Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 24 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

L’Esclave

 

La mémoire n’est que mensonges, et les récits ne conviennent qu’aux enfants. Ceux qui écoutent les histoires sont plus simples que ces reptiles que le charmeur induit à suivre la flûte qui les ensorcelle, ils obéissent à la parole, ils subissent tous les prestiges, ils ont froid, ils ont chaud, ils tremblent et ils s’exaltent, et ils ressentent sans défense les puissances du langage. Pour eux, les mots sont des êtres, et les phrases sont des événements !… Et quant à ceux qui se complaisent aux doctrines, et attendent des philosophes qu’ils illuminent l’antre de l’âme, et la caverne de ce monde, ce sont les plus crédules de tous.

*

J’étais esclave, et le plus heureux des philosophes. On m’avait pris sur la mer, ivre de vent, de fatigue et de veilles ; ivre de vide, sourd, et les membres rompus de coups par les bonds et par les écarts innombrables du navire, qui me rendait de tout son poids les durs transports d’une tempête interminable. Je fus recueilli et remis à la terre. A peine sur la rive, ceux qui m’ont sauvé m’ont lié sur-le-champ pour être vendu. Mais la reine de leur pays, sur la rumeur qui vint jusqu’à elle que j’étais de Byzance, et disciple des disciples de Métrodore, m’ayant longuement considéré, me retint pour soi seule. Elle fit mettre à mon col une petite chaîne d’or que j’ai sucée bien des fois, et mordue. Bientôt je pus douter si j’étais esclave de son sceptre,

ou la chose (le captif{8}) de ses regards absolus et de ses membres éclatants. Je ne songeais plus à ma patrie. Lorsqu’un homme intérieur trouve dans le monde sensible l’objet même qui se fait contempler sans fin, il se détache aisément de son histoire antérieure. Mes jours nouveaux croissaient et se multipliaient comme des plantes épaisses, entre ma mémoire et mon cœur.

La bizarre souveraine n’était jamais lasse de m’entendre. Elle m’ordonnait de parler de toutes choses. Je m’asseyais sur mes talons, sous la domination de son visage. Cette femme couchée était d’une forme longue qui s’allongeait comme une presqu’île jusqu’aux pieds merveilleusement

clairs et colorés, (coquillages{9}) qui l’achevaient. Parfois je ne savais plus ce que je disais, à cause de ces extrémités délicates. Elle aimait que je me perdisse devant elle dans les raisonnements de mes démons que je faisais battre sur mes lèvres. Ses yeux obscurs buvaient ma bouche fabuleuse, et il arrivait que la sienne tout à coup s’abattît sur le plus beau de mon discours. Elle m’enjoignit sous peine de la vie de ne converser jamais qu’avec soi seule. Même l’idée de mon passé la tourmentait. Elle ne pouvait imaginer sans amertume que j’eusse vécu avant que de la connaître. II lui était odieux de penser que j’eusse montré jadis les éléments de la logique aux

Amazones{10}, et enseigné les principes de la lyre aux jeunes oisifs de Phocée. Elle me fit battre de verges pour lui avoir conté avec une certaine complaisance quelque chose de ces époques de ma vie. Ensuite elle baisa mes plaies en murmurant : J’attacherai ces maux cuisants à tes bons souvenirs.

Un jour qu’elle m’avait fait son commandement ordinaire de lui dire ce que je voudrais, le silence me saisit à la gorge. Je ne trouvai plus en moi que le simple sentiment de mon existence. Les vérités et les mensonges manquaient soudainement à la fois aux exigences de mon âme. Ma voix secrète vainement me répétait les paroles de la reine devant les portes closes du trésor qui est en moi… O connaissances variées ! O combinaisons infinies, énigmes, paraboles, récits mystérieux dont le conteur pareil à l’araignée tire le fil de soi-même, descentes dans le royaume du lac noir et du cyprès blanc, stratagèmes des héros, faiblesses des dieux, voyages, sentences, subtilités, et tout ce qui peut se dire… Et tout cela réduit à rien !…

Quelle incertaine présence que celle de l’esprit, et comment toute sa richesse peut-elle s’évanouir sans cause, et le total de notre savoir s’abîmer tout d’un coup dans nos profondeurs ?

