Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 37 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Cahier B 1910

 

Ces notes furent écrites au jour le jour en 1910. On était fort loin de penser qu’on les donnerait enfin au public.

On les a laissées dans leur ordre qui est un désordre. On en a respecté, — si c’est là du respect, — les incorrections, les défauts, les raccourcis. Le texte est identique à l’original, dont la reproduétion photographique a été publiée par Édouard Champion. Il faut se prêter quelquefois aux monstrueux désirs des amateurs du spontané et des idées à l’état brut.

P. V.

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Tard, ce soir, brille plus simplement ce reflet de ma nature : horreur instinctive, désintéressement de cette vie humaine particulière. Drames, comédies, romans, même singuliers, et surtout ceux qui se disent « intenses ». Amours, joies, angoisses, tous les sentiments m’épouvantent ou m’ennuient ; et l’épouvante ne gêne pas l’ennui. Je frémis avec dégoût et la plus grande inquiétude se peut mêler en moi à la certitude de sa vanité, de sa sottise, à la connaissance d’être la dupe et le prisonnier de mon reste, enchaîné à ce qui souffre, espère, implore, se flagelle, à côté de mon fragment pur.

Pourquoi me dévores-tu, si j’ai prévu ta dent ? Mon idée la plus intime est de ne pouvoir être celui que je suis. Je ne puis pas me reconnaître dans une figure finie. Et MOI s’enfuit toujours de ma personne, que cependant il dessine ou imprime en la fuyant.

*

La « nature », c’est-à-dire la Donnée. Et c’est tout. Tout ce qui est initial. Tout commencement ; l’éternelle donnée de toute transaction mentale, quelles que soient donnée et transaction, c’est nature — et rien d’autre ne l’est.

*

Philosopher est possible à cause de l’impossibilité de noter les intuitions.

Si, quand le penseur parle de l’Être, etc., on voyait exactement ce qu’il pense à ce moment, au lieu de philosophie, que trouverait-on ?

Qu’est-ce que le Cogito ? Sinon, tout au plus, la tradudion d’un intraduisible état ?

*

Il m’est parfaitement inutile de savoir ce que je ne puis modifier.

*

Le pouvoir et l’argent ont le prestige de l’infini. Parce que ce n’est pas telle faculté (de faire) (et de défaire) que l’on désire précisément posséder. Nul ne convoite une puissance définie : ni l’exercice du gouvernement comme profession régulièrement tracée, ni l’or comme valeur d’objets bien déterminés.

Mais c’est le vague du pouvoir qui fait mon désir, parce que je ne sais jamais ce que je pourrais venir à désirer. Je ne recherche pas ce qui est énumérable. Je veux acheter ce qui n’est pas dans le commerce.

C’est pourquoi tout le monde regarde le possesseur de ce pouvoir, toujours, en heureux joueur. Une chance est présumée à l’origine de toute grande fortune. Nul travail défini ne semble mener à cette propriété infinie.

Enfin, c’est l’idée de l’abus du pouvoir qui fait songer si intimement au pouvoir.

*

Qu’il est difficile d’avancer sur soi-même, d’édifier les jours et que chacun monte sur l’autre ; ou de composer les intérêts de son activité — sans un moyen extérieur, sans marquer dans autrui les repères de cet accroissement !

*

Le « génie » est une habitude que prennent certains.

*

Je cherche à me plaire.

J’ai l’ambition de l’ensemble.

*

Terriblement jaloux de ce qui est digne de moi : jamais de la chose, mais du pouvoir de la faire, — et surtout de ne pas la faire.

*

On se tue, on se détruit tout entier pour ne pas savoir détruire précisément ce qui gêne, comme on brûle tout un bosquet pour abolir quelque nid de bêtes que l’on ne sait seulement atteindre.

Si l’on pouvait exterminer telle idée radicalement — ou son pouvoir, le carnage de tout un homme serait inutile.

*

Si quelqu’un dit croire à telle chose (invérifiable) et si, en substituant à cette chose, toute autre de même genre, les motifs de croire allégués demeurent inaltérés, alors on peut conclure que le croyant prétendu ne croit pas, mais croit croire. Ainsi, changer 3 en 4 dans la Trinité.

*

Se mirer, c’est affronter l’être et sa fonction.

L’œil étonne le voir. Le tout se figure partie au moyen du miroir.

