Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 46 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Mers

INSCRIPTION SUR LA MER

LA SEULE INTACTE, ET LA PLUS ANCIENNE CHOSE DU GLOBE, TOUT CE QU’ELLE TOUCHE EST RUINE ; TOUT CE QU’ELLE ABANDONNE EST NOUVEAUTÉ ; CELLE QUI SE RESSAISIT ENTRE DEUX FOIS QU ’ELLE SE DONNE, ELLE SE DONNE ET SE RETIRE AMEREMENT .

*

Vagues.

Le vent strie la grande vague de petites vagues obliques. La peau de la grande houle fondamentale est ridée régulièrement par la cause superficielle de la brise, qui irrite légèrement la surface ; et la puissante forme roulante de provenance lointaine se complique, devient une masse à facettes, une figure solide cristalline en transformation incessante, d’où émane la rumeur d’une matière en ébullition par l’infinie quantité de cris intimes, de déchirements et froissements, de plissements et de mélanges entre les eaux.

*

Remarque.

La quantité n’est rien pour l’esprit. Elle est tout pour le sens. Rien pour l’esprit ; le géomètre l’ignore et l’absorbe dans les formes qu’il enfante.

Mais le sens, mais l’oreille, mais l’œil, mais l’âme sensitive sont excités, exaltés, écrasés par cette éternelle répétition.

L’esprit abhorre le retour innombrable, et voici toute une journée que les vagues qui vont périr le saluent…

*

UN PHÉNOMÈNE

26 septembre.

Coucher du soleil. Ciel pur, le disque orange est tangent à l’horizon.

Les personnes qui sont sur la plage se taisent sans savoir pourquoi. Silence de trois minutes.

Impression de solennité de ce passage. Il y a une sensation d’exécution capitale dans la profondeur implicite de cette durée. La tête de ce jour lentement tombe.

Le disque est bu. Quand il disparaît net, un enfant crie : Ça y est ! Chacun semble frappé d’avoir vu l’un de ses jours décapité devant soi.

Je garde quelque temps dans le regard la présence restante de ce mouvement prodigieux. Je ressens fortement l’impression de nécessité, de rigueur, d’horaire inflexible, de puissance inerte précise.

L’étrange situation du vivant, l’énorme inégalité de grandeur, différence de nature, de durée, qui existe visiblement entre les deux présents et composants de l’instant, la sensation immédiate d’une formidable hiérarchie d’importance s’imposent à la pensée et subsistent quelque peu dans sa substance impressionnable, comme l’image trop intense persiste et se meurt dans l’œil, par degrés de couleurs opposées. Ainsi la pensée répond, ou semble répondre, à ces trop fortes visions de « nature » par des répliques pâles et nobles, par le développement de contrastes connus. Elle invoque sa valeur propre, la transcendance de la faculté de connaître, et ne s’avise point du naïf automatisme de ces ripostes. Émettre le contraire, ce peut être suffisant pour se défendre, mais rien de plus que suffisant.

Il fallait bien que la pensée se défendît de cette chose contemplée. Sa quantité de vie et de connaissance entièrement soumise au mouvement de corps, son existence et sa mort apparues entraînées comme une étoile courant dans le champ d’une lunette fixe ; la suppression de son être, vue et infligée comme conséquence directe et minime des exigences de l’horaire ; toutes choses humaines déprimées, dépréciées, annulées au moment de ce frôlement de l’âme par l’astre, la dépendance sans contrepartie… Je laisse ma phrase en suspens. Je voulais précisément dire que tous ces sujets ne supportent point d’attributs…

La mer à présent semble porter flottante et clapotante toute une verrerie verte et violette. L’enfant de tout à l’heure dévore un croûton poudré de sable que je sens crier sous mes dents.

*

Sables.

De la mer Océane.

Mer-Océan.

La grande forme qui vient d’Amérique avec son beau creux et sa sereine rondeur trouve enfin le socle, l’escarpe, la barre.

La molécule brise sa chaîne. Les cavaliers blancs sautent par-delà eux-mêmes.

L’écume ici forme des bancs très durables, qui figurent un petit mur de bulles, irisé, sale, crevard, le long du plus haut flot.

Le vent chasse des chats et des moutons nés de cette matière, les souffle et les fait courir le plus drôlement du monde vers les dunes, comme effrayés par la mer. Cette écume est autre chose que de l’eau battue. Émulsion sale de silice et de sel.

Quant à l’écume fraîche et vierge, elle est d’une douceur étrange aux pieds. C’est un lait tout gazeux, aéré, tiède, qui vient à vous avec une violence voluptueuse, inonde les pieds, les chevilles, les fait boire, les lave et redescend sur eux, avec UNE VOIX qui abandonne le rivage et se retire, tandis que ma statue s’enfonce un peu dans le sable et que l’âme qui écoute cette immense et fine musique infiniment petite s’apaise et la suit.

*

Même sujet.

