Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 75 sur 108

Pages du PDF

Œuvres (Pléiade), tome II

Métier d’homme

MÉTIER D’HOMME{92}

 

Ce livre que vous avez fait n’est fait que de ce que vous avez fait : c’est dire que vous n’y traitez que ce que vous savez, car nous ne savons vraiment que ce que nous savons faire.

C’est là une circonstance si rare que je ne puis guère vous louer de votre ouvrage sans blesser presque tout homme qui parle et ravaler quantité d’auteurs, au nombre desquels je me range. Si licence d’écrire n’était donnée qu’à ceux qui pourraient démontrer par l’acte une intime connaissance de leur sujet, combien de chômeurs faudrait-il mettre sur les listes !…

Je puis cependant vous exprimer mon sentiment sur ce livre que je viens de lire. Ce sentiment n’est pas très pur. Je vous avoue qu’il est mêlé d’un grand plaisir de l’esprit et d’un mouvement de l’âme assez détestable. Je vous envie, cher Monsieur. Votre livre nous confirme ce que nous savions : que vous exercez avec passion, avec le plus heureux succès, avec une supériorité reconnue par l’État, et davantage, par tout le monde, un métier qui en assemble une quantité d’autres et qui se trouve bien qu’on les possède tous à fond. Vous êtes capable, en un jour, d’être mécanicien, commerçant, politique, financier, ingénieur et architecte, conducteur d’agents, transporteur de foules. Vous commandez, exhortez, créez ; vous coordonnez le risque et la prudence ; et vous tenez dans votre tête, à la disposition de l’instant, quelque cent mille données précises des matières les plus diverses et de tous les ordres de grandeurs : des chiffres, des visages, des méthodes, des modèles d’action, — et un idéal.

Voilà votre métier, dont vous parlez en amant tout à fait heureux. Quant à moi, je n’en connais qu’un, qui n’en est pas un, puisqu’il eêt essentiellement niable, et que tout homme, s’armant d’une plume, peut se targuer d’en être maître ; et je ne dis le connaître que pour m’être fait un sens toujours plus exquis, et comme ombrageux, de ses difficultés — et presque — de son impossibilité.

Mais, de cette expérience particulière, j’ai du moins retiré une grande révérence pour toute personne qui sait faire quelque chose, et une singulière considération pour celles qui nous montrent par leur exemple que l’exercice d’une profession peut valoir à son homme un autre avantage que son traitement ou son salaire, son avancement ou son renom ; mais un accroissement et une édification de son être. Si j’aimais, plus que je ne fais, les termes considérables, je dirais que tout métier, même très humble, ébauche en nous une éthique et une esthétique, tellement que, à partir de l’obligation de « gagner sa vie » au moyen d’un travail bien défini, quelqu’un peut s’élever à une possession de soi-même et à un pouvoir de compréhension en tous genres, qui surprennent parfois celui qui les observe chez des individus dont il n’eût pas attendu des remarques d’artiste ou des sentences de philosophe, exprimés en termes semi-pittoresques, semi-professionnels.

Il arrive même que le métier, s’il fut aimé et approfondi, demeure comme le dernier vestige d’intelligence et de moralité, la suprême chance de salut mental et social dans un homme en ruine, quant à l’organisme ; en perdition totale, quant au caractère. Il est remarquable qu’une spécialité, — de celles qui peuvent inspirer l’orgueil d’y exceller, — s’insère si profondément dans une vie, y développe des connexions si fortes, que la déchéance générale, le désordre psychologique habituel, le procès de dégradation et de destruction de la personne physique et pensante, respectent, presque jusqu’à la fin, le sentiment du métier. Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais vu.

Il y a quelque trente ans, je passais, un dimanche, devant l’ancien Hôtel-Dieu. Au bas des tristes murs, mainte échoppe de vieilleries s’appuyait : linges sales, lampes verdies, verres et ferraille, ustensiles ignobles dans des paniers. Et des livres aussi, car il se trouve toujours des livres dans les épaves.

Un de ces livres m’arrêta. Je le pris du bout des doigts. Je ne sais plus ce qu’il était : peut-être un recueil de ces pièces de théâtre que les élèves des Jésuites composaient sous Louis XV pour leurs Académies de collège ? Mais la reliure m’intrigua. Toute souillée et comme éculée qu’elle était, le dos presque arraché, les plats faisant songer à des pommes soufflées, elle me parut fort remarquable et singulière. Je n’avais jamais vu ce genre de décor. J’étais dans cette réflexion, quand vint à passer quelque être bien misérable, un très petit homme, l’air farouche et égaré, le pas incertain, le vêtement trop vaste et immonde. Sans âge ; le cheveu étrangement décoloré ; le visage sans poil et de parchemin, il était vieillard et enfant. Je demeurai stupéfait de me voir le livre bizarre arraché des mains par ce blême avorton. Il brandit le bouquin avec un rire amer et extraordinaire ; et comme le fripier se ruait pour défendre son bien, il le repoussa en haussant les épaules. Exhalant une haleine affreuse et tout échauffée d’alcool, il me cria d’UNE VOIX trop proche, grasseyant à la parisienne : « Allez donc… Ça m’connaît, moi, la r’liure. » Et maniant, retournant, ouvrant et fermant le volume, voilà cet ivrogne sans couleur, aux mains de cire, qui entame toute une démonstration savante et raisonnée, avec une abondance de termes techniques et mystérieux, un sentiment saisissant du métier, une manière d’éloquence amoureuse et précise, dont je restais émerveillé. Je m’aperçus alors qu’il avait des yeux bleus admirables et que ses pâles mains ne tremblaient plus. Elles avaient retrouvé leur objet… On eût dit que le contact du livre avait changé cette chose humaine errante en Docteur de la Reliure. Je ne me tins de l’interroger. Il se dit être le dernier survivant d’une famille qui fut illustre dans le métier. Trois siècles durant, établis rue Dauphine, ils vécurent de vêtir les livres noblement. Il montrait la conscience la plus nette de la dégénérescence que tout son être et son état manifestaient.