*

Je trouve curieuse cette idée de la religion : qu’une faute commise enlève le bénéfice de la pureté antérieure — comme si le mérite de « l’âme » avait subi une « transformation irréversible ». Et que le repentir et les formes obligatoires effacent, au contraire, tout un passé détestable, ce n’est pas moins étonnant.

D’où tirer la puissance de tel jour d’une vie sur les autres jours ? Celui qui est hors du temps, pourquoi donne-t-il cette prééminence, pour le mal ou le bien, au plus récent sur le plus éloigné ?… De ces deux mortels, l’un est sauvé, l’autre damné. Mais la vie de l’un est identique à celle de l’autre, prise en sens contraire.

*

La littérature est pleine de gens qui ne savent au juste que dire, mais qui sont forts de leur besoin d’écrire.

Qu’arrive-t-il ? On écrit ce qui passe, ce qui ne coûte rien et ne pèse rien. Mais à ces premiers termes on substitue des mots plus forts, on les charge, on les affine.

Toute la vigueur s’emploie à ces substitutions : on monte à de singulières « beautés ».

Il faudrait que le système de ces substitutions soit ordonné.

*

Dans ma « Morale », si je m’amusais d’en faire une, on pourrait faire tout le mal que l’on voudrait, à la condition expresse de l’avoir nettement voulu et prévu en tant que mal, sans rien s’être épargné de sa connaissance, étant descendu soigneusement dans sa figure, dans ses conséquences probables, dans le bien que l’on pense en tirer — et considérant, comme défendu absolu, toute fissure pour le remords, tout ce qui me ferait ensuite vomir mon passé et souillerait le jour présent — le lendemain.

Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment.

*

Le monde ne vaut que par les extrêmes et ne dure que par les moyens.

Il ne vaut que par les ultras et ne dure que par les modérés.

*

Montre dans la même phrase son reflet, sa réponse, son néant, ses fondements.

*

Il y a un imbécile en moi, et il faut que je profite de ses fautes. Dehors, il faut que je les masque, les excuse… Mais dedans, je ne les nie pas, j’essaye de les utiliser. C’est une éternelle bataille contre les lacunes, les oublis, les dispersions, les coups de vent. Mais qui est moi, s’ils ne sont pas moi ?

*

Le cyclone peut raser une ville, mais pas même décacheter une lettre, dénouer ce nœud de fil.

*

Ce qu’on apprend, à lire les vrais écrivains, c’est des libertés. On reçoit le langage anonyme et moyen, on le rend voulu et unique.

A lire les mauvais, on sent qu’il faut se gêner.

*

Il n’est pas de plus efficace, ni de mode plus beau de guerre que de se faire semblable à l’adversaire, tellement que l’on puisse le dépasser dans sa propre nature, être plus lui que lui, et plus près que lui de son propre modèle.

Puis, il suffira d’anéantir cette effigie ; et de vaincre en redevenant soi-même.

*

Chaque auteur contient quelque chose que je n’eusse jamais voulu écrire. Et moi-même.

*

Crois, ou je te tue éternellement.

*

Il ouvre la porte, me regarde. Il croit n’être pas ressenti, n’avoir fait de bruit que pour soi-même, et que je demeure seul dans mon livre.

Mais moi, je le sens là, je me tiens et me laisse surveiller. Mais c’est moi qui l’observe, et mon dos immobile ne le quitte pas…

*

Fruits ennemis.

L’arbre souffle des fruits si lourds, qu’il ne les peut retenir : il les perd ou il se brise. Va-t-il gémir qu’il y a deux arbres en lui ?

*

Profiter de l’accident heureux. L’écrivain véritable abandonne son idée au profit d’une autre qui lui apparaît en cherchant les mots de la voulue, par ces mots mêmes. Il se trouve devenu plus puissant, même plus profond par ce jeu de mots imprévu — mais dont il voit instantanément la valeur — ce qu’un lecteur en tirera : c’est son mérite. Et il passe pour profond et créateur — n’ayant été que critique et chasseur foudroyant.

C’est de même à la guerre, à la Bourse.

*

Le « ton » d’un auteur est chose capitale. On voit de suite par le ton, à qui s’adresse-t-il : s’il se figure un auditoire sans réflexion, un peuple, un garçon superficiel qu’il faut éblouir, étourdir, remuer — ou un défiant individu difficile à ouvrir — ou un de ces légers-profonds qui laissent tout dire, accueillent, saisissent, devancent, mais vite annulent tout ce qui fut écrit.

