Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 12 sur 108

Pages du PDF

Œuvres (Pléiade), tome II

Fin de Monsieur Teste

 

 

Il s’agit de passer de zéro à zéro. — Et c’est la vie. — De l’inconscient et insensible à l’inconscient et insensible.

Le passage impossible à voir, puisqu’il passe du voir au non voir après être passé du non voir au voir.

Le voir n’est pas l’être, le voir implique l’être. Non exactement l’être, le voir. On peut être sans voir, ce qui signifie que le voir a des coupures. — On s’avise des coupures par les modifications survenues… qui sont révélées par un voir qui s’appelle mémoire. La différence entre le voir « actuel » et le voir « souvenir » si elle est discontinue, et si le voir actuel ne la contient pas, s’attribue à un « temps » intermédiaire. Cette hypothèse n’a jamais été trouvée en défaut.

Le regard étrange sur les choses, ce regard d’un homme qui ne reconnaît pas, qui est hors de ce monde, œil frontière entre l’être et le non-être, — appartient au penseur. Et c’est aussi un regard d’agonisant, d’homme qui perd la reconnaissance. En quoi le penseur est un agonisant, ou un Lazare, facultatif. Pas si facultatif.

M. Teste me dit :

— Adieu. Bientôt va… finir… une certaine manière de voir. Peut-être brusquement et maintenant. Peut-être cette nuit avec une dégradation qui peu à peu s’ignorera elle-même… Cependant j’ai travaillé toute ma vie à cette minute.

Tout à l’heure, peut-être, avant d’en finir, j’aurai cet instant important — et peut-être me tiendrai-je tout entier dans un coup d’œil terrible — Pas possible.

Les syllogismes altérés par l’agonie, la douleur baignant mille images joyeuses, la peur jointe à de beaux moments passés.

Quelle tentation, pourtant, que la mort.

Une chose inimaginable et qui se met dans l’esprit sous les formes du désir et de l’horreur tour à tour.

Fin intellectuelle. Marche funèbre de la pensée.

OceanofPDF.com