Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 88 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Livres

 

 

Rien ne mène à la parfaite barbarie plus sûrement qu’un attachement exclusif à l’esprit pur. On méprise les objets et les corps. On ne s’attarde que dans les choses hors de vue. On ne veut point de plaisir local, point de jouissance immobile ni de demeure voluptueuse. Le spiritualité consent aisément que la matière soit mauvaise ou mal façonnée. Le flacon ne lui importe pas, mais il se réduit à l’ivresse, qui ne laisse pas quelquefois de lui donner des inspirations dangereuses. L’esprit tend à consumer tout le reste, et il est arrivé que la destruction et la flamme réelle lui obéissent.

J’ai connu de très près ce fanatisme. Il me souvient d’un temps où je méprisais dans les livres tout ce qui n’était pas lecture. Il m’eût suffi de chiffons souillés de têtes de clous. Je me disais qu’un méchant papier, des caractères écrasés, une mise en page négligée, si toutefois le texte même était fait pour le séduire, devaient contenter un lecteur véritablement spirituel.

Mais les goûts changent, et les dégoûts. Les enfants n’aiment pas les huîtres. Beaucoup de grandes personnes répugnent au lait de nos commencements. Si nous vivions un temps bien plus long que nous n’avons coutume de le faire, nous épuiserions sans aucun doute toutes les combinaisons possibles des attractions et des répulsions de nos sens, nous finirions par avoir brûlé toutes nos idoles, et adoré tous les objets de nos premières antipathies.

Quant à moi, je suis venu insensiblement à ne plus dédaigner le physique des livres. J’admire et je caresse volontiers un de ces volumes de grand prix qui se rangent avec les plus beaux meubles, et les égalent. Mais je ne les aime pas d’un amour de concupiscence. Ce serait chercher à souffrir.

La rareté, non plus, ne me touche excessivement. Elle n’est d’ailleurs, qu’une notion tout abstraite et imaginaire, si ce n’est à l’Hôtel des ventes. Les yeux ne savent pas que tel exemplaire est unique ; le toucher n’en jouit pas singulièrement. Mais je chéris les livres solides et « confortables » comme on les a faits au XVIIe siècle. On trouve assez aisément l’imitation de Corneille, les Principes de Descartes, le Discours sur l’Histoire universelle, ou l’Histoire des Variations, en de nobles in-quarto revêtus d’un veau sombre et luisant, noirement et largement imprimés, ornés de fleurons et de culs-de-lampe et pourvus de marges raisonnables. Un auteur ne peut souhaiter d’éditions plus robustes, ni de plus adaptées à ce lecteur très sérieux qu’il doit désirer d’avoir. Bossuet s’inquiétait de l’impression de ses ouvrages ; il ne laissait pas la Veuve Sébastien Mabre-Cramoisy sans recommandations et sans surveillance. Esther et Athalie exécutées par les soins de Denis Thierry et de Claude Barbin dans le format du grand in-quarto, sont aussi de fort belles choses. On ne peut guère malheureusement y songer, ou plutôt, on ne peut guère qu’y songer, car ces pièces, dans l’état que j’ai dit, valaient en 1860 cinq ou six cents francs selon un catalogue de cette époque, et j’ai grand’peur qu’elles aient fait depuis comme toutes choses.

Il y a plus pur, toutefois, dans l’ordre de la typographie, et l’extrême du goût me semble avoir été atteint par le Didot qui imprimait à la veille de la Révolution, et par son rival italien, Bodoni de Parme. L’un et l’autre ont créé des caractères d’une netteté et d’une élégance incomparables. Bodoni a fait un Racine après lequel je soupirerai toujours. Stendhal, qui visita ses ateliers, s’est un peu moqué des recherches de cet artiste du livre.

Didot l’aîné a conçu et réalisé un type qui semble placer hors du temps les textes confiés à ses presses. Lu : enjoindre, en termes magnifiques, à raison de la beauté de ses travaux, et de l’excellence de son art, d’imprimer aux frais de l’État, les Fables de La Fontaine et d’autres œuvres illustres, fut l’un des derniers actes de l’ancienne monarchie.

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