Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 96 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Glose sur quelques peintures

GLOSE

 

SUR

QUELQUES PEINTURES

Musée de Montpellier (1891)

 

I

CRISTOFORO ALLORI

TÊTE D’UN PAGE

 

Vers un occident inconnu la tendre figure est tournée, ornée d’une écume de boucles et de spires d’ambre, ou chevelure dont l’or enfantin s’atténue : il y a deux siècles qu’elle est ondée.

Mais les yeux sont arrêtés fixement sur nous-mêmes, et dans la brume délicate que sera cette peinture demain, ils brilleront solitaires. (Des grands yeux toujours éclairés sous le front pur, pervenche…)

Scintille une bouche en pierrerie, froide et tacite, avec un grain d’ombre parmi les joyaux des deux lèvres. Et plus bas, se forme le pommeau sombre d’une épée, dont jouent avec impuissance les faibles mains invisibles.

L’heure n’eêt pas encore de s’amuser avec la mort.

Attends que le sourire clair s’envole précieusement, et, bel enfant, que tu voies disparaître la fleur des narines frêles. Ta beauté ne manquera pas à d’autres jeunes figures… Tu deviendras quelque homme. Et toute candeur abolie, misère, tu ne seras plus Adam — mais une triste, individuelle pensée qui regrettera son adolescence gracile, les jeux, la similitude d’un cygne…

 

II

ZURBARAN

SAINTE ALEXANDRINE

Quel sommeil n’accorde à nos ténèbres intimes de telles apparitions ?

Une rose ! c’eêt la première lueur parue sur l’ombre adorable.

Elle se figure doucement en cette martyre silencieuse, penchée.

Puis un vif manteau fuit par derrière — l’étoffe baigne dans l’obscurité pour laisser très beau le geste idéal.

Car, issues des folles manches citrines, les mains pieuses conservent le plat d’argent où pâlissent les seins coupés par le bourreau — les seins inutiles qui se fanent.

Et regarde la courbe de ce corps que les robes allongent, des minces cheveux noirs à la pointe délicieuse du pied, il désigne mollement l’absence de tous fruits à la poitrine.

Mais la joie du supplice est dans ce commencement de la pureté : perdre les plus dangereux ornements de l’incarnation, — les seins, les doux seins, faits à l’image de la terre.

1891.

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