Les uns, dirait-on, ne songent jamais à la réponse silencieuse de leur lecteur. Ils écrivent pour les êtres béants.

… L’homme, le poète qui se livre le plus à l’inconscience, qui y trouve sa vigueur et sa « vérité », compte toujours de plus en plus sur la sottise de son lecteur.

*

L’homme est devant être dépensé : ou par les autres, ou par soi. Et c’est ce que l’on appelle sa valeur. Et ôtée cette valeur, l’homme n’est rien.

*

Teste chargé de liens.

Je sais tant de choses — je me doute de tant de connexions — que je ne parle plus. Je ne pense même plus, pressentant, dès que l’idée se lève, qu’un immense système s’ébranle, qu’un énorme labeur se demande, que je n’irai point jusqu’où je sais qu’il faudrait aller. Cela me fatigue en germe. Je n’aurai pas le courage d’entrer dans le détail de cet éclair qui illumine instantanément des années.

*

L’homme n’est l’homme qu’à sa surface.

Lève la peau, dissèque : ici commencent les machines. Puis, tu te perds dans une substance inexplicable, étrangère à tout ce que tu sais et qui est pourtant l’essentielle.

C’est de même pour ton désir, pour ton sentiment et ta pensée. La familiarité et l’apparence humaine de ces choses s’évanouissent à l’examen. Et si, levant le langage, on veut voir sous cette peau, ce qui paraît m’égare.

*

Tant pour cent des livres conservés tirent leur valeur de la disparition des autres livres et des choses qui les accompagnaient d’abord. D’autres perdent la leur par les mêmes destructions qui sont indépendantes des œuvres et qui agissent sur une époque comme la tache d’encre sur un dessin.

*

Ce qui m’entoure, ce que j’ai acheté, ce que j’ai écrit, ce que j’ai imprimé, mes enfants, mes livres, mon désordre ou mon ordre — tout ceci me ressemble plus que je ne me ressemble. A plus de stabilité et de figure que mon moment.

*

Ce sont les odeurs qui me donnent le plus la sensation de l’insolite. C’est par elles que je me trouve dans une ville étrangère. Rien de nouveau dans les rues inodores : et, si ma sensibilité olfactive vient à s’accroître, je me promène dans Paris comme un étranger.

*

Ce livre qui te semble si divers m’accable par sa monotonie. Il t’apparaît comme le monde varié. Mais moi, je n’y déchiffre qu’une seule « relation » terriblement répétée. Elle digère tout le dictionnaire, sans doute ; mais elle est seule et toujours la même.

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Penser ?… Penser ! c’est perdre le fil.

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Toute morale repose, en définitive, sur la propriété humaine de jouer plusieurs personnages.

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La jeunesse est finie dès que ce que je pense s’imprime dans ce que je fais — tandis que ce que je fais s’incruste dans ce que je pense.

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Le désir doit faire son objet, tandis que bassement c’est l’objet qui se fait désirer.

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Apprends à lire ton esprit, et tout le reste vient par surcroît.

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Le bien et le mal intellectuels sont baptisés intelligence et sottise ; et les « intellectuels » ont une conscience de ces qualités tout analogue à celle que les moraux ont du bien ou du mal.

Là aussi, on se figure des justes et des réprouvés, des purs et des impurs. Mais il n’est plus question de liberté. Une seule fatalité règne. Une sorte d’inexistence relative punit les « méchants » de ce genre. Une sorte de multiplication de Pexistence semble récompenser les « bons ».

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« Ma réputation… Ma ré-pu-ta-tion ! dit ce niais, n’est-ce pas le triste effort que je suis obligé de faire pour imiter l’image fausse que vous vous faites de moi ? »

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Pour les chrétiens.

La vraie Incarnation est ceci : l’idée de Dieu, la présence divine, par l’activité du sens et de l’organe du divin, s’expose dans le cerveau humain, se met à la merci des accidents innombrables dont ce cerveau est précisément le lieu, le théâtre, l’auteur approprié. Et tout balance le dieu dans ce Théâtre des Variétés.

*

Utilité du mystère.

Ce qui est clair ne résiste pas à l’angoisse.

Seules, d’obscures formules permettent l’espoir, dans les troubles, quand tout ce qui est clair est terrible ou nul.

