Œuvres (Pléiade), tome II
Poèmes chinois
POÈMES CHINOIS{97}
Le premier de sa race dont j’aie fait la connaissance, fut Monsieur Liang Tsong Taï. Il parut un matin chez moi, fort jeune et fort élégant. Il parlait un français très net, parfois un peu plus châtié que celui de l’usage.
Monsieur Liang m’entretint de poésie avec une sorte d’enthousiasme. A peine entré dans ce sujet sublime, il cessa de sourire. Il laissa même percer quelque fanatisme. Cette flamme rare me plut. Bientôt mon contentement se fit surprise, sitôt lus, et relus aussitôt, les feuillets que Liang me mit sous les yeux.
C’étaient des vers anglais ; c’étaient des vers français. Les premiers me semblèrent assez bons ; mais je n’osai me prononcer, car je n’osai me croire. Quant aux français, leur qualité était certaine.
A quoi le vîtes-vous ? pensera-t-on.
Dieu sait si mon état m’oblige à regarder des vers ! On m’en adresse chaque jour comme s’il appartenait d’en juger à ceux dont ce fut le travail d’en faire ! Il y eut jadis, sans doute, quelques « vérités » ou principes communs, quelques exigences définies qui s’imposaient assez pour qu’une manière de science des vers existât, permît de trier les poèmes et de conseiller les auteurs. On s’accordait entre soi sur diverses finesses de métier et quelques difficultés cruciales. Il existait une convention pour la connaissance du Bien et du Mal. Mais tous les arts sont libres désormais ; personne n’y est plus expert que quiconque. L’antique distinction du Bien et du Mal est remplacée par ceci : Génie ou non ?
Je n’y vois point d’objection. Mais je trouve assez remarquable qu’une époque dont on peut bien dire qu’elle s’est donné pour souveraine, et presque pour idole, la Technique ; qui se consume à organiser, articuler, rythmer, décomposer et recomposer tous les actes de fabrication ; qui ne parle que de contrôle, de tests, de standards, de spécialités et de spécialistes, — ait, au contraire, dans l’industrie des Lettres et des Beaux-Arts, rejeté toutes méthodes transmissibles, toutes communes mesures, toutes conditions de comparaison universellement consenties. Mais l’art, dans l’opinion des modernes, est si étroitement associé à l’idée fixe de spontanéité, ou à une sorte de spiritualisme révolutionnaire, qu’un ouvrage qui ne respire je ne sais quoi de rebelle et de factieux est présumé peu intéressant. Ce n’est, au fond, qu’une convention de rupture et d’incommensurabilité qui se substitue aux anciennes — avec cet avantage sur celles-ci qu’elle est simple et unique.
Cependant la tradition de juger existe encore, au rang de ces coutumes et de ces rites qui survivent à leur vertu. Comment juger sans lois ? — Et ensuite, comment se prononcer sur une œuvre, si l’on répugne à ne fonder son appréciation que sur l’impression d’un moment ? — Il faut donc se faire une règle simple et assez constante, qui ne peut, sans doute, qu’être arbitraire dans son principe, mais qui soit fixe, une fois choisie, — qui s’ajuste à des caractères de l’œuvre existant nécessairement dans toutes les œuvres, et qui réduise le plus possible la part du sentiment personnel.
J’ai adopté le système de considérer sur toute chose, dans les textes qu’il faut bien que je juge, le langage même, et son harmonie.
Ce n’est pas que je m’inquiète fort de la correction grammaticale toute sèche : orthographe et accords sont des observances de pure vanité, qui n’engagent pas les vrais intérêts du discours et qui n’ont rien à faire avec les valeurs vives de l’esprit. Elles n’importent qu’aux ambitions les plus restreintes. L’orthographe est enfant du hasard ; les accords n’ont rien d’essentiel ; divers peuples s’en passent. Mais il existe un sentiment du poids et des puissances des mots, il existe une possession profonde, et comme organique, des fondions de la syntaxe, un goût de l’enchaînement des formes, de la manœuvre des unités du discours et de la subordination des figures qui le composent : les percevoir dans un texte, c’est y lire un avenir d’écrivain.
Que s’il s’agit d’un poème, la condition musicale est absolue : si l’auteur n’a pas compté avec elle, spéculé sur elle ; si l’on observe que son oreille n’a été que passive, et que les rythmes, les accents et les timbres n’ont pas pris dans la composition du poème une importance substantielle, équivalente à celle du sens, — il faut désespérer de cet homme qui veut chanter sans trop sentir la nécessité de le faire, et dont les mots qu’il offre suggèrent d’autres mots.
Ce système simple permet de conclure assez vite et assez raisonnablement. Si l’on trouve dans un écrit une certaine conscience des ressources de la langue, de ses valeurs et de ses articulations ; si l’on y reconnaît aussi d’heureuses dispositions musicales, on peut penser qu’il y a dans l’auteur assez de sensualité et de force de construction ou de combinaison pour qu’il puisse songer sans démence à se développer en poète.
Je fus étonné, presque intrigué, de remarquer dans les essais de mon jeune Chinois la présence des bons symptômes que je viens d’indiquer. Ses vers étaient positivement meilleurs que la plupart de ceux que l’on me prie ou que l’on me somme de lire. J’y trouvai quelque chose de plus. Ces petites pièces étaient visiblement écrites sous l’influence des poètes français d’il y a quarante ans. Il parut alors, entre le Parnasse et le Symbolisme, une recherche d’accommodement entre la rigueur extrême et l’extrême liberté ; et cet effort de composer l’architectonique des uns avec les musiques des autres conduisit ceux qui s’y complurent à étudier, inventer ou multiplier divers artifices parfois délicieux.