Grande mer à la Mer Sauvage. Jamais vagues plus hautes, plus massives, plus pétries, et pétrissantes ; plus écumantes. Sur le bord, à distance des plus hautes eaux, une barrière d’écume persistante, figée, dont le vent arrache des lambeaux gros comme un chat qu’il fait courir sur la pente de sable uni, et qu’il roule vers les dunes. Ils ont l’air d’animaux. Cette gelée boursouflée est jaunâtre, gluante, composée de silice et d’eau salée.

Effet écrasant de cette bourrade indéfiniment prolongée. Le paroxysme apparent, durable, et inépuisable. Ennui, sommeil, provoqués par cette sublime action non vivante, cette colère apparente, ce soulèvement et ce choc de choses mortes, cette insurrection de l’inerte.

*

Rochers.

Les uns sont noirs ; les autres, d’argent ; d’autres, roses de chair.

Les uns luisants et cubiques, aux arêtes mousses et douces. Les autres, à cassures aigres et nettes, ou à feuillets épais et déchiquetés. Il en est d’informes et de grossiers, et il en est de particuliers comme des personnes. Chacun sa nature, sa figure, son histoire. Sa figure est son histoire.

Je m’avance dans ce chaos au bruit de la mer.

C’est une danse étrange, ou peut-être tout le contraire d’une danse, que ce cheminement assujetti à un sol qui n’a point de loi. Le corps ne peut rien prévoir, chaque pas est une invention spéciale de l’œil et de l’instant. Nul pas ne ressemble à l’autre ; aucun n’a l’amplitude, la figure, la dynamique du précédent. Point d’habitude ici. Nulle séparation possible de l’esclave et du maître. Ainsi, dans les temps difficiles, le pouvoir et le peuple se tiennent de tout près.

J’observe toutefois une sorte de rythme, car, à travers les hauteurs et les profondeurs, en dépit de la suite irrégulière des sauts et des escalades, j’essaie de conserver une vitesse moyenne. Dans cet espace en escaliers successifs et contrariés, il est dur et bon de se mouvoir. Tous les muscles travaillent, et travaillent à l’improviste ; il faut que le centre à chaque instant invente la figure de son homme et distribue diversement l’énergie.

Il se joue un jeu d’échecs fort compliqué ; à chaque coup, le problème est autre ; et les pièces du jeu sont les images de la vue, les prévisions euclidiennes de déplacement, les divers groupes musculaires indépendants, et bien d’autres choses.

Toutes les pensées qui ne sont point : atteindre la mer, ou qui ne s’y rapportent, qui ne se pourraient traduire en économie de forces, en prévisions d’efforts, sont comme annulées ou détruites en germe. Ainsi en est-il dans le joueur absorbé.

Tous ces calculs des sens et du squelette touchent à leur terme. Je vois l’écume entre d’énormes autels, des dés immenses, des tables renversées.

*

Nage.

Il me semble que je me retrouve et me reconnaisse quand je reviens à cette eau universelle. Je ne connais rien aux moissons, aux vendanges. Rien pour moi dans les Géorgiques.

Mais se jeter dans la masse et le mouvement, agir jusqu’aux extrêmes, et de la nuque aux orteils ; se retourner dans cette pure et profonde substance ; boire et souffler la divine amertume, c’est pour mon être le jeu comparable à l’amour, l’adion où tout mon corps se fait tout signes et tout forces, comme une main s’ouvre et se ferme, parle et agit. Ici, tout le corps se donne, se reprend, se conçoit, se dépense et veut épuiser ses possibles. Il la brasse, il la veut saisir, étreindre, il devient fou de vie et de sa libre mobilité il l’aime, il la possède, il engendre avec elle mille étranges idées. Par elle, je suis l’homme que je veux être. Mon corps devient l’instrument direct de l’esprit, et cependant l’auteur de toutes ses idées. Tout s’éclaire pour moi. Je comprends à l’extrême ce que l’amour pourrait être. Excès du réel ! Les caresses sont connaissance. Les actes de l’amant seraient les modèles des œuvres.

Donc, nage ! donne de la tête dans cette onde qui roule vers toi, avec toi, se rompt et te roule !

*

Pendant quelques instants, j’ai cru que je ne pourrais jamais ressortir de la mer. Elle me rejetait, reprenait dans son repli irrésistible. Le retrait de la vague énorme qui m’avait vomi sur le sable ravalait le sable avec moi. J’avais beau plonger mes bras dans ce sable, il descendait avec tout mon corps. Comme je luttais encore un peu, une vague beaucoup plus forte vint, qui me jeta comme une épave au bord doré de la région critique.

Je marche enfin sur l’immense plage, frissonnant et buvant le vent. C’est un coup de S. W. qui prend les vagues par le travers, les frise, les froisse, les couvre d’écailles, les charge d’un réseau d’ondes secondaires qu’elles transportent de l’horizon jusqu’à la barre de rupture et d’écume.

Homme heureux aux pieds nus, je marche ivre de marche sur le miroir sans cesse repoli par le flot infiniment mince.

