Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 11 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Quelques pensées de Monsieur Teste

QUELQUES PENSÉES

DE MONSIEUR TESTE

 

Il faut entrer en soi-même armé jusqu’aux dents.

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Faire en soi le tour du « propriétaire ».

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État d’un être qui en a fini avec les mots abstraits, — qui a rompu avec eux.

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Créer une sorte d’angoisse pour la résoudre.

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— La partie jouée avec soi-même.

L’action sur les autres jamais oublieuse de leur mécanique — des quantités, intensités, potentiels — et non seulement les traite comme des soi-mêmes mais comme machines, animaux, — d’où un art.

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 « C’est une de mes remarques très anciennes et que j’ai la faiblesse de préférer, que les hommes se ressemblent d’autant plus qu’on les observe dans un temps plus court — au point qu’ils ne se distinguent pas dans l’instant, et c’en est une autre, non moins chère à mon esprit, que la même similitude croissant jusqu’à l’identité, résulte de l’intensité de leurs émotions. »

(Cf. M. Teste.) Il est naturel de chercher si ces deux aspects-limites de l’identification (neuro-psychique) ne se lieraient pas.

La hâte suffit d’ailleurs — la surprise, etc…

Il y a donc des conditions aux limites.

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— Le fond de la pensée est pavé de carrefours.

— Je suis l’instable.

— L’esprit est la possibilité maxima — et le maximum de capacité d’incohérence.

— Le MOI est la réponse instantanée à chaque incohérence partielle — qui est excitant.

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Je veux n’emprunter au monde (visible) que des forces — non des formes, mais de quoi faire des formes.

Point d’histoire — Point de Décors — Mais le sentiment de la matière même, roc, air, eaux, matière végétale — et leurs vertus élémentaires.

Et les actes et les phases — non les individus et leur mémoire.

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La première chose est de parcourir son domaine.

Puis on y met une clôture, car bien qu’il soit ümité par d’autres circonstances extérieures, on veut être pour quelque chose dans cette limitation qu’on n’a pas voulue.

L’homme s’essaie à vouloir ce qu’il n’a pas voulu.

On lui donne une prison dont il dit : Je m’enferme.

On n’en sort pas plus que celui-là ne sort du cachot qui en a compté les pierres — ou que les phrases qu’on peut sur les murs tracer, ne font choir les murs.

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Personne n’aurait l’idée d’expliquer le mouvement par des considérations de couleur, tandis que le contraire est ou fut tenté. Il y a donc inégalité. C’est peut-être que nous sommes sources de mouvements et non de couleurs — et que ce pouvoir est la condition de l’explication.

Je dis : sources. Mais comme nous le sommes de douleur ou de volupté. Nous sentons « venir de nous » des… (je ne sais comment dire) — des modifications — des valeurs — des grandeurs, des « sensations » — des « accélérations » qui sont à la fois le plus nôtres et le plus étrangères, nos maîtres, nos nous du moment, et du moment-venant.

Comment décrire ce fond si variable et sans référence — qui a les rapports les plus importants, mais les plus instables avec « la pensée ». La musique seule en est capable. Sorte de champ qui domine ces phénomènes de la conscience — images, idées, lesquels sans lui ne seraient que combinaisons, formation symétrique de toutes les combinaisons.

Cf. M. Teste — opposition épique de cette objectivité combinatoire et du champ en question.

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L’esprit ne doit pas s’occuper des personnes ;

De personis non curandum.

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Ce qui importe véritablement à quelqu’un — j’entends à ce quelqu’un qui est unique et seul par essence — c’est justement ce qui lui fait sentir qu’il est seul.

C’est ce qui lui apparaît quand il est véritablement seul (même étant matériellement avec d’autres).

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Considérer ses émotions comme sottises, débilités, inutilités, imbécillités, imperfections — comme le mal de mer et le vertige des hauteurs, qui sont humiliants.

… Quelque chose en nous, ou en moi, se révolte contre la puissance inventive de l’âme sur l’esprit.

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… Parfois, c’est QUELQU’UN d’entièrement étranger au corps et à la sensibilité, aux intérêts de SOI, qui prend la parole.