Le désespoir vient de ne savoir que faire, mais une parole magique nous permet d’agir en la disant, sans savoir qu’elle sera utile.

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Ma sensation d’immobilité, ma certitude d’être fixe dans ce fauteuil est — sans doute — précisément la sensation d’être emporté par la terre dans son mouvement. C’est le sentiment de cet emportement que nous appelons repos.

*

La « vérité », la découverte du nouveau, est presque toujours le prix de quelque attitude anti-naturelle. La profonde réflexion est forcée. La remarque intempestive est souvent féconde. Il faut faire ou subir violence pour voir mieux ou autrement. La simplicité si importante des notions est horriblement coûteuse.

*

Un navire : cela comporte et emporte tout ce qui peut conserver la vie humaine dans un milieu hostile.

*

Voici une idée aujourd’hui. Elle est nette, bien lisible, bien en main. Je m’y plais.

Mais, tout à coup, je suis empoisonné ! Je m’aperçois que j’aurais pu l’avoir, cette bonne idée — il y a dix ans.

Le même sujet m’occupait, je ne savais rien de moins sur ce point ; et pourtant elle ne vint pas.

*

Il y a toujours, dans la littérature, ceci de louche : la considération d’un public. Donc une réserve toujours de la pensée, une arrière-pensée où gît tout le charlatanisme. Donc, tout produit littéraire est un produit impur.

Tout critique est un mauvais chimiste qui cesse de se rappeler ce précepte, qui est absolu. Il ne faut donc jamais conclure de l’œuvre à un homme — mais de l’œuvre à un masque — et du masque à la machine.

*

(Selon Thomas d’Aquin, l’Ævum est au Temps, ce que l’esprit ou l’ange est à la créature corporelle.)

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« Soyons justes ! » Le seul catholicisme a approfondi la « vie intérieure », en a fait un sport, un culte, un art, un but — et a pu aboutir par une voie systématique, par des opérations définies, par l’usage réglé de tous les moyens, par éliminations, associations, progressions, périodes — à organiser, subordonner, diriger les formes mentales, à créer des points fixes dans le chaos. C’est ce qui m’a frappé dès le début de ma réflexion — vers les 19 ans, je crois. Ce labeur incessant par quoi l’être est relié une fois de plus — en lui gît le secret de la seule et véritable philosophie qui est de créer un ordre transcendant — je veux dire qui comprend tout, et de faire un monde — d’absorber d’avance l’accidentel…

*

Je voudrais avoir classé et rendu nettes mes propres formes, penser en elles… de sorte que chaque pensée porte les marques visibles de tout le système qui l’émet et soit manifestement une modification d’un système défini.

Sous ce rapport, l’homme est encore à l’état sauvage.

*

L’essentiel, en toute chose, est toujours accompli par des êtres très obscurs, non distincts et sans valeur chacun. S’ils n’étaient pas, ou s’ils n’étaient pas tels, rien ne se ferait.

Si rien ne se faisait, c’est eux qui perdraient le moins.

Essentiels et sans importance.

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La grandiose Musique est l’écriture de l’homme complet.

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L’ennui n’a pas de figure.

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Il y a bien plus de chances pour qu’une rime procure une « idée » (littéraire) que pour trouver la rime à partir de l’idée. Là-dessus repose toute la poésie et particulièrement celle des années 60 à 80…

*

Quelle longueur doit avoir cet ouvrage ?

Il y a toujours deux facteurs indépendants.

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Misères que le papier, l’encre, le verbe, la cadence. Ces riens plus durables que l’essentiel.

Dans l’essentiel, je trouve ordre et illumination, et ces dons s’opposent plus souvent qu’il ne serait désirable. Qu’importe un éclair tout bref ? Et qu’importe un demi-jour constant ?

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L’homme est parfaitement obligé de se regarder comme tout.

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Tout repose sur moi et je tiens à un fil. Cette vieille antithétique idée tire peut-être son pouvoir stupéfiant, son « sublime » empoisonné — de son incohérence réelle.

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Le moderne se contente de peu.

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Tu m’appelles doucement et par derrière moi.

Je pense à toi.

Je ne doute pas que cette pensée ne soit spontanée.

Ta voix est venue si facilement que j’ai cru penser à toi de moi-même.

Elle n’a pas réveillé le chien de la porte, je n’ai pas connu son bruit qui a pu agir sans être, mouvant silencieusement sa conséquence : une figure sans cause qui est la tienne.