*

Psaume.

La marche libre et vive chante de soi-même. Il est impossible de ne pas créer en marchant. Créer en marchant est aussi simple et naturel que d’avancer dans la liberté apparente du rythme des membres. Il ne faut pas fixer ces créations tout individuelles. J’ai fixé celle-ci et quelques autres pour me servir de documents.

COMME AU BORD DE LA MER…

Comme au bord de la mer

Sur le front de séparation,

Sur la frontière pendulaire

Le temps donne et retire,

Assène, étale,

Vomit, ravale,

Livre et regrette,

Touche, tombe, baise et gémit

Et rentre à la masse,

Rentre à la mère,

Eternellement se ravise !

Sur le front battu de la mer

Je m’abîme dans l’intervalle de deux lames…

Ce temps à regret Fini, infini…

Qu’enferme ce temps ?

Quoi se resserre, quoi se rengorge ?

Que mesure, et refuse, et me reprend ce temps ?

Imposante impuissance de franchir, ô Vague !

La suite même de ton acte est se reprendre,

Redescendre pour ne point rompre

L’intégrité du corps de l’eau !

Demeurer mer et ne point perdre

La puissance du mouvement !

Il faut redescendre

Grinçante, à regret,

Se réduire et se recueillir,

Se refondre au nombre immuable,

Comme l’idée au corps retourne,

Comme retombe la pensée

Du point où sa cause secrète

L’ayant osée et élevée,

Elle ne peut toujours qu’elle ne s’en revienne

A la présence pure et simple,

A toutes choses moins elle-même,

Quoi que ce soit non elle-même,

Elle-même jamais longtemps,

Jamais le temps

Ni d’en finir avec toutes choses,

Ni de commencer d’autres temps…

Ce sera toujours pour une autre fois !

Pour la prochaine fois et pour l’autre fois,

Une infinité de fois !

Un désordre de fois !

*

Entends indéfiniment, écoute

Le chant de l’attente et le choc du temps,

Le bercement constant du compte,

L’identité, la quantité,

Et la voix d’ombre vaine et forte,

La voix massive de la mer

Se redire : Je gagne et perds,

Je perds et gagne…

Oh ! Jeter un temps hors du temps !

*

Plus que seul au bord de la mer,

Je me livre comme une vague

A la transmutation monotone

De l’eau en eau

Et de moi en moi.

*

Pèlerinage.

Chapelle dans l’île C.

… Ce fin fond d’église où se passe quelque chose de non clair. Mystère, niaiserie ; rien ou miracle.

Je sens un autre m’envahir. On me revêt d’un frisson primitif. Il y a un souffle sur ma chair, et je sens une horreur se feindre sur toute ma surface, hérissant la séparation du froid et du chaud.

Le prêtre tenant le ciboire, portant de bouche en bouche la nourriture qui est énigme, invinciblement me fait songer d’un énorme insecte d’or qui féconde monotonement des files de femelles toujours renouvelées. Il visite avec une petite lumière vivante et tremblante toutes ces formes obscures disposées, qui s’ouvrent, sans doute, sur le point de son passage, reçoivent et se referment ; et, l’opercule clos, s’écrasent, s’anéantissent, font les mortes, se reprennent et s’en vont toutes changées, fermées, absorbées ; s’en vont silencieuses, resserrées, sans regards, chacune avec son secret qui est le même pour toutes.

Toutes jointes et rentrées en elles-mêmes. Je songe à cet animal marin très simple qui se retourne comme un gant, mettant le dedans dehors.

De quoi donc ceci est-il le réflexe ?

Quel est le dessein de détail, et quelles sont les figures, les durées, les connexions physiques de cette horreur et intimité sacrée ?

Car je perçois moi-même et je constate en moi le passage de quelque onde fraîchissante qui se fait sensible sur mes épaules, comme si j’étais un brisant où la houle se heurte, blanchit, devient sonore, se signale. Je le sens, et l’observe sur ma chair, qui monte, exise, passe ; je n’en fais point une idée, ne l’oppose ni ne l’attache à nulle idée. C’est un fait. Pour moi, un fait isolé… Est-ce là refuser la grâce ?

Est-ce la Grâce, l’Esprit, l’intime Étranger ? Est-ce un effet composé du silence, des ombres, du lieu et d’un moment présent tout pénétré de passé ?

Je sors. Une brusque assemblée de brumes voile tout, hors les premières pointes, têtes de roches.

Tout ce qui est affectif est obtus, pensai-je. Affectif est tout ce qui nous atteint par des voies simples, au moyen d’organes qui n’ont les finesses ni les multiples coordonnées des organes spéciaux des sens.

Mais nous essayons de comparer ces valeurs brutes, puissantes, indistinctes, aux connaissances nettes et aux perceptions organisées. Nous ne savons y parvenir, nous sommes devant elles comme le géomètre devant des grandeurs irrationnelles ou transcendantes quand il s’essaie à traduire en nombre le continu.

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