— Et les fers, lui demandai-je, qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

— Vendus au poids, dit-il, on les a bus.

Il haussa les épaules. Son regard avait repris l’air noyé.

Le mouvement des gens sous la bruine absorba l’avorton, et je m’évanouis dans mes pensées, comme parle la Bible…

Celui-ci n’était peut-être pas excusable d’avoir bu jusqu’à l’extrême usure de soi-même, car la reliure est un art complexe et varié. Mais combien de métiers se réduisent à un automatisme, et lui sacrifient peu à peu ce qu’il y a dans l’homme de plus précieux !… Alors, à cet accroissement de valeur dont je parlais tout à l’heure, s’oppose une diminution de la personne. Le nom même de métier y fait songer. Il signifie dans l’origine service de détail : métier, c’est ministère, (ministerium, dans lequel minus s’entrevoit). Il est intéressant de noter que le langage a utilisé ce mot dans des locutions dont l’une en relève le sens : métier de roi ; l’autre le réduit à désigner une machine : métier à tisser.

Mais quand la machine est humaine, elle se défend quelquefois, et quelque temps, contre l’abêtissement de la tâche identique et périodique. Il arrive que le reste de l’être réclame des excitants qui satisfassent, ou qui trompent, aussi promptement et énergiquement que possible, la soif d’images et d’invention, le besoin de vie non organisée, non chronométrée, non détaillée ; ou bien il demande aux stupéfiants de le délivrer de la sensation de cette énergie libre et surabondante qui est dans l’homme, et l’inquiète, quand elle ne peut se dissiper en actes spontanés, — parfois en créations ou en aventures…

Je crains bien que la transformation moderne des moyens de produire n’ait, jusqu’ici, accru la part de l’automatisme. La notion de travail, grandeur aisément mesurable, valeur purement quantitative, s’est substituée à la notion d’ouvrage ou d’œuvre, à mesure que le rendement a été plus recherché, et que la machine a conquis plus d’emplois, au point de faire en quelque sorte, reculer l’ouvrier devant elle. Mais le travail est un moyen de vivre, et rien de plus. L’œuvre est une raison de plus, et ce n’est pas la même chose. D’ailleurs, le développement d’entreprises immenses et d’une complexité extrême entraîne nécessairement une diminution réciproque de la personnalité des hommes qu’elles emploient, jusqu’aux environs du sommet. Au sommet, l’initiative, l’invention, le vouloir, se concentrent : en ce point, le travail redevient œuvre. Ne semble-t-il pas que l’organisation politique, en plus d’un Days, tende à se façonner sur ce type créé par l’industrie à grande puissance ? Ce qu’on nomme aujourd’hui dictature revient à un essai de traiter la fabrication continue de « l’ordre social » selon le modèle qui s’est imposé aux vastes exploitations et sociétés de production dont je parlais. Tous ces mécanismes exigent une précision extrême et une surveillance permanente des écarts individuels. Quelles que soient leurs différences nominales et idéales, ils ne peuvent exister que par une simplification des individus qui permette de les orienter identiquement dans le champ de forces de l’État ; et il importe que cette modification agisse jusque dans la profondeur effective et intellectuelle de chacun d’eux. Il faut donc que les sentiments, les idées, les impulsions soient livrés, comme tout usinés, à la consommation des esprits et à la nutrition des âmes, par un être central. Le « psychisme supérieur » et la plénitude des puissances de l’action sont réservés à celui-ci. Il est l’unique homme complet de sa nation, et donc, dans notre temps, une manière de demi-dieu. Parfois il manifeste par un acte symbolique qu’il assume en sa personne les principes de tous les métiers, prend la pioche, ensemence, pointe un canon, conduit une machine, paraît aussi en prince des athlètes…

Les avantages, les bienfaits, les vices, les dangers de ces régimes sont évidents : il suffit de se rendre sensible à tel ou tel autre aspect de ce qu’on observe pour admirer ou abhorrer passionnément…

Mais où suis-je, et où en suis-je ? Je crois bien que ma lecture m’entraîna l’esprit hors de la voie. Je brûle disques et sémaphores. Rien de plus grave sous votre œil. Son regard est d’un chef, mais qui n’est point, heureusement pour moi, (et pour bien d’autres), de ces chefs qui trouvent dans l’autorité une jouissance intrinsèque et qui se contentent d’être obéis. On sait et l’on voit que vous sentez de quel prix de sollicitude et d’intelligence des hommes, un pouvoir véritablement légitime doit se payer ; on sait que si vous apportez chaque jour à votre réseau les perfections nouvelles de la technique, il n’est point de progrès possible dans la sécurité, le bien-être, et même le divertissement de vos agents, que vous ne recherchiez. Je vous l’ai dit tantôt, il y a de l’amour dans votre livre : vous voulez inspirer ce qui vous possède. Vous avez voulu, peut-être, à partir de ce que vous faites et savez faire, (et non, comme tant d’autres, d’après quelque mélange de songes, de logique et de mythologie), montrer que tout le cède enfin à l’expérience, et que la conscience — dans tous les sens de ce terme — d’un métier que l’on exerce enrichit l’être entier par la présence d’un modèle d’action, de coordi nation et d’accomplissements vérifiables…

OceanofPDF.com