Vers nulle origine lumineuse, je ne me détourne. Il n’y a pas eu de signe ; et tu n’es pas à l’extrémité d’un regard.

J’ai cru à un hasard, à un désordre, à un événement intérieur inanimé. J’ai cru penser à toi par accident ou par une mystérieuse et très délicate action, possible, si un certain vide se fait autour de ma pensée, si je me retire de tout le présent. Par la suite du jeu continuel de mes ressources, telle facette aura brillé.

Ainsi, et de même, parfois je crois vouloir, et je me dresse, si l’ordre me vient sans désir.

*

L’ironie. Mode qui use du signe contraire à l’intention.

« Sourire amer. » Pourquoi ? Marquer une liberté.

Ne pas sentir (ou vouloir sentir) comme il faudrait que l’on ressente.

Convention nouvelle…

Bonne en conversation qu’elle complique, l’ironie.

Écrire me répugne. Écrire telle chose implique que l’auteur n’a pu sérieusement la penser. Elle tend directement à glorifier donc l’auteur. J’exprime mon sentiment par l’autre qu’il est impossible qu’on m’attribue.

Et puis le lecteur songe à la peine que se donne l’ironiste pour ironiser, et ce mal le bafoue bien plus que ne fait tout son talent l’objet à rendre ridicule.

Se donner la peine de faire semblant de mépriser — croire qu’on se donne un air de supériorité. Tout ironiste vise un lecteur prétentieux où il se mire.

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Frapper quelqu’un, c’est se placer à son point de vue.

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Le désir de « réalisme » conduit à chercher de plus en plus puissants moyens de rendre.

Le rendu mène à la technique.

La technique mène à la classification, à l’ordre.

L’ordre mène au systématique, à l’exploration complète, à l’usage le plus étendu de tous les moyens, à leur liberté générale plus grande que toute chose réalisée.

Et parti du reproduire exactement quelque fait, on arrive à une sorte de gymnastique qui comprend le « faux » et le « vrai ».

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Moi !… c’est-à-dire le Toi le plus constant, le plus obéissant, le premier éveillé et le dernier couché.

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Tel regard d’un autre personnage est une pièce si exacte dans ma vision interrogante, que je devine toutes les pensées et arrière-pensées de lui, dont je suis capable ; comme si ce n’était qu’une clef m’ouvrant sur moi-même à son sujet.

*

Recette pour détruire les philosophes.

On peut lire un livre de philosophie dans sa suite, comme un développement possible. Mais on peut, au lieu de le prendre ainsi, l’interroger ou l’aborder de questions que l’on s’est faites et lui demander des réponses. C’est là le danger des philosophes et nul n’y résiste. Cette épreuve est une épreuve de fonctionnement. On demande au système de jouer entièrement et de s’adapter à un besoin, non à un lecteur.

*

Tantôt, le pays dans la fenêtre n’est qu’un tableau pendu au mur : tantôt, la chambre n’est qu’une coque parmi les arbres qui m’empêche de voir le tout, non d’y être. Elle n’est qu’un accident de perspective comme une feuille cache un village.

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Donner de la valeur à celui qu’on est, tel qu’on est, quel qu’il soit.

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Il est certains phénomènes que nous avons élucidés de sorte satisfaisante.

Or, les résultats de cette explication si claire sont devenus habituels et indifférents.

Il est sûr que le même effet se produirait si nous possédions de bonnes réponses pour tous les autres problèmes non résolus.

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Je crains le connu plus que l’inconnu.

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Donner aux choses des noms suffisants.

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« Artificiel » veut dire : « qui tend à un but fini ». Et s’oppose par là à vivant. Artificiel, ou « humain », ou « anthropomorphe », — se distinguent de ce qui est seulement vivant ou vital. Tout ce qui parvient à apparaître sous forme d’un but net et fini, devient artificiel, et c’est la tendance de la conscience croissante. C’est aussi le travail de l’homme, quand il est appliqué à imiter le plus exactement possible un objet ou phénomène spontané. La pensée consciente d’elle-même se fait d’elle-même un système artificiel. Mais, par la suite, une transformation inverse peut arriver.

Ainsi, la primitive science se donnait des objets définis. Vivre toujours, faire de l’or, tout savoir ; folies nettes.

Devenue vivante, il lui est absolument impossible de se trouver un but — ou même un problème tel, que résolu, la science soit achevée. Cela n’a point de sens.

