Œuvres (Pléiade), tome II
Les Fresques de Paul Véronèse
LES FRESQUES
DE
PAUL VÉRONÈSE{100}
Les artistes d’aujourd’hui ont leurs mérites ; mais il faut bien confesser qu’ils n’affrontent guère les grandes œuvres ; qu’ils ne sont pas à l’aise devant les problèmes de la composition ; qu’ils n’aiment point d’inventer. S’ils inventent, ils succombent trop souvent dans le détail ; s’ils n’inventent pas, ils sont incapables d’ensembles. Le morceau les absorbe : ce devrait être le contraire.
Notre art ne semble plus créer que par exhaustion. Il se réfugie dans des expériences dont la somme est encore à faire.
Rien ne semble donc plus loin de lui, rien peut-être de quoi nous soyons moins capables, que ces vastes entreprises décoratives à la fois libres et savantes comme celles qui se voient dans les villas de la Vénétie.
De tels travaux qui appartiennent à l’âge épique de la peinture exigent une réunion de conditions qui est plus que rare de nos jours : ils supposent dans l’artiste une science complète de son art, devenue en lui une seconde nature. L’extrême de la virtuosité lui eêt indispensable. Il faut, d’autre part, pour offrir à cette technique incarnée le lieu et les moyens de montrer ce qu’elle est, que les circonstances sociales admettent et conservent une aristocratie à qui ne manquent les richesses ni le goût, et qui se sente le courage de son faste.
Dans le temps que ces conditions se rencontraient naquit tout un art de la surabondance. Rubens en fut sans doute le héros le plus retentissant ; mais dans la campagne arrosée par la Brenta, sur les plafonds et les murs des célèbres villas palladiennes, Véronèse et ses élèves avaient déjà déployé leurs talents extraordinaires.
Tandis que l’exécution d’un simple et solitaire art « nu », d’un paysage ou d’une nature morte semble suffire à épuiser les ambitions, sinon les puissances, de la peinture de notre époque, ces êtres étonnants prodiguaient les êtres. Les nus par dizaines de groupes, les pays, les fabriques, les animaux les plus divers, et en fait de natures mortes, des monceaux de fleurs et de fruits, les amas d’instruments, d’armes… Ils combinaient tout ce personnel et ce matériel en de vives et sonores compositions, se dépensaient en dieux, en nymphes, en héros, en décors d’une noble facilité et d’une ingéniosité prodigieuse.
Mais encore, ils réalisaient ces exploits au moyen du plus téméraire des moyens. Ils usaient du métier sans recours, qui n’admet ni la retouche, ni le repentir, ni l’hésitation, ni même la patience, qui exclut le calque et le temps, et qui subordonne étrangement l’acte aventureux de l’artiste aux actes mécaniques du maçon dont la truelle plaque et étale, de proche en proche, devant le pinceau prêt à peindre, une portion restreinte de la surface à faire vivre !
La fresque exige l’improvisation. L’improvisation requiert sur tout chose une possession intime, une présence prochaine et imminente des ressources et des solutions les plus heureuses, une mémoire immédiate des formes possibles.
Qu’il s’agisse de perspective ou d’anatomie, de la science des contrastes colorés ou des masses, et du clair-obscur, aucune difficulté locale ne doit arrêter le mouvement du créateur, embarrasser sa manœuvre pendant qu’il développe son dessin et qu’il couvre progressivement le champ de l’enduit frais, envahissant et peuplant peu à peu le vide.
Les dons admirables de Paul Véronèse se sont exercés avec une générosité particulière dans la décoration des villas bâties pour d’opulents patriciens par les Palladio et les Sansovino. Les Sages de la République savaient offrir à l’imagination des artistes une hospitalité libre et magnifique. Ils se plaisaient à voir naître autour d’eux un monde carnavalesque et mythique, et à recevoir du ciel entr’ouvert toute la troupe des déités olympiennes comme ils eussent vu descendre chez eux un brillant cortège d’invités de marque.
Un bel excès de fantaisie et de maîtrise engageait l’artiste déchaîné à pousser jusqu’au trompe-l’œil la ressemblance des corps et des choses. Ce réalisme burlesque, ce mélange de poésie et de supercherie, savant abus de l’illusion projective, sont exclus de l’art pur. Mais ils sont ici des amusements à la campagne, des divertissements qui se conçoivent exécutés pour le plaisir d’un grand seigneur de l’État par un grand seigneur de la Peinture, en vue de l’ornement d’une demeure d’été.
La vie réelle, dans ces salons peuplés d’inventions merveilleusement réalisées, devait se paraître à soi-même une comédie un peu trop simple offerte par les mortels aux immortels, par les objets aux simulacres, par l’existence réelle aux prestiges d’un opéra.
La peinture effrénée raille l’architecture, l’épouse, la trahit, la souligne et la bouleverse, en débauche brusquement les moyens. Elle joue avec la pesanteur, la solidité, les résistances. Elle se gausse du constructeur comme un prestidigitateur mystifierait un physicien. Les plafonds se déchirent, laissant les cieux et les dieux apparaître dans leur gloire. Les statues risquent hors de la verticale de leurs appuis le centre de leur gravité. Une blanche Vénus balance une jambe divine dans le vide de la salle dont elle habite une corniche. Au niveau des humains véritables, un jeune homme sans âme se montre sur le seuil d’une porte fictive, dont une main de laquais inexistant lui soulève la tenture.
Tels sont les jeux de Véronèse fresquiste.
Hélas, je ne les connais que de fort loin !
Les jeux d’un maître ne sont jamais sans conséquences. Des inventions de Véronèse procède tout un mode de décoration par le paysage. Du milieu du XVIe siècle au commencement du XIXe, le paysage est traité en Italie et en France dans un style essentiellement théâtral. Nicolas Poussin dispose de nobles décors pour tragédies. Claude Lorrain, sur les rives de la mer, dresse les palais des Didon, place au fond de la scène, sur l’onde illuminée, les escadres dorées du fabuleux Énée. Watteau recherche dans les parcs des effets de féeries et de tableaux fondants.
Canaletto établit ses Venise comme un arrière-plan aux comédies de Goldoni ; et Guardi peuple de délicieux fantoches les perspectives minuscules d’une ville en perpétuel carnaval.
Mais plus directement issus des paysages de l’Ecole du Véronèse des villas, Gaspard Poussin, plus tard Piranese, Hubert Robert, Joseph Vernet, et une quantité d’artistes moindres conservent et multiplient ce genre large, lyrique, résolument conventionnel, d’accommoder les aspects de la campagne à la décoration des intérieurs. A la longue le système s’épuisa. Ces temples, ces rochers, ces sites s’affadirent. Le temps changea de goût, chercha le vrai… Il n’a que deux cordes à son arc.
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