Œuvres (Pléiade), tome II
Rachel
ou
(Emma ? SOPHIE
Laure ?) ou
AGAR
Je suis née au lieu même où j’étais née pour vivre, où je n’ai pas vécu, où je me sens transportée en esprit par une sorte de bond intérieur quand je suis saisie au cœur et malheureuse, et lasse d’être, et enragée d’une rage qui est à moi, la rage d’être quelqu’un, et mordue par mon existence même, même agréable, qui se fait douleur subite et accidentelle : alors, être me perce. Alors mes yeux se ferment, et s’ouvre une fenêtre exactement aussi vite que
des paupières s’abaissent{12}, et je vole en moi vers une lumière qui ne manque jamais : c’est le présent qui s’envole. Se forme aussitôt cette
fenêtre presque carrée qui est vers la droite de ma pensée{13}. Elle est parfois brisée de persiennes et parfois un balcon de fer joliment tordu. Une
arrière-pensée est dans la pièce d’ombre{14}. Mais parfois elle est aussi{15} comme un oiseau, qui traverse tout à coup le jour de feu extérieur, qui va voir ce qui est loin et qui est encore moi, et qui revient de la lumière, toujours à la nuit moi. On parle dans la chambre, et cela répond à mes regards, — je veux dire aux actes de mes yeux fermés qui jouent et touchent
mille choses qui pourraient être : un haut Phare, des toits vieux{16}, des fumées. Quand la fenêtre vient, je suis capable de tout, et il n’est pas de
sottise ni de vérité vraie{17} qui soit au-dessus de mes forces. Rien n’arrête
ma pensée{18} : je vais à son plus dur.
*
Il me semble que je suis une île, ou bien dans un état désespéré, un être qui vit de coups de couteau, une femme comme une tour, entièrement environnée d’ennemis cruels, dont elle tire une force infinie et implacable.
Il n’y a pas de force supérieure à ces forces-là. J’ai vu à l’hôpital une
femme folle et petite{19} renverser six hommes forts. J’ai lu jadis dans l’Évangile l’histoire de l’hémorroïsse et j’ai pensé que ce fut une force comme la mienne qui sortit alors de l’être du Christ qu’elle surprit (ce qui étonne en retour, S’il pouvait être surpris…). Et puis, mon cœur se fond, la fenêtre s’efface, et je redeviens faible et charmante pour tout le monde. Quand l’amour vint, ce fut aussi une force étrangère, et quand je l’ai inspiré, je me suis sentie l’inspirant par une vertu sortie de moi et que je ne me connaissais point. Certain parfum de fleur fait venir la fenêtre, et par
elle{20} l’amour.
Ce jour-là, la fenêtre était bonne, matinale, dorée{21}. Il entra en même temps dans mon âme une odeur de charbon et celle de ce basilic que je déteste. Cela me vient de l’enfance, cette odeur aromatique me portant malheur.
Il paraît que j’ai une volonté et une facilité dont personne ne comprend le mélange, et que ces qualités opposées égarent toujours les gens. Le mélange enivre. Je puis séduire à peu près qui je veux. Mais tout ceci ne me paraît pas clair. Je suis comme je suis, je prends mon parti, mais je ne m’aime pas du tout. J’aime les êtres que j’aimerais d’être, et ceux que j’aimerais comprendre. Les autres peuvent bien mourir et…
*
Ce qu’on nomme l’Amour fut dans ma vie ce que furent dans d’autres vies plus singulières, et sans doute plus profondes que la mienne, certains événements rares et secrets, des révélations, des apparitions, des coïncidences, des lumières inattendues… Ce sont comme des accidents très graves qui se produisent sur le chemin de la vie, ont des suites extraordinaires et nous laissent tout autres que nous étions, pour avoir tiré de nous des effets surprenants, qui nous seraient demeurés toujours inconnus et même inimaginables, si tel choc ou tel instant ou telle heure pénétrante entre toutes ne fût venue nous jeter hors de notre voie assurée.