Si la « vie » avait un but, elle ne serait plus la vie.

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L’homme intérieur ne peut se battre qu’avec soi-même ; et, en fait, se bâtonne sous mille figures diverses. Si j’assomme idéalement l’adversaire, c’est moi qui me frappe.

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« L’esprit » est si bizarre, si capricieuse fonction que l’on ne peut jamais décider si le manque de telle condition ou connaissance ne lui sert pas plus qu’elle ne le gêne.

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Il y a une manie de voir partout des « apparences ». Que l’on le veuille ou non, que l’on s’en aperçoive ou non, cette manie entraîne la notion d’un « Réel » qui n’a d’autre motif que de s’opposer aux « apparences ».

Mais vite, on vient à penser que ce Réel ne vaut pas mieux que ses apparences. Et de deux choses pensées, A et B, il n’y a pas de raison… durable pour que A soit toujours l’apparence, ni B toujours le réel.

Le mépris du « Réel » suit immédiatement le mépris de l’apparence, comme le corps suit son ombre.

En somme, toujours domine une « Vérité », — mais ce n’est pas toujours la même.

*

… Avec une précision extrême, en parfaite connaissance de cause, au point le plus net entre les points nets, à la limite de la lucidité habitable, sentir et prononcer le : Je ne sais pas — J’ignore ; et connaître ce moment comme véritablement le plus difficile, le plus parfait, le but par excellence, le centre où l’esprit de l’humain ne peut que de toutes ses forces tendre, et d’où il est furieusement repoussé…

*

Idéal littéraire, finir par savoir ne plus mettre sur sa page que du « lecteur ».

*

Une religion fournit aux hommes, des mots, des actes, des gestes, des « pensées » pour les circonstances où ils ne savent que dire, que faire, qu’imaginer.

*

La moyenne exterminée.

Le plus lâche et le plus courageux ont les mêmes chances de se sauver, plus grandes que celles des êtres médiocrement braves, médiocrement craintifs.

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L’homme tend à nier ce qu’il ne sait pas affirmer (exprimer).

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Le pouvoir sans abus perd le charme.

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Être dans le vrai, c’est-à-dire être au point à partir duquel l’on ne peut plus que se tromper. Tout mouvement jettera dans le faux ; et l’on se devra mouvoir nécessairement.

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Dans une pièce de théâtre, les personnages qui se parlent font semblant de se parler, mais ils répondent moins aux discours des autres qu’ils ne répondent à la situation, c’est-à-dire à l’état (probable) du spectateur.

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Paroles inutiles — servent au contraire à décharger l’homme et particulièrement le soulagent de mille possibilités qui meurent de s’exprimer ; et mortes, le chemin de l’idée nette est libre.

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Le civilisé des villes immenses revient à l’état sauvage, c’est-à-dire isolé, parce que le mécanisme social lui permet d’oublier la nécessité de la communauté et de perdre les sentiments de lien entre individus, autrefois réveillés incessamment par le besoin. Tout perfectionnement du mécanisme social rend inutiles des actes, des manières de sentir, des aptitudes à la vie commune.

*

Certains donnent cours à leurs manies qu’ils connaissent — en les soulignant d’eux-mêmes — ce qui leur procure la satisfaction et de la manie et de l’amour-propre.

*

L’angoisse — revanche des pensées inutiles et stationnaires, et des va-et-vient que j’ai tant méprisés.

Angoisse, mon véritable métier.

Et à la moindre lueur, je rebâtis la hauteur d’où je tomberai ensuite.

… Le jour commence par une lumière plus obscure que toute nuit — je le ressens de mon lit même. Il commence dans ma tête par un calme laissant voir toutes pensées à travers un état pur, encore simples, assoupies, distinctes : d’abord, résignation, lucidité, bien-être, comme dans un bain primitif. Le matin premier existe comme un uniforme son.

Bientôt, tout ce que je n’ai pas fait et que je ne ferai jamais, se dresse et me retourne dans mes regrets sur ma couche. Cela est fort, tenace comme un rêve, et c’est clair comme la veille. Je sens terriblement le bête et le vrai de ces mouvements. Inutiles, véridiques, sont ces démonstrations fatigantes. Il faut se mettre debout et dehors, dissiper encore une heure dans les rues où s’ébranlent les ordures. Laisser même le supplice inachevé.

