le soleil, à changer le vrai en faux, le faux en vrai, l’heure en éternité, et toutes les pensées en aliments d’un feu sombre qui dévore indistinctement la chair, la raison, les talents, les instincts, et parfois le tout-puissant amour de soi-même qui est dans l’homme.

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