On a dès lors un commerce tout nouveau avec soi-même, et ceci est toujours possible.
*
Mais j’ai eu tort de prononcer ce mot Amour. Il m’est tout simplement odieux. Il mêle tout : un besoin, un divertissement, — une danse animale —, une terrible maladie qui brouille l’esprit et les nerfs, — une idolâtrie avec ses rites, ses superstitions, ses sacrifices, ou une sorte de somnambulisme, avec ses chutes du toit dans la rue…
Non, ce mot est trop commode. Et puis… il rend semblables. Je n’ai jamais pu supporter l’impression de répéter un refrain que tous ont fredonné. C’est pourquoi je hais la vie, la nature, la mémoire… Que sais-je ? C’est une sorte de folie chez moi. Je le sais. J’ai donc toujours essayé de ne pas me sentir redite.
*
L’affaire AMOUR s’est présentée à mon esprit sous une forme assez étrange. Quand j’ai eu à peu près compris de quoi il s’agissait, tout ce que j’en savais s’est comme simplifié, cristallisé en deux questions, qui n’en font peut être qu’une ?…
Que peut-on faire d’un AUTRE ?
Que peut-on faire avec un AUTRE ?
La fameuse affaire AMOUR a donc pris en moi la physionomie d’une affaire AUTRUI — un aspect particulièrement important de l’affaire AUTRUI.
C’est une idée qui m’est venue après expériences.
Ce sont des actes étranges, si éloignés de ce qu’on pourrait imaginer, peu naturels en somme. Je ne conçois pas comment les animaux les retrouvent, les réinventent. Ce n’est simple, ni évident, ni très aisé. Les anciens le sentaient bien. J’ai lu Daphnis et Chloé.
Mais rien de moins simple que la nature.
*
RACHEL
OU
AGAR
… Et je m’aperçois que je cherche une religion qui donne le ciel et ne le vend pas. « Le ciel pour rien ! » Le commerce m’a toujours répugné !… Je donne de bon cœur, je reçois avec joie, mais point de marchandage.
— Mais le Père, l’autre jour, a dit : « Le ciel est en vous ». Cette étrange petite phrase a mal tourné dans mon esprit : elle a comme cherché un sens précis ; et cette précision m’a induite en vilaines pensées…
Sentir que l’on porte en soi, à la merci de quelques actes, et ceux-ci à la discrétion d’un moment, d’un regard, d’une idée advenue, d’un verre de Champagne, d’un ton de voix, d’un rien, d’un vide surtout, sentir que l’on porte en soi la violente vertu d’un extrême de soi…
Et ceci si proche, si loin… Sait-on jamais ?
Et ceci, si bête, si sale, si doux, si vif, — si triste aussi…
Sait-on jamais si ce qu’on mange n’est pas un poison ?
Comment se peut-il que tout change tout à coup, qu’on se perde dans son corps entre forces et faiblesses ?
Quelle fin de nuit !…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
— Ah ! mon Père, il ne fallait pas tellement répéter que Dieu est amour, et que le ciel est en nous.
— Ah ! mon Père, je ne sais qu’une chose : il est le plus fort. Dieu pour moi, c’est cela : il est ce qui est toujours finalement le plus fort… Et, — excusez-moi, pardonnez-moi, comprenez-moi, — il n’est que cela. Si je comprends bien les dogmes, nous sommes, et il faut que nous soyons, en lutte perpétuelle contre Lui. Nous l’emportons parfois pour un instant, mais il gagne toujours la belle.
Et le Père me dit : « Non, ma fille, Il ne gagne pas : si vous vous perdez, alors tout le monde perd, et Lui et vous.
— Mon Père, qu’a-t-Il à perdre ? Que peut perdre le Parfait ?
— Il perd l’amour qu’il avait pour vous. Sa mise sur votre âme.
— Et c’est là l’Enfer ?
— Oui, ma fille.
— Mais… c’est quelque chose que de pouvoir faire perdre Dieu.
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