*

Tellement prévu — que la réponse à l’événement est presque tout physique — le psychique devenu, par prévision, désormais simple intermédiaire nul.

*

Le mal seul semble vrai. Le mieux devient signe du pire…

Douleur, Angoisse — pleines de réserves — et vos résumés inexacts et vos affreux raccourcis et vos siècles et vos éclairs et toutes ces impossibilités invincibles et ces vérités écrasantes assenées à coups acharnés par la simple durée d’alors. Toujours neuf est le mal. Toujours jeune la douleur ; et la terreur, vierge toujours.

*

Il est impossible de dire au Monde, au Corps : je ne veux rien de toi, mais ne veuille rien de moi.

*

Il est bon, pour se familiariser avec une science, d’aborder, comme l’on peut, ses problèmes les plus difficiles, à condition qu’ils soient simples dans leur position. Parce que, devant eux, la distance entre le débutant et les hommes les plus habiles est la plus petite. On n’est pas découragé par soi-même plus que par la demande.

*

Il y a toujours un instant chez le « penseur » où à la limite de l’élaboration, des éliminations, des fractionnements — au bout de l’analyse — c’est la première idée venue qui l’emporte — comme toute l’adresse du danseur de corde finit à l’extrémité juste de la corde. Il y a un moment où tout penseur est la victime de la fin de son effort fini, et de sa propre transformation (de penseur en patient).

*

Une certitude peut détruire une certitude ; mais une idée ne détruit pas l’autre. Elle détruit sa présence, non sa possibilité.

*

Remplacer enfin l’injustice clairvoyante, calculée, tel…

*

Naturœ non imperatur nisi parendo.

L’art ira à des construirions pareilles à celles des ingénieurs. Innover dans la nature, au moyen de ses moyens. Ce que je puis ressentir par une « machine » appropriée. Le résultat sera un accroissement de moi, mais viable. Il n’est pas tiré directement de moi par les circonstances du hasard, mais plutôt déduit de mes propriétés en général ; et s’il est bien déduit, il défiera tout scepticisme et existera.

La rigueur ne s’atteint que par l’arbitraire.

*

De certains murs.

Une douleur calmée artificiellement, se sent comme derrière un corps qui la cache en partie, la transmet en partie. Elle est comme diminuée, imminente, obtuse.

Ainsi est une idée ou un souvenir. On peut les sentir comme lacunes, — ou comme non éloignés, — comme imparfaits, — comme artificiellement non-présents.

Ne pouvoir se livrer à sa joie, à sa peine, à sa tendance — les met de même dans un état de contrainte.

Une idée qui ne me lâche pas, ne me poursuit pas tout entière.

Cette étrange division, et le sommeil. Si on la connaissait mieux, le rêve se comprendrait mieux… Car c’est une dissection que nous ne savons imiter.

*

Tout à coup, par un mot d’imbécile, dans un miroir trivial — on se fait l’effet de ce que l’on est.

*

Quelles grimaces, bonds, cabrioles et gloussements doivent faire dans leur chambre les ministres, les présidents, les rois, pour venger leur système de cette longue contention qu’ils lui imposent !

Et celui qui s’écoute articulant de ces phrases, trop grosses pour un individu, grevées de mots énormes, impossibles à penser — quelles bêtises intérieures se paye-t-il sous son manteau de bruit ? Quels rachats ?

*

Chaque individu ne conçoit pas directement qu’il est homme — nul n’est homme — mais centre, but, base et fin de tout. Pas plus qu’il ne peut comprendre qu’il doit mourir, il ne peut comprendre qu’il n’est qu’un détail.

Et enfin, il ne sait jamais ces choses que par raison.

*

L’esprit est hasard. Je veux dire que le sens même du mot esprit contient, entre autre choses, toutes les significations du mot hasard. Les lois sont jouées, mimées par ce hasard. Mais il est plus profond, plus stable, plus intime que toute loi connue — consciente.

Toute loi que je pense est instable, bornée, contrainte.

*

Il y a des vers qu’on trouve. Les autres, on les fait.

On perfectionne ceux qu’on a trouvés.

On « naturalise » les autres.

Double simulation en sens inverse pour atteindre ce faux : la perfection… également éloignée et du spontané pur qui est n’importe quoi, et de la production toute volontaire qui est pénible, filiforme, niable par toute volonté autre ; incapable de se soumettre autrui.

