Œuvres (Pléiade), tome II
« Mon Faust » (Ébauches)
« MON FAUST »
(ÉBAUCHES)
AU LECTEUR
DE BONNE FOI ET DE MAUVAISE VOLONTÉ
Le personnage de Faust et celui de son affreux compère ont droit à toutes les réincarnations.
L’acte du génie de les cueillir à l’état fantoche dans la légende ou à la foire, et de les porter, comme par l’effet de sa température propre, au plus haut point d’existence poétique, semblerait devoir interdire à jamais à tout autre entrepreneur de fiétions de les ressaisir par leurs noms et de les contraindre à se mouvoir et à se manifester dans de nouvelles combinaisons d’événements et de paroles.
Mais rien ne démontre plus sûrement la puissance d’un créateur que l’infidélité ou l’insoumission de sa créature. Plus il l’a faite vivante, plus il l’a faite libre. Même sa rébellion exalte son auteur : Dieu le sait…
Le créateur de ces deux-ci, Faust et l’Autre, les a engendrés tels qu’ils devinssent après lui des instruments de l’esprit universel : ils débordent de ce qu’ils furent dans son œuvre. Il leur a donné des « emplois », bien mieux que des rôles ; il les a voués à jamais à l’expression de certains extrêmes de l’humain et de l’inhumain ; et, par là, déliés de toute aventure particulière. J’ai donc osé m’en servir.
Tant de choses ont changé dans ce monde, depuis cent ans, que l’on pouvait se laisser séduire à l’idée de plonger dans notre espace, si différent de celui des premiers lustres du XIXe siècle, les deux fameux protagonistes du Faust de Gœthe.
Or, un certain jour de 1940, je me suis surpris me parlant à deux voix et me suis laissé aller à écrire ce qui venait. J’ai donc ébauché très vivement, et — je l’avoue — sans plan, sans souci d’actions ni de dimensions, les actes que voici de deux pièces très différentes, si ce sont là des pièces. Dans une arrière-pensée, je me trouvais vaguement le dessein d’un IIIe Faust qui pourrait comprendre un nombre indéterminé d’ouvrages plus ou moins faits pour le théâtre : drames, comédies, tragédies, féeries selon l’occasion : vers ou prose, selon l’humeur, productions parallèles, indépendantes, mais qui, je le savais, n’existeraient jamais… Mais c’est ainsi que de scène en scène, d’acte en acte, se sont composés ces trois quarts de Lust et ces deux tiers du Solitaire qui sont réunis dans ce volume.
P. V.
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