Il voit et qualifie froidement la vie, la mort, le danger, la passion, tout l’humain de l’être, — comme un autre, un témoin tout intelligence…

Est-ce l’âme ?

Mais non. Car ceci est comme au delà de toute « affectivité ». C’est connaissance pure, avec une sorte de singulier mépris et détachement du reste, — comme un œil verrait ce qu’il voit, et n’y donne aucune valeur non chromatique… Ceci compterait les boutons de la veste du bourreau…

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Je méprise ce que je sais — ce que je puis.

Ce que je puis est de même faiblesse ou force que mon corps. Mon « âme » commence au point même où je n’y vois plus, où je ne puis plus rien — où mon esprit se ferme devant soi-même la route — et revenant des plus grandes profondeurs, regarde avec pitié ce que marque la digne de sonde, et ce que rapporte la nasse où il trouve les misérables proies saisies dans le médiocre abîme… Que de peine, que de bonheurs pour cette capture ! Et qu’est-ce qui est le plus ridicule : de se ronger ou d’exulter devant ce qu’on se répond ?

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Le seul espoir de l’homme est la découverte de moyens d’action qui diminuent son mal et accroissent son bien, c’est-à-dire qui directement ou indirectement donnent à sa sensibilité de quoi agir sur elle-même, selon elle-même.

Ici, un bilan de ce qui a été fait en ce sens. La sensibilité est tout, supporte tout, évalue tout.

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Les « Idées » sont pour moi des moyens de transformation — et par conséquent, des parties ou moments de quelque changement.

Une « idée » de l’homme « est un moyen de transformer une question ».

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Tu es plein de secrets que tu appelles Moi.

Tu es voix de ton inconnu.

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Je ne me sens aucun besoin des sentiments d’autrui, et je n’ai point plaisir à les emprunter. Les miens me suffisent. Quant aux aventures, elles peuvent me divertir à la condition que je ne perçoive pas que je les puis modifier sans effort.

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Je n’ai besoin de rien. Et même ce mot de besoin n’a pas de sens pour moi. Donc je ferai quelque chose. Je me donnerai un but ; et pourtant rien n’est hors de moi. — Je ferai même des êtres qui me ressemblent quelque peu, et je leur donnerai des yeux et une raison. Je leur donnerai aussi un très vague soupçon de mon existence, tel qu’ils soient conduits à me la dénier par cette raison que je leur ai conférée ; et leurs yeux seront faits de telle sorte qu’ils voient une infinité de choses et non moi-même.

Ceci réalisé, je leur donnerai pour loi de me deviner, de me voir malgré leurs yeux, et de me définir malgré leur raison.

Et je serai le prix de cette énigme. Je me ferai connaître à ceux qui trouveront le rébus univers et qui mépriseront assez ces organes et ces moyens que j’ai inventés pour conclure contre leur évidence et contre leur pensée claire.

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Je ne suis pas tourné du côté du monde. J’ai le visage vers le MUR. Pas un rien de la surface du mur qui me soit inconnu.

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Pour moi — dit-il — les sentiments les plus violents se présentent avec quelque chose en eux — un signe — qui me dit de les mépriser. — Simplement je les sens venir d’au delà de mon royaume, une fois pleuré, une fois ri.

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La douleur est due à la résistance de la conscience à une disposition locale du corps. — Une douleur que nous pourrions considérer nettement et comme circonscrire deviendrait sensation sans souffrance — et peut-être arriverions-nous par là à connaître quelque chose directement de notre corps profond — connaissance de l’ordre de celle que nous trouvons dans la musique. La douleur est chose très musicale, on peut presque en parler en termes de musique. Il y a des douleurs graves et d’aiguës, des andante et des furioso, des notes prolongées, points d’orgue, et des arpèges, des progressions — de brusques silences, etc…

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— Bien (dit M. Teste). L’essentiel est contre la vie.

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Liberté — Généralité.

Tout ce que je fais et pense n’est que Specimen de mon possible.

L’homme est plus général que sa vie et ses actes. Il est comme prévu pour plus d’éventualités qu’il n’en peut connaître.

M. Teste dit : Mon possible ne m’abandonne jamais.

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— Et le Démon lui dit : Donne-moi une preuve. Montre que tu es encore celui que tu as cru être.

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