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Je n’aime pas l’éloquence. Mais écrite, elle m’est positivement insupportable.

Pourquoi ? Je ne l’ignore pas. C’est qu’elle est la forme adaptée à un nombre et à un mélange.

Ce n’est pas la forme de la pensée — etc.

Il n’y a pas de pensée directe capable de tel discours. Elle ne fait pas de longues phrases si sûres.

Ses longueurs vraies ne sont que tâtonnements.

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Une partie importante de la littérature moderne s’est donnée à communiquer — non l’état final des impressions, l’état d’avoir saisi, débrouillé, organisé, démêlé — mais l’état initial, celui d’avoir à comprendre, de retarder sur le choc, — l’état problématique, confus, sentimental et sensoriel.

Au lieu d’écrire les formules, elle écrit les données sous forme de fondions implicites — un peu comme les définitions modernes se font par postulats indépendants et non plus par une seule phrase. Beaucoup comme la musique.

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« L’esprit » — tourne et retourne quelque chose qui n’a pas encore de nom dans sa même propre langue, une étrange substance ; jusqu’à ce qu’enfin ce « sujet », ce rien, ce moment, ce support universel, ce plasme — ressemble à un objet, touche à un objet, seuil, chance, hasard qui est connaissance !

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Les grands hommes meurent deux fois, une fois comme hommes, et une fois comme grands.

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Des écrits, les uns sont faits ou se trouvent faits pour agir momentanément et énergiquement.

Un article de journal est incomparable à un livre.

D’autres sont pour adHon lente, durable, croissante. Faits pour la troisième, quatrième lecture…

Un article de journal peut être regardé comme restituant en trois minutes, une accumulation de deux heures.

Un livre peut restituer, en quatre heures, mille heures de travail. Mais mille heures de travail sont très différentes d’une somme de minutes. Les coupures, les discontinuités et les reprises jouent un rôle capital.

Et tel écrit vaut comme excitateur ou apéritif de la pensée, et tel autre comme satisfacteur, remplaçant, aliment de pensée.

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Un écrivain est profond lorsque son discours, me fois traduit du langage en pensée non équivoque, m’oblige à une réflexion de durée utile sensible.

Mais la condition soulignée est essentielle. Un habile fabricateur, comme il y en a beaucoup — et même un homme habitué à faire profond — peut toujours simuler la profondeur par un arrangement et une incohérence de mots qui donnent le change. On croit réfléchir au sens, tandis qu’on se borne à le chercher. Il vous fait restituer bien plus que ce qu’il a donné. Il fait prendre un certain égarement qu’il communique, pour la difficulté de le suivre.

La plus véritable profondeur est la limpide.

Celle qui ne tient pas à tel ou tel mot — comme mort, Dieu, vie, amour, mais qui se prive de ces trombones.

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Entre 2 individus, il y a 3 différences.

Soient a l’individu A vu de lui-même, a′ le même vu de B même, etc. Alors on a : (a, b′) (a′, b) et pour un tiers (a″, b″).

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Idole, tout ce qui dure, se survit ; oublie ses conditions, s’imite. Amateurs de « belles choses ». Voyeurs de l’objet et ignorants de sa vraie beauté qui est génération, conquête et pas piété, pas bandelettes et préservation érudite.

Devenir idole est le but de tous les hommes distingués.

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Inventer, doit ressembler beaucoup à reconnaître un air dans la chute monotone de gouttes d’eau, dans les battements du train et les coups d’une machine alternative…

Il faut, je crois, un objet, ou noyau, ou matière — vague et une disposition.

Il y a une partie en l’homme qui ne se sent vivre qu’en créant : j’invente, donc je suis.

La marche générale des inventions appartient à ce type général : une suite de déformations successives, presque continues, de la matière donnée, et un seuil — une perception brusque de l’avenir de l’un des états.

Avenir, c’est-à-dire valeur utilisable, valeur significative, singularité.

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Si l’étonnement que les choses soient, et soient ce qu’elles soient, toutes les choses, avec leur ordre et leur désordre, leur machine et leur spontanéité, leur rigueur et leur hasard et leur liberté — n’est qu’une impression et fait partie de ces choses ; et s’il n’est pas profondément indice — mais fatigue, faux besoin — s’il ne signifie que l’on a un pied hors de tout, et une situation à moitié hors de ma somme,

alors, adieu la métaphysique !

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