Quoique Chinois, et n’ayant que depuis peu appris notre langage, Monsieur Liang Tsong Taï semblait, dans ses vers et dans ses propos, non seulement instruit, mais friand de ces finesses fort spéciales. Il en usait, il en parlait étrangement bien.
Mais je trouvai bientôt que ma surprise était naïve. Quoique Chinois… Mais non ! Parce qu’il était Chinois, Liang nécessairement devait mieux qu’un Européen, mieux qu’un Français moyen, voire qu’un bachelier, — soupçonner, pressentir, déceler, tenter de surprendre et de faire siens ces moyens délicats, ces abus très précieux qui transforment le vil langage en matière d’opérations exquises, et en tirent des objets trop purs ou trop délectables ; font d’un mot une pierre rare ; et d’un vers, une structure définitive dont la perfection intrinsèque enferme un éternel événement d’incorruptible volupté.
La race des Chinois est, ou fut, la plus littéraire des races, la seule qui jadis ait osé confier le soin du gouvernement à des lettrés, celle de qui les maîtres se vantaient plus de leur pinceau que de leur sceptre, et plaçaient des poèmes dans leurs trésors.
Je sais bien que les Chinois n’ont pas fait assez de mathématiques ; malheureuse négligence dont ils pâtissent à présent ; et négligence inconcevable, car on ne conçoit guère comment leur esprit étonnamment ingénieux ne s’est pas laissé égarer du côté des nombres et séduire aux symboles. On dirait cependant, à considérer certains travaux fort compliqués qu’ils exécutent en ivoire ou en bois très dur, qu’ils aiment à imaginer, et imaginent avec précision, des modèles de continus. Or les complexités de cette espèce intéressent une science encore fort jeune, l’une des branches les plus difficiles de la géométrie. Mais il n’y eut pas de géomètres chez les Chinois, et leurs intuitions sont demeurées intuitions d’artistes ; elles n’ont pas servi de prétexte et de premier support aux développements logiques d’une pensée abstraite…
Ces réflexions me conduisent à trouver enfin naturel que Monsieur Liang ait perçu dans notre littérature, presque aussitôt qu’il l’eut connue, ce par quoi elle s’apparente aux créations de l’art le plus subtil et le plus ancien des arts existants. Les Chinois passent pour inventeurs de raffinements de toutes sortes. On dit qu’ils amenuisaient l’amour comme les supplices, et exerçaient la matière morte ou vivante avec la même hardiesse, la même patience et les mêmes curiosités que l’Occident en dépensait sur les idées dans ses déductions et ses analyses.
Un rejeton de cette race a donc de grandes chances pour être sensibilisé bien plus qu’homme d’Europe à l’endroit des recherches de jouissance les plus déliées.
Il me suffit maintenant de suivre un peu plus avant cette pensée pour aboutir au présent ouvrage. L’extrême du raffinement, en tous pays, à toute époque, en arrive toujours à une sorte de suicide : il expire dans le désir d’une suprême simplicité ; mais savante, et comme parfaite simplicité, pareille à la simplicité ruineuse d’un homme très riche qui se vêt, chez le tailleur le plus coûteux, de vêtements dont le prix est imperceptible à première vue, ou qui ne s’aEmente que de fruits, que toutefois il cultive à grands frais dans ses campagnes. C’est qu’il y a deux simplicités, l’une primitive, et qui vient du manque ; l’autre, née de l’excès, et par l’abus désabusée. La fameuse simplicité des classiques, leur nudité composée, leur pureté si éloignée de l’innocence ne peuvent jamais paraître qu’après des temps d’abondance désordonnée et d’expériences thésaurisées, à la faveur du dégoût qui émane de trop de richesses et qui inspire de les réduire à leur essence. Dans les ouvrages qui se font alors, on s’abstient de les faire voir ; on préfère montrer ce qu’elles supposent.
Voilà ce que je reconnais dans les poèmes de T’au Yuan Ming, dont Monsieur Liang Tsong Taï nous offre cette aimable traduction ; et voilà ce qui m’engage à rapprocher cet antique poète des classiques anciens et de certains de nos français.
Voyez comme T’au Yuan Ming regarde la « nature ». Il s’y mêle, il en participe ; mais il ne songe pas à épuiser ses sensations. Les classiques ne font pas de ces descriptions qui supposent des yeux spéciaux de peintre, ou qui appellent tout le dictionnaire sur la scène. Un classique, même chinois, répugne à cette inhumanité, quelquefois admirable, qui, de précisions en précisions ou de métaphores en métaphores, parvient à rendre les choses mille fois plus sensibles au lecteur qu’elles ne furent à l’écrivain par elles-mêmes, dans le réel. Ces artistes discrets contemplent les paysages parfois en amoureux, parfois en sages, plus ou moins souriants. Ils se donnent d’autres fois pour amateurs de jardins, ou de pêche, ou de chasse ; ou simplement de fraîcheur et de quiétude. Il en est ainsi des Virgile et des La Fontaine chinois.
T’au Yuan Ming aurait aisément trouvé le frigus opacum, les arnica silentia ; et quant au sombre plaisir d’un cœur mélancolique, il ne fait guère autre chose que nous le chanter. Il se peint quelquefois délicieusement soi-même :
Je m’appuie sur la fenêtre,
dit-il,
Je contemple dans ma joie mes branches favorites…
ou bien :
L’ombre s’épaissit ; cependant, je m’attarde
A caresser le pin solitaire
Cette caresse va fort loin.
Les poètes, sans doute, perdent presque toute la substance de leur art dans les traductions ; mais je me fie au sens littéraire qui m’a tant surpris et ravi chez Monsieur Liang Tsong Taï pour m’assurer qu’il a tiré pour nous de l’original tout ce que permettait d’en tirer l’immense différence des langages.
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