Je voyais obstinément une maison rose que je sentais abandonnée, et dans le ciel de cette image de ma stupeur, un vol fuyant d’hirondelles et de grues. Je souffrais cruellement de la suspension étonnante de ma pensée ; ma langue se desséchait ; mon visage me semblait exposé au feu… La reine ferma les paupières pour m’observer intérieurement.

Il y eut un temps fait de temps, un temps affreusement égal à lui-même, nul et perçu toutefois comme une longueur insupportable !… Quant à la fin de cette époque sans issue, voici ce qu’il advint.

Mes yeux éperdument flottaient, cherchant l’idée. Ils ne trouvaient de toutes parts, sur les murs et sur les tapis de la chambre royale, ni figure d’homme ou d’animal, ni de formes reconnaissables, ni quoi que ce fût qui fût à la ressemblance de quoi que ce fût, mais ils ne se prenaient qu’à d’inexprimables fantaisies, et ce n’étaient à droite et à gauche, et vers le haut et sur le sol, que caprices muets, méandres, développements purs et compliqués, surprises régulières et libres enchaînements, brodés sur les étoffes, incrustés dans le pavement, peints sur les solives, pratiqués ou profilés dans la matière précieuse, tracés ou coloriés sur toutes choses… Tout fuyait toute ressemblance…

— Reine, criai-je, reine !… perle et cause première de cette chambre charmeresse et de ces jouissances ineffables, — (et la lumière de ses regards me réjouit) — belle Reine souveraine — je ne sais plus ce que je savais… comme l’homme qui a perdu son mal, qui ne trouve plus de gêne s’étonne et même s’inquiète…

Mais je me connais maintenant une nature nouvelle et pure, un nouveau bonheur de sentir et de dire — un nouvel infini se…

(Scolie)

Un jour qu’elle me fit son commandement ordinaire : « Dis ce que tu voudras ! » je demeurai dans un silence. C’est que j’avais épuisé toutes mes histoires, tout ce que je savais lui était connu. Je lui avais consumé tous les récits, développé toutes les doctrines, exposé l’origine de tous les dieux, les aventures des héros, les hauts faits des hommes illustres. Mon esprit se sentait désert, et les ruches étaient vides, les vérités et les mensonges une source tarie, et je ne retrouvais en moi que les paroles mêmes de la reine, que je me répétais vainement devant les portes closes de mon trésor. Je désespérais de mon génie. Mais tout à coup une lumière se fit en moi. Que les voies de l’esprit sont…

*

Je chanterai les sens.

Mais les sens sont vérité, et les sens sont pureté. Car ce qui est réel n’a aucune signification et ne vise point autre chose. Ni souvenir, ni interprétation ni raisonnement. Mais les sens et les sensations présentes et les choses immédiates, voilà ce qui est profond.

Il n’y a point d’illusions pour les sens, ils disent ce qu’ils disent, et s’ils viennent à se contredire, si la main contredit l’œil, ils sont sincères chacun dans son opération et dans son domaine, et si tu vois un objet peint et si voulant le saisir tu ne trouves que le plan de la peinture, c’est le peintre qui est coupable, et non le sens, et c’est toi-même qui es coupable, car tu as conclu d’un monde à l’autre, et tu as cru à un objet.

Belle reine souveraine, tes yeux qui se sont rouverts me disent que je suis fou. Promène-les, ces yeux, je te dis qu’ils sont le plus profond de nous. Ne pense point. Laisse l’œil vivre de sa vie.

Les ornements qui t’environnent et qui intriguent le philosophe, sont les choses que l’œil livré à soi-même enfanterait pour être bien, pour recevoir ce qu’il donne et désirer ce qu’il possède.

*

Mais l’œil a sa compréhension propre.

On dirait que chacun de nos sens a son mode de comprendre, et il marque qu’il ne comprend pas par sa souffrance.

Comprendre, c’est trouver ce que l’on aurait fait de soi-même, c’est se reconnaître, trouver qu’une chose extérieure était soi, à soi, de soi.

C’est mesurer — ou trouver le système de mesure, l’accommodation qui reconstitue la chose.

Nos sens le désiraient, mais obscurément, notre esprit ne l